CHAPITRE IL
NÉCESSITÉ DU TEMPOPEL.
Rome, 13 août.
Pendant les persécutions, les Papes trouvèrent dans les catacombes, dans la maison de quelque riche patricien, et même dans le palais des Césars, la liberté nécessaire pour régir l'Eglise. On les découvrait quelquefois et on les jugeait. Ils mouraient. Mais l'Eglise était toujours libre. Dans une chambre obscure des catacombes , le clergé asseînblé faisait à la hâte et sousTimpressionde la crainte une élection et l'Eglise avait un nouveau chef. Ni Domitien , ni Dèce , ni Dioclétien ne purent s'ingérer dans le gouvernement de l'Eglise. Les élections, la célébration des conciles , les actes administratifs des Papes étaient libres. Les lettres et les envoyés du Pape allaient partout , à Lyon , à Carthage , en Cappadoce; à Smyrne, à Antioche et à Alexandrie. Les évêques arrivaient librement à Eome et venaint consulter le Pape ou recevoir ses ordres. Un secret inviolable gardé, l'obscurité des catacombes, le pieux dévouement des fidèles étaient les sûrs garants de l'indépendance du Saint-Siège, Mais quand
l'Eglise , à la voix de Constantin , sortit des catacombes et parut au grand jour, ce prince comprit qu'elle avait besoin , avant tout , d'indépendance et de liberté.
Par un trait de génie qui l'honore , il sortit de Rome et laissa le Pape régir l'Eglise sans contrôle ni pression. Enfin , l'empire s'étant divisé en plusieurs royaumes, les peuples qui se partagèrent les .débris de ce colosse s'entendirent pour laisser au Pape un riche domaine ; ils unirent la souveraineté temporelle à la puissance spirituelle. Avec un sens éminemment pratique, ils comprirent que cette puissance temporelle du Pape était nécessaire au plein exercice de son autorité spirituelle , qu'avec la division territoriale de l'Europe telle que l'avait faite l'invasion des barbares, il serait impossible au Pape de gouverner l'Eglise , s'il n'était en même temps le souverain d'un état indépendant. Cette politique a été celle de tous les princes depuis le roi Pépin jusqu'à nos jours. Que de troubles , que de guerres , que de schismes , le pouvoir temporel des Papes a épargnés à l'Europe !
Supposez dans Rome un pouvoir rival , vous verrez des luttes incessantes. Le pouvoir civil voudra empiéter sur le pouvoir spirituel, contrôlera ses actes et les contrariera quand ils lui déplairont ; si ce pouvoir vient à sortir des limites du devoir, se laissera-t-il condamner et excommunier par les Papes sans faire un peu de résistance? Ne sera-t-il pas tenté de punir le Pape de l'amende, de la prison ou de l'exil pour avoir troublé le repos de l'Etat,
alarmé les consciences et offensé la religiati, pour me servir des propres termes de Mazzini dans la sentence portée contrôles chanoines de Saint-Pierre , et alors que deviendrait l'indépendance du Saint- Siège ? Quand le Pape voudra exercer son autorité souveraine, condamner une doctrine subversive, définir un dogme de foi, convoquer un concile, si cela n'était pas du goût du pouvoir civil, il faudrait que deux-cents millions do catholiques se résignent à recevoir la loi que ce pouvoir voudra faire au Pape. On défendra au Pape de sortir de Rome ou d'y rentrer, de faire passer des fonds à l'étranger ou d'en recevoir. On le dépouillera, au besoin, on lui adressera des menaces pour qu'il agisse dans tel ou tel sens ; on le forcera à se déclarer l'ennemi des peuples avec qui lesRomains seront en guerre.
Si le pouvoir civil n'était pas très-puissant , il serait bientôt absorbé par le pouvoir du Pape ; l'histoire nous le prouve. Au moyen-âge , le Pape attirait à lui le pouvoir souverain partout où il résidait; Clément V, à peine arrivé dans les murs d'Avignon, y commanda en maîtr-e et ses successeurs furent de fait les souverains d'Avignon avant la cession que la reine Jeanne fit de cette ville au pape Clément VI . Si , au contraire , Rome obéissait à un roi puissant et ne faisait qu'un seul Etat avec l'Italie , le Pape deviendrait aussitôt un instrument terrible de domination universelle pour la puissance qui aurait un tel sujet. Les questions religieuses étant unies la plupart du temps à des questions politiques , ce
que M. About n'a pas assez médité, la France, r Autriche, l'Espagne, craindraient toujours que le Pape n'abusât de son pouvoir en faveur de l'Italie , ne subît la pression de son gouvernement , ne se laissât arracher des actes nuisibles aux autres Etats. La défiance s'emparerait aussitôt des esprits. Il y aurait des désobéissances aux ordres du Pape , des schismes , des divisions interminables, des guerres , même , et l'Eglise serait dans une agitation perpétuelle.
Enfin, le Pape est mortel comme les autres hommes. Quand il faudrait lui donner un successeur, qui garantirait à deux cent millions de catholiques la liberté de l'élection? Qui empêcherait les Romains de venir crier sous les fenêtres du conclave, comme autrefois : RoYûano lo volemo, lo voleino Romano. N'y aurait-il pas à craindre môme que le pouvoir civil n'intimât aux cardinaux assemblés l'ordre d'élire celui-ci ou celui-là sous peine d'exil ou de prison, ou ne fît lui-même l'élection, et l'on verrait se renouveler les horreurs du grand-schisme , la guerre civile , le trouble dans tous les royaumes et l'horrible spectacle de l'anarchie.
C'est pourquoi la sagesse des peuples a établi • que le Pape* demeure indépendant de. tout pouvoir temporel , qu'il soit souverain d'un Etat au même titre que les rois de l'Europe, afin qu'il puisse exercer librement son ministère et gouverner les peuples qui le reconnaissent pour leur chef spirituel. C'est là un des points les plus essentiels du droit public de l'Europe, Il n'y a pas d'homme sensé
qui n'approuve cette domination temporelle et n'y voie une garantie pour la liberté do. l'Eglise et le repos du monde. Ceux môme qui luttèrent contre les prérogatives pontificales, défendirent le temporel du Pape.
« L'Eglise , dit Bossuct , indéjjendante dans son chef de toutes les puissances temporelles , se voit en état d'exercer plus librement cette puissance céleste de régir les âmes. »
Fleury ajoute :
« Depuis que l'Europe est divisée entre plusieurs princes indépendants les uns des autres , si le Pape eût été sujet de l'im d'eux, il eût été à craindre que les autres n'eussent eu de la peine à le reconnaître pour père commun, et que les schismes n'eussent été fréquents. »
Et M. ïbiers , qui n'est pas un père de l'Eglise comme l'observe M. About, n'a-t-il pas laissé échapper ces belles paroles :
« Pour le pontificat , il n'y a d'indépendance que la souveraineté même. C'est là un intérêt de premier ordre qui doit faire taire les intérêts particuliers des nations, comme dans un Etat l'intérêt public fait taire les intérêts individuels. »
Tous les hommes d'Etat sont de l'avisde M. Thiers. Il n'y a que les politiques comme le marquis Pepoli, M. About et Mazzini qui pensent diflféremment : le premier, par la raison toute naturelle qu'il espère avoir sa part au gâteau , si l'on en vient à déposséder le Pape ; le second, parce qu'il sait parfaitement que les libraires de Belgique paient très-grassement
les injures qu'on dit au Pape ; le troisième , enfin , par le désir d'anéantir la puissance spirituelle du Pape et d'ensevelir dans une commune ruine le temporel et le spirituel ; car Mazzini sait très-bien que le Pape ne peut gouverner l'Eglise s'il n'est le souverain de Eome , et pour détruire sa puissance spirituelle , le moyen 1^ plus court , suivant lui , c'est de lui ôter son temporel. Depuis que le plan de Mazzini est connu, la question s'est éclaircie. Il n'y a plus de doute aujourd'hui. Les catholiques sincères , les vrais enfants de l'Eglise , sont ceux qui veulent conserver au Pape son patrimoine. Les autres sont des ennemis déclarés ; on les reconnaît à ce signe, et la guerre que l'on fait au pouvoir temporel du Pape est comme l'hérésie des temps modernes.
« Mais, objecte M. About, faut-il que 3,12i-,668 hommes sacrifient leur liberté, leur sécurité et tous leurs biens , pour assurer au Pape cette indépendance dont nous sommes si fiers? » De grâce, M. About, jetez un regard sur la Turquie d'Europe, n'y voyez-vous pas une minorité barbare opprimant dix millions de chrétiens , qu'elle appelle chiens et qu'elle traite en conséquence? Le régime du sabi'e est encore en vigueur comme aux plus beaux temps de l'islamisme. Songez aux campagnes désolées , aux grandes cités tombant en ruines, aux maladies pestilentielles décimant les populations , aux millions de l'Etat employés à marier les filles du sultan, ce qui arrive souvent , Abdul-Medjid ayant pour le moins autant de femmes que ses ancêtres Mahomet II
et le grand Soliman. La présence des Turcs est une lionte pour l'Europe civilisée. On les souffre cependant, on se résigne; savez-vous pourquoi? Pour maintenir l'équilibre européen , éviter des guerres interminables, empêcher un puissant empire de s'établir à Constantinople, et garantir la liberté du monde : on sacrifie à ces grands principes la liberté, le repos, les richesses, le bonheur de dix millions d'hommes. Pourquoi donc, pourquoi 3,124,668 hommes ne seraient-ils pas sacrifiés à la paix et au repos du monde ? Sacrifiés ! mais peut-on le dire des Romains quand ils ont le gouvernement le plus doux de toute l'Europe, les institutions municipales les plus larges , l'impôt le moins onéreux; lorsque les Papes , n'en déplaise à M. About , recueillent encore du reste de l'Italie , de l'Amérique , de l'Autriche , de l'Espagne , de la France même , de grandes sommes d'argent qui vont, par des canaux divers, soulager les pauvres, encourager les artistes et alimenter la fortune publique ; lorsque le Pape Pie IX a déjà , pour sa part , distribué en aumônes dans l'état pontifical la somme éno^ime de huit millions ! ! Que de peuples s'accommoderaient d'un pareil gouvernement , et béniraient le ciel d'être sacrifiés comme les Romains !
« Les apôtres , ajoute M. About , étaient indépendants à meilleur marché , * car ils ne faisaient le malheur de personne. » Je l'avoue, saint Pierre était plus indépendant que Pie IX , sans avoir un temporel ; mais on ne doit pas oublier que le ciel se mêlait un peu de l'indépendance de ce premier Pape.
Quand le roi Hérode mit saint Pierre sous les verroux , un ange le délivra et lui rendit son indépendance. Si un ange descendait du ciel pour délivrer le Pape et le défendre chaque fois que les rois ou les peuples voudront attenter à sa liberté , nous sacrifierions volontiers le temporel du-Pape pour cause d'inutilité. Au reste, si le Pape fait le malheur de quelques hommes , parce qu'il est roi ; s'il exile des IVIazziniens ; si les huissiers exproprient en son nom les mauvais payeurs ; s'il fait emprisonner les voleurs et punir de mort les assassins , je trouve la chose toute naturelle; je ne vois là rien qui répugne à sa qualité de prince et de pontife , son devoir étant de faire respecter les lois et de punir les coupables : s'il agissait autrement , il mériterait le blâme. Les apôtres eux-mêmes firent au môme titre le malheur de plusieurs, et M. About oublie que saint Pierre causa la mort d'Ananie, de Saphire et de Simon le magicien.
« Enfin , reprend M. About , le plus indépendant de tous les hommes , n'est-il pas celui qui n'a rien à personne ? » Donc, si le Pape n'avait pas un pouce de terrain ; s'il était pauvre comme les apôtres , il serait le plus indépendant de tous les hommes. Mon Dieu! s'il ne fallait pas manger, boire, se vêtir, celui qui n'a rien, je l'avoue, serait indépendant. Il ne perdrait pas son temps à administrer ses domaines comme les autres. Il ne serait pas attaché à la glèbe de l'administration de ses biens. Mais , comme nous sommes réduits à la triste nécessité de manger, de boire et de nous vêtir, pour peu que
nous tenions à conserver notre existence , il s'ensuit que nous serons les plus dépendants de tous les hommes , si nous n'avons- rien. Il est vrai que nous n'aurons pas les soucis de l'administration , et sous ce rapport nous serons complètement indépendants ; mais d'un autre côté nous serons sous la dépendance absolue de notre bouclier, de notre boulanger, de nôtre tailleur.
Pour rien au monde , je ne voudrais , M. About , vous dire des choses blessantes ; nous Raisonnons. Or, si vous étiez riche , si vous possédiez quelque villa sur le penchant des monts Albains, une vigne, des prairies , un palais , ne vous croiriez-vous pas plus indépendant? Seriez-vous à la merci.de vos lïbYniTes et vos éditeurs de Bricœelles , Méliiie, Canset compagnie, auraient-ils pu vous décider à faire un livre comme la Question romaine ? Vous auriez été sans doute plus juste dans vos appréciations, plus modéré dans votre langage , plus respectueux pour les personnes. Vous n'auriez pas fermé volontairement les yeux à la lumière. Vous n'auriez pas dit que le temporel force le Pape à emprunter à M. Rothschil , quand , chacun le sait , le Pape n'emprunte que pour guérir les maux de la révolu-^ tion et résister à ceux qui veulent lui enlever son temporel ; que le Pape en 1 820 rompit ses relations avec les républiques d'Amérique soulevées contre l'Espagne, pour sauver son temporel, quand, au contraire , l'Espagne fut sur le point de briser avec Rome qui s'était montrée favorable à ces républiques ; que la crainte de perdre son temporel força le
Papo à abolir les jésuites , lorsqu'il céda seulement aux menaces d'un schisme que lui faisaient les quatre cours catholiques ; que le Pape , s'il était débarrassé du soin de l'administration de son petit Etat , pourrait s'occuper uniquement à embellir Rome , comme si la Rome moderne telle que les Papes Tout faite n'était pas la plus intéressante de toutes les capitales de l'Europe par ses temples, ses palais et ses musées ; qu'enfin, le teirain conquis a V Eglise se mesure par centimètres, depuis que le Pape est rai. Mais l'Angleterre convertie au VI® siècle par les soins du Pape saint Grégoire , l'Allemagne par saint Boniface , la Saxe , la Hollande , la Suède et la Norwège , la Hongrie , la Pologne , la Bohême et le Danemarck convertis après que Charlemagne eut consolidé le pouvoir temporel des Papes, sont-ce des centimètres ? L'Espagne conquise sur les Maures et ramenée à l'antique croyance par les descendants de Pelage et les efforts incessants des Papes , est-ce un centimètre ? Et l'Amérique convertie par les missionnaires que Rome envoya , est-ce encore un centimètre? Quelles sont donc vos mesures, M. About, et de quels centimètres voulez-vous parler ?
Après avoir dit une demi douzaine d'impertinences de ce genre que je ne veux pas relever pour ne pas abuser de votre patience , mon cher lecteur, M* About aborde une question brûlante et termine ainsi le chapitre : « Les Bolonais prétendent qu'ils ne sont pas nécessaires à V indépendance du Pape et qu'elle se passerait fort bien de Bologne comme elle se passe d'Avignon. » Je réponds que le Pape ne se passe pas
d'Avignon autant que veut bien le dire M. About. La preuve c'est qu'en 1849, le Pape ne serait pas allé à Gaëte , s'il avait possédé Avignon. Il serait allé attendre à Avignon que les Romains fussent revenus ad melioreyn frugem, Avignon qui offrait son palais , et le général Cavaignac qui pressait le Pape d'accepter, prouvent que la possession d'Avignon était sinon nécessaire , du moins très-utile à l'indépendance du Saint-Siège. Avignon était comme une menace suspendue sur la tête des Romains. Ils se souvenaient de Clément V, ils craignaient que les Papes n'imitassent son exemple si la révolte éclatait dans Rome , et la peur de la misère et de l'anarcliie les maintenait dans le devoir. Quant à Bologne et aux Légations, on peut dire qu'elles font la richesse de l'Etat romain , que les séparer de Rome c'est anéantir cette capitale , que l'Etat pontifical , sans les Légations , au lieu de rendre facile au Pape l'exercice de son ministère , ne serait plus qu'un embarras pour lui , la dépense restant à peu près la même et les recettes étant diminuées de moitié , que Bologne , Ravenne et Ferrare s' étant séparées , les autres villes voudraient peut-être en faire autant , aujourd'hui Pérouse , demain Viterbe, après-demain Terracine , qu'enfin Bologne, Ferrare, Ravenne et les autres villes ont moins de répugnance qu'on ne le pense à subir le joug de Rome. Rome est toujours pour elles la reine des cités , la ville par excellence , urbem quam dicunt Romam. Ce qui flatte ces villes et Bologne elle-même, c'est que les Papes, fidèles aux traditions administratives les plus
louables , leur ont laissé toute leur importance et leur ont permis d'être de petites capitales avec un centre d'affaires, d'études, d'influence. Lucques , Sienne , Pise , Venise autrefois capitales de petits Etats indépendants sont aujourdliui désertes et désolées. Ce ne sont plus que des ruines vivantes. Il n'en est pas ainsi des villes des Etats romains. Bologne est toujours la maîtresse des études et du commerce , Pérouse ouvre toujours ses écoles à une jeunesse studieuse, comme au plus beau temps du moyen-âge ; Civita , Ancône et Terracine sont toujours au nombre des ports les plus commerçants de l'Italie, et Fermo est comme un centre où sont réunis la noblesse et les plus riches propriétaires de l'Etat-Pontifical. Du moment que ces villes se sépareraient de Rome elles perdraient leur importance et subiraient le sort de Sienne , de Pise , de Lucques. Elles le savent; c'est pourquoi elles veulent rester fidèles au gouvernement pontifical. L'émeute a éclaté quelquefois dans leurs murs , les représentants de l'autorité se sont vus obligés de fuir ; [mais l'Europe le sait , les émeutiers ne se recrutent que parmi les hommes perdus de dettes et de débauches , les étrangers et les mazziniens : la masse est attachée au Pape.