LES INTÉRÊTS MATÉRIELS
Albano, le 29 octobre 1859.
Il est bien difficile à celui qui écrit de ne pas se laisser dominer par son sujet , pour peu qu'il sente les choses. Si on traite un grand sujet, si on parle de la gloire , du génie ou de la vertu , les paroles , les images , les idées se pressent sous la plume de récrivain ; il vous intéresse, il vous attache, il vous anime. Mais , d'un autre côté , quand on traite un sujet humble et modeste, le style languit, les images font défaut et les idées manquent ; en un mot, il est impossible déparier avec esprit des intérêts matériels. Le sujet déteint sur le style. M. About aurait dû mettre en pratique le bon conseil que donne Horace à l'écrivain :
Etquse Desperat tractatanitescereposse, relinquit.
Il aurait pu d'autant mieux le faire , que tout ce qu'il expose au chapitre XIX est une longue et monotone répétition de ce qu'il a dit précédemment. Le lecteur n'aurait rien perdu si on avait tout-àfait supprimé *le chapitre. Mais l'écrivain y eût
perdu peut-être. Voilà qui explique tatd , même ce qu'il y a de lourd et de pesant dans le chapitre. On voit un homme qui s'épuise en efforts impuissants pour trouver quelque chose de neuf , d'acéré ou de mordant ; un homme qui sent que son sac est vide , et le fouille en vain pour eu tirer^quelque chose. Il n'en peut rien'sortir.
// n'y a pas d'industrie à Rome , s'écrie-t-il ; la faute en est aux papes, qui ne savent pas Tencourâh ger et ne donnent p^is de primes. Mais Rome est une ville industrieuse. M. About n'a visité le ïrastévère que le dimanche au soir. S'il eût parcouru ce bruyant quartier un autre jour et qu'il eût vu* à l'œuvre cette population industrieuse , il se serait convaincu qu'il ne faut pas aller loin de Rome pour trouver quelque essai d'industrie. L'industrie est très-developpée dans les Etats-Pontificaux. M. de Tournon rendait hommage , il y a cinquante ans , à l'industrie romaine , et depuis , elle a fait les plus grands progrès. Rome se suffirait à elle-même, n'était les objets de luxe , de toilette et de mode, les chapeaux, les gants glacés et les crinolines, qui nous viennent de Paris.
Le commerce ne va pas sans capitauco , répète M. About. J'ai prouvé ailleurs que les capitaux affluent à Rome. Puis , il blâme le triste état des routes , oubliant qu'en France même on n'en a pas de meilleures. Si le pain et le vin changent de prix suivant les localités , on ne doit pas s'en étonner. Il en est ainsi en France où chaque marché de blé a sa mercuriale.
La seconde ville de TEtat pontifical , Bologne , est en communication rapide avec tout Tunivers, excepté avec Rome. Les lettres de Paris y arrivent quelques heures avant celles de Rome.Xes chemins de fer produisent cette merveille. Si la ligne de Rome à Bologne n'est pas encore achevée , ce n'est pas la faute du Pape, qui , depuis longtemps , Ta cédée. Ce n'est pas môme la faute de M. Mirés. Quant à la gare, soyez bien sûr , M. About , que si le Pape a fait des difficultés , ce n'était pas dans la orainte qu'on ne traversât les propriétés des Lazariste» ou qu'on ne supprimât le couvent fondé par la princesse de Bauffrémont : ce couvent n'existant plus à Rome depuis longtemps , on n'a pu s'empêcher de rire en vous lisant. Le -Pape , je l'avoue , a fait des difficultés ; voulez-vous savoir pourquoi ? Il n'a voulu sacrifier ni la Basilique de Constantin, ni la Voie-Sacrée , ni l'aspect général du Fol»um. Tous les amis des arts et de la science lui en gardent une reconnaissance infinie. M. About est le seul homme qui blâme , qui condamne , qui ose dire à l'Europe entière : « La construction d'une gare dans Rome a soulevé des difficultés comiques. »
Voici une preuve sans réplique de l'état florissant du commerce. Plus un pays a de navires , et plus le commerce est animé. Or, si nous comparons la marine marchande de l'Etat pontifical à celle de la France , nous trouverons que la proportion est la môme, à peu de chose près. La France, sur une population de 36,039,364 hommes, possède 12,72i navires , jaugeant ensemble 99o,996 tonneaux , et
l\Etafc^Oîi;tificfel ,^ sur une popnlàflion »de\ 3,^44^,668 hommes , possède 1 ,71 â^ navires i ^aMig^airii'lsttseiHï* hle il 06^589 tonneaux. - u.>
! M, About se trompe , quand il ose affirma: qn 'à Rome; il n'y a ni industrie , ni commerce ; sera-t-il plus heureux dans ses appréciations sur Tagricultui'e ? : . :.
Del'avis de tous les voyageurs, '(il «est peu^^d^ pays au monde où Tagriculture soit aussi ftoiâfi* aante. Il en est peu aussi où elle soit' autapt-^ncfouragée. Le Pape donne des primes et d«s médaîlliesi Il lui arrive de prendre ombrage de quelqtfe^ saeiét tés qui s'étaient formées pour la défense depifttéj^êtè agricoles. On les avait approuvées d^nsla^tpeûsée qu'elles allaient s'occuper uniquement duMéi^^la vigne , de l'oïdium , de la maladie des pommesT-dç terre; mais l'on eut de vrais carbonan et àe&eoîasr pirateurs organisés pour toute autre chose )(piepoui Tagriculture. Le gouvernement prit l'olannev .Qui oserait lui en faire un crime ? Il lui est peut-êkre arrivé parfois de confondre les inilooents fiveo les coupables , mais on l'excuse ; car s'il avait cette confiance que M. About lui prêche , on l'en ferait bientôt repentir.
^ Les encouragements donnés à l'agriculture amènent tout naturellement M. About à nous parler de l'impôt. L'impôt est aussi doux que possible. L'Etat romain est, après la Suisse, le pays le moins imposé de toute TEurope. Pourtant, dit M. About , ij^n^sla^. tisticien d'mi talent M d'une loyauté inconîestableû; prouvé que, dans la commune de Bologne j l^pfopriéi
M&ritr^kêpàimt'MÙJr.d'impâUpar iQO fr. der&ite impQsabh^, Ainsi , le< fisc mord chaque armée un peiit morceau du capital. Mais d'où vient que Timpôt foncier nie s'èiève pourtant qu'à trois millions et demi d'éctts? Si M. About disait yrai , il n'y aurait plus dfi propriétaires à Bologne. La terre , les villas, les maisons appartiendraient à l'Etat depuis longtemps . Quand, on est en train de calomnier , on doit au ffîoinâ avaiacer des faits vraisemblables.
: MaÎBy peutron nier que le gouvernement romain firapp© ium kapôt très*-lourd sur les blés qu'on expor^te^'^- Npù, assurément ; voudriez-vous que le Papeercposât le peuple à mourir de faim? La vie d&'taqt'UB. peuple est préférable à la fortune que peuivent faire les marcbands de campagne, qui n'ont pas-l'âme très-tendre , puisqu'ils nourrissent leurs moissonneurs, M. Aboutie dit, avec du pain, de i'^au et. du fromage* Avec quoi nourriraient-ils le p^ple TOmain, s'ils étaient les maîtres d'exporter toiitt le blé -qu'ils récoltent? Au reste, n'allez pas ccoire qu'avec toutes ces lois probibitives , nos raarobands de campagne soient de pauvres diables ruinés comme on l'était autrefois en France par
les impôts , le créancier et la corvée^
-Vous seriez dans la plus grande de toutes les illusions. Les marcbands de campagne s'enrichissent tous au bout de quelques années. Ce sont après les princes, les plus belles fortunes de Rome. Les marchands- de xîampagne ont des équipages, des hôtels, une^ . domesticité nombreuse* C'est la preuve qu'ils
ne sont pas ruinés par les droits d'exportation. Cependant il est bon de noter que les- droits ne sont élevés que pour les céréales. Ils sont très-minime pour les autres produits. Si on les compare à ceux de France et du Piémont, on y trouve une différence énorme toute à l'avantage de Rome.
En i 855, la vigne était malade partout. Les gouvernements logiques soulageaient à qui mieux mieuoo les malheureux pi^opiiétairet. Le cardinal Antonelli profita de l'occasion pour frapper la vigne d'un impôt de dix-huit cent mille francs. Il y a huit ans que la vigne est malade, pourquoi M. About va-t^l s'arrêter seulement à l'année 1855? Je l'avoue, lecarditial Antonelli n'a pas diminué l'impôt. Il lui fallait servir les intérêts des sommes empruntées pour payer les dettes de la révolution. J'ai cru un moment sur la foi de M. About que les gouvernements laïques soulageaient à qui mieux mieux les malheurtox propriétaires. Je m'en suis réjoui pour un de mes amis qui a toutes ses vignes malades depuis 8 ans et j'ai mis aussitôt la main à la plume pour le féliciter. Il m'a fait la réponse suivante :
« Je viens de recevoir votre lettre , mon cher ami, et je vous sais gré des bons sentiments que vous m'exprimez. Si le gouvernement s'intéressait autant que vous à mon vin et à mes vignes, j'aurais déjà touché une forte indemnité. Que dis-je indemnité? J'aurais été content qu'on m'eut fait grâce du tiers de mon impôt. Mais je paie un peu plu» main*tenant qu'autrefois. Car, on vient d'établir un nouvel impôt pour les chiens qui gardent mes vignes. Je
sa?
termine par une profession do foi orthodoxe on fait d'invpôt. Jo crois et je confesse que dans tous les pays du monde, et soiis tous les gouvernements, qu'ils soient leïos ou ecclésiastiques, Timpôt monte et ne descend jamais. — Adieu. »
M. About se plaint ensuite qu'à Rome le produit brut de la fortune territoriale ne s'élève qu'au 1 pour cent et le produit net au cinq et au six pour cent. Rome a cela de commiun avec les plus riches Etats de l'Europe. En France, le produit net de la terre n'est guère que du trois ou du quatre pour cent et si l'Etat romain donne le cinq et le six pour cent, j'y vois la preuve que l'Etat romain n*est pas si mal administré.
Mais, laissons de côté ces questions de détail et abordons avec M. About la grande question de la campagne romaine. Il reconnaît tout ce que firent pour cultiver cette campagne et assainir l'air. Pie VII et Pie VI, qui mériteraient, dit-il, des statues. Ces deux Papes reculaient, chaque année, les limites de la culture et de la civilisation. Mais leurs successeurs ne purent imiter leur exemple. Ils durent s'arrêter après avoir fait des dépenses énormes. Car, la grande difficulté c'est de créer des centres d'habitation au milieu de cette campagne romaine qu'on voudrait défricher. Or, la chose est impossible. Une ou deux nuits passées au milieu de cette campagne au temps de la moisson ou de la vendange, il n'en faut pas davantage pour être empoisonné par la fièvre. Quand les moissonneurs se î couchent i terre pour se délasser, il en est tou-
jouts suî* le nombre qui ne se relèvent plus" Que d'hommes, que de familles ont été victimes des efforts tentés pour assainir la campagne romaine. L'or y fut prodigué. Mais à la fin on se lassa de sacrifier inutilement de Tor et des hommes.
M. About qui s'amuse de tout, rit aussi de la mç,laria. D'après lui , les prélats disent que le pays est malsain parce qu'il est inculte et inculte parce qu'il est malsain. Il peut y avoir là quelque esprit, maïs, assurément, il y a peu de raison. Car* Kome a toujours été sous une atmosphère fiévreuse. Aux temps des anciens romains comme aujourd'hui, la fièvre régnait dans la campagne de Rome. Je passerais pour un homme érudit si je voulais citer les poètes et les orateurs latins qui parlent de cette fièvre. Je mécontenterai devons renvoyer àM.deTournon qui disserte fort longuement sur la nature de la malaria et confesse qu'elle est produite par la qualité dp.' sol et les rayons du soleil. Ce n'est donc pas au î^apc qu'il faut s'en prendre de cette fièvre, mais plutôt à la terre, à la nature, à celui qui en partageant aux divers pays du monde les avantages et les inconvénients, ne s'est pas montré favorable à la campagne romaine.
On pourrait blâmer les Papes si la campagne romaine était aride. Mais les Papes y encouragent de toutes les manières l'agriculture et on la cultive du mieux qu'on peut. On y fait du blé tous les trois ans. Dans l'intervalle, on laisse reposer la terre pour ne pas l'épuiser par une culture forcée, et on y crée des prairies. Les troupeaux y paissent à l'aisé et y
déf|Osen^ lin engx'ais vigoureux. Si on faisait aiitrement, la mauvaise qualité du blé qu'on retirerait, couvrirait à peine les frais de culture. Plusieurs siècles d'expérience ont appris aux propriétaires de la campagne romaine à cultiver ainsi leurs terres. Ils changeront d'avis du moment seulement où M. About leur aura prouvé qu'ils se trompent.
Si les propriétaires lui disent que la terre ainsi cultivée leur rend le cinq pour cent, considérez, leur répond M. About, que ce n'est pas le revenu net, mais le revenu brut qui fait la richesse d'un pays. Huit mille écus se sont dispersés dans les poches de 1 000 ou 1 500 pauvres diables qui en avaient bien besoin. Le pâturage, ail contraire, ne profite qu à trois personnes , le propriétaire,. Téleveur et le berger. Pardon, le pâturage pronte à un plus grand nombre, il profite à tous les consommateurs. S'il n'y avait pas autour do Rome de grandes terres oii paissent les troupeaux, on ne venclrait pas à si bas prix la chair de bœuf, d'agneau et lie veau. Il faut donc en conclure que le pâturage profite à d'autres que le propriétaire, l'éleveur et le berger.
il serait aussi facile de repousser les accusations que M. About fait peser sur quelques moines peu habiles en agriculture, s'il faut l'en croire. Malheureusement j'ignore leur nom, je ne connais pas davantage la qualité du terrain ni le ruisseau qui faisait peur à ces bons moines. Le temps est trop mauvais et les pluies trop abondantes pour que je puisse aller vérifier les faits sur place. Mais je suis persuadé que les f rati auraient à ^ tout des
réponses excellentes et sans dépasser les bornes d'une espérance légitime, je crois qu'ils assaisonneraient leur discours de traits charmants à l'adresse de M. About. Peut-être même ils diraient à ses lecteurs avec La Fontaine :
L'ouvrier vous a déçus n avait liberté de feindre, A plus forte raison nous aurions le dessus, Si nos confrères savaient peindre.