LE PAPE A DES SOLDATS
Albano, 23 octobre 1869.
En politique , comme en géologie , en médecine, comme dans les autres sciences , il faut aller en tâtonnant , être lent à se prononcer , n'émettre qu'avec beaucoup de prudence et de réserve des principes généraux , sans quoi , un petit fait , la moindre découverte vient abattre l'échafaudage de principes et de raisonnements que vous aviez élevé.
La chose yient d'arriver à M. About. Le Pape, disait-il , n'aura jamais de soldats. Les soldats du Pape ! Ah ! fi ! Ces deux mots hurlent d'être e^isemble. Mais, tout doux ! il me semble que vous faites une méprise. Avant d'avancer les raisons pour lesquelles suivant vous , le Pape n'aura jamais de soldats , ne convenait-il pas de voir si en réalité le Pape n'a pas de soldats ? Si , par cas , il en avait , la méprise serait un peu forte. Non, reprend M. About, je vous dis que le Pape n'a pas de soldats, La preuve, c'est qu'il nen a point. Le roi de Naphs a une bonne armée. Le grand-^uc de Toscane s en est fait une qui le défend
ejt lui suffit ; mais le Pape n'a pasi de >s®Maiy. Gc^ Ip g^aud-duc de Toseane avait une armée si fidèle, qu'au mois de juin dernier, s'étant présenté deTant elle pour lui demander s'il pouvait compter sur ^n dévouement, ua silence glacial fut la réponse qu'on lui fit. En homme prudent , le grand-duc comprit que cette armée we lui suffisait pas , et qu'il fallait partir. U partit, de quoi les hommes sensés le limèrent. Il valait bien la peine , M. About , de vanter' l'armée toscane. Si le Pape avait eu des soldatis 'pareils, la révolution serait aujourd'hui maîiréseiô d'Ancône, de Spolète et de Perouse. Heureusement son armée valait mieux , et quand le» soldats ^tescans ' trahissaient leurs serments, les soldats 'du Pape prenaient Perouse d'assaut , défe«daieîit Aîicône et Pesaro, Ils auraient déjà pris BoiogTi^ , Bavenne et Feryare , si Garibaldi , avec ses Lom^ bards et ses Piémontais , n'était intervenu. C^oiSt la preuve que le Pape a des soldats; car, enfin , on ne prend pas des villes d'î^saut , on ne leç garde pas >, lorsqu'on est désarmé.
Le Pape a 5,000 carabiniers , sur lesquels il pout compter; il a encore les 2,000 hommes qui prireiit Perouse sur 6,000 Toscans et plus ; il a enfin \ ,000 artilleurs d'une fidéUté éprouvée, et les brades réunis à Ancône et Pesaro. C'est là ime petite armée. Pourquoi dire que le Pape n'a pas de soldats, quand il en a effectivement ^ Pourquoi ? C'est qu'on veut se donner les allures d'un capitaine instruoteur «t parler au Pape du ton d'un homme qui aurait bataillé toute sa vie , organisé dix aimées , rempprté
quinze viotoipes* M. About donne des conseils comme pourraient le faire le maréchal Niel ou le brave général de Goyon. Or, quels sont les conseils qu'il donne et quels moyens suggère-t-il au Pape? Ecoutez : la conscription, de gros appointements, Thonneur , la guerre enfin !
La conscription ! Malheureusement les Italiens ne peuvent la souffrir. L'hiver dernier, la conscription décrétée par T Autriche mit le comble aux mécontentements des Lombards. Si les Italiens vomireiat des imprécations contre Napoléon et s'ils reculant les Autrichiens comme des libérateurs, c'est la COTSCription qui les avait mis de si mauvaise humeur. La conscription n'est pas goûtée davantage en Angleterre et dans les autres Etats de l'Europe> qui recrutent leurs armées compie ils peuvent, et puis viennent dire au Pape : Pourquoi très-saint Père, n^Mez-vaus pas établi la conscription dans vos Etats ? A quoi , le Pape répond avec beaucoup de de douceur : Mes enfants , établissez-la d'abord chez vous, et j'imiterai votre exemple.
En France , il est vrai, la conscription a pris. On ne crie pas trop fort , et le peuple s'y est fait. Voulez-vous en savoir la raison ? C'est que la France est, avant tout, une nation guerrière. Il est de l'essence d'un Français d'aimer la guerre. L'amour de la guerre est tellement dans le sang des Français , qu'ils languiraient et s'ennuieraient à mourir, s'il n'y avait pas toujours quelque petite guerre , des bulletinsi et deâ victoires j pour les distraire et les occUperi Mais un pays essentiellement agricole
comme l'Etat romain , im peirple de laboureurs qiii ne trouve sa fortune que dans les produits des champs, ne pourra jamais se faire à la conscription. Quand un laboureur verra TEtat lui enlever ses enfants les plus robustes et les mieux doués pour le travail , il poussera des gémissements , il maudira de toute son âme la conscription.
Si on tentait d'introduire par force la conscription , savez- vous ce qui adviendrait ? On aurait des réfractaires et des déserteurs qui se réfugieraient dans les montagnes, vivraient de vol et de pillage, comme aux temps du premier Empire , et feraient revivre ces bandits de Frosinone et de Piperno, qui dévalisaient les diligences , assassinaient les voyageurs et sériaient des gendarmes. On a eu plusieurs fois la pensée d'établir la conscription ; mais comme à Rome on pense beaucoup avant d'agir , on a discuté les raisons pour et contre , et Ton a conclu qu'il fallait laisser les choses comme elles sont et se passer de la conscription. L'armée se recrute donc commet en Angleterre et en Autriche , comme autrefois en France. Nos anciens soldats ne valaient pas grand'chose, d'après M, About. Mais quand on a gagné les batailles de Fontenay , de Denain , des Dunes et les autres, on est au-dessus du blâme et des éloges de M. About.
L'armée 7i est pas assez payée. Payez bien , et vom aurez de bom soldats. Le prélat à qui M. About donnait ce conseil , lui fit , à mon avis , une réponse pérémptoire. Il lui dit que les prétoriens étaient bien payés et que cependant ils se révoltaient sou-
ve»t..M, Abptttji'opppsB rien qui vaille àioettofor^ nxidaWe objection. Au re^te, le gpuvcrnenient poîi>tifical n'est pas. assez riche pour bien, payer les soldats. Quand les employés civils ont un traiterment assez mince , faudrait il que Tarmée absorbât tout le budget, dans un pays où l'on ne devrait pas même avoir besoin de soldats?
Uii mobile excellent pour l'armée, c'est l'honneur. M. About voudrait que le Pape l'inoculât à son armée. ,C!'est là la difficulté. Croit-on qu'il soit bien facile d'inspirer à une armée , à un peuple le sentiment de l'honneur , quand l'honneur , comme on l'entend fiV- France , est un produit de notre pays seulement. Partout ailleurs , l'honneur est ime
plante exotique.. Allez transplanter à Paris l'orajager ou l'olivier ; essayez aussi de transplanter rhçmneur français en Italie et en Angleterre , vous perdrez votre temps. Vous ferez rire les Italiens , si vpu^ leur dites que l'honneur doit être le mobile des soldats. Us vous répondront que leurs mobiles , à eux , c'est la défense du pays et de l'ordre, l'amour qu'ils portent au souverain et la récompense qu'Us recevront , mobiles qui firent faire aux soldats de Tancienne Rome tant de grandes choses. Mais rjionneur ! allons donc ! vous ne connaissez pas les Italiens. Tous ceux qui les ont vus de près savent que, malgré leur inconstance apparente, ce sont l^s plus positifs de tous les hommes. Ne leur parlez donc pas d'honneur, ils riraient.
Quelques Romains vinrent im jour visiter le tombeau élevé aux héros français tombés sous les lAurs
de Rome. Ils lurent ces mots gravés sur le marbre : HoNNBUB KT Patrib ! Lcs boiis Bomains critiquèrent cette inscription ; ils disaient : Uhonneur ! Ils sont fnorts, que leur importe? sono morti ! et leur patrie est au ciel ! Ces paroles peignent les Italiens. Donnez-leur ensuite pour mobile rbonneur français !
M. About termine le chapitre par un conseil qui a des apparences de îaîson. Il voudrait que le Pape envoyât quelques-uns de ses soldats en Algérie, combattre à côté de nos bi*aves. Les soldats du Pape figurèrent à la bataille de Lépante et aux Croisades ; ils y acquirent même quelque gloire. Ils pourraient donc s*unir aux nôtres pour repousser les Maures et humilier le croissant. Le but serait sans doute louable , et ces braves étant revenus à Rome , s'y feraient très-bien respecter. Mai« , n'y ttui*ait-il pas à ce projet quelques petits inconvénients? Le mal ne dépasserait-il pas les avantages? Si les soldats romains prenaient les idées françaises, ce ne serait pas un grand mal. Non ; les idées vraiment françaises ne sont pas dangereuses. Mais enfin, ne pourrait-il pas se faire que les pontificaux fussent tous les jours en butte aux traits des soldats français , que dix fois par jour on leur reprochât d^obéir aux prêtres , de se laisser commander par des prêtres ; qu'enfin , ces bons soldats finissent par se pénétrer de cette idée , et qu*un beau jour toute l'armée pontificale crût faire un acte admirable en imitant l'armée du grand-duc et en gardant le silence quand on lui demanderait si le Saint-Pére peut compter sur sou dévouement et sa fidélité ?
J'y vois un autre inconvénient. Les Italiens et les Romains surtout ne peuvent supporter Téloignement'de la patrie. Pourront-ils vivre dans un pays où ils ne trouveront personne parlant leur langue , sous un climat de feu, dans une terre désolée ? Si la nostalgie a fait périr tant de Français , épargnerat-elle les pontificaux?
Go sont là des rêves, des théories, de belles imaginations et rien de plus.
'•..I -Ji