PATRIMOINE DU TEMPOREL
Rome, 20 août.
M. About commence le troisième chapitre par ces doléances : Sic fatur lacrymans :
(( Les Etats du Pape ne sont pas limités par la nature : ils se découpent sur la carte comme le hasard des événements les a faits et comme la bonhomie de l'Europe les a laissés. Une ligne imaginaire les sépare de la Toscane et de Modène ; la pointe méridionale entre dans le royaume de Naples. Je n'ai jamais jeté les yeux sur cette pauvre carte de l'Italie , déchirée capricieusement en fractions inégales , sans faire une réflexion consolante : les peuples italiens seront un jour indépendants des autres et unis entre eux. »
Si M. About était juste , il ferait une autre réflexion non moins consolante ; c'est qu'on ne forme pas les Etats sur des plans préconçus et indiqués par la nature. La guerre, les traités, le hasard même ou la sagesse des peuples tracent aux Etats leurs limites , et le royaume du Pape a subi cette loi générale. L'Italie n'est pas le seul pays qui soit
morcelé inégalement. La France n'a-t-elle pas ses limites naturelles qui sont les Alpes et le Rhin ? cependant elle n'a pu encore aller jusques là , bien que la Havoie et la Belgique parlent notre langne. Nous nous renfermons depuis des siècles dans les frontières que nous ont faites les traités. Plusieurs îles qui touchent nos côtes sont au pouvoir des Anglais , il faut encore s'y résigner. Et cette pauvre péninsule ibérique qui serait si puissante et si complète sans le Portugal, sans Gibraltar qui souille son sol ? Et cette pauvre Russie qui pourrait s'arrondir si aisément en englobant tous les peuples slaves de l'Europe et en enlevant Constantinople aux Turcs ? Elle aurait alors des limites naturelles sur les deux mers , et ses frontières né se formeraient plus de lignes imaginaires. Elle se résigne , provisoirement au moins , à rester ce qu'elle est et n'ose plus marcher en avant , do crainte de rencontrer sur son passag'C quelques bataillons de zouaves. Pourquoi donc les Italiens ne se résigneraient-ils pas? Pourquoi M. About trouverait - il mauvais qu'une ligne imaginaire sépare les Etats du Pape de la Toscane ? — Mais cette ligne elle-même est moins imaginaire qu'on ne pense.
La division territoriale de l'Italie , telle qu'on la voit aujourd'hui, est bien ancienne; on ne peut reprocher aux Papes de l'avoir faite. Le royaume de Naples renferme tous les pays compris autrefois sous le nom de Grande-Grèce , la Sicile , Tarente , le pays de Salente , Parthénope. La Toscane, c'est l'ancienne Etrurie , dont le nom revit à chaque
réTolution. Le Piémont, laLombardioetlaVénétie, qu'est-ce autre chose que l'ancienne Gaule Transpadane? Enfin, l'Etat-Romain comprend le Latium, les pays des Volsques et des Sabins, la Gaule Cispadane. Ces limites sont si anciennes , que si M. About avait voulu se donner la peine de gratter un peu la terre sur les frontières de l'Etat pontifical, il eût découvert les vieilles bornes placées par les Etrusques, les Sabins et les Samnites. Ces limites sont si naturelles, si adaptées au caractère des peuples de l'Italie , que ni la conquête , ni le despotisme, ni les révolutions n'ont pu les changer. Depuis trois mille ans environ l'Italie est la môme. Jamais elle n'a pu former une seule nation, jamais elle ne pourra s'unir en masse compacte.
Trop d'intérêts divers et trop d'antipathies divisent ses peuples. Les Napolitains et les Romains sont deux familles à part. Les trop habiles Génois inspirent la défiance à tout le reste de l'Italie ; ils sont encore comme du temps du Dante , aux yeux de tous les Italiens.
La gente piena d'ogni magagna.
Enfin , Lombards , Toscans , Romains et Napolitains , tous s'unissent dans une haine commune contre les Piémontais, à qui même ils refusent l'honneur d'être membres de la grande famille italienne. Les Piémontais ont du sang gaulois dans leurs veines. Les Lombards sont les Longobardi ; les Toscans descendent en ligne directe des Etrusques,, et les Romains modernes viennent des
anciens , Télément barbare s'étant très peu mêlé à ces deux vieilles races. Enfin , les Napolitains ont à la fois du sang grec et du sang normand. Il est donc impossible de former un seul peuple avec ces éléments divers. Ajoutez que six capitales rivales , ayant une importance et une population presque égales , toutes placées admirablement pour commander aux autres, fractionnent l'Italie en plusieurs Etats indépendants. L'unité de l'Italie n'est donc qu'une vaine chimère , comme l'avouait , il y a quelques mois , au sein du Parlement , lord Derby lui-même.
Cependant , ce n'est pas le hasard tout seul ou les traditions du passé qui ont tracé la carte des Etats du Pape. Une profonde sagesse a présidé à ce travail, ou mieux , c'est la Providence qui s'en est mêfée , pour rendre facile au Pape le gouvernement des âmes. Voyez-vous sur la carte ce petit Etat de trois millions d'hommes et plus, qui va d'une mer à l'autre , entre la Toscane et le royaume de Naples , se resserre aux Apennins et vient s'élargir audessous de la Lombardie et de la Vénétie ? C'est là l'Etat pontifical. Il n'est pas trop grand , de peur que le Pape n'eût la pensée de faire des conquêtes ; il n'est pas trop petit non plus , afin que l'indépendance du chef de l'Eglise soit garantie. De môme que l'Italie est d'un abord facile à toutes les nations, placée comme elle est entre l'Orient et l'Occident et au centre de la Méditerranée , de même l'Etat romain est au milieu de l'Italie pour qu'on puisse y entrer de toutes parts. La France, l'Espagne,
l'Amérique et les missions communiquent avec Rome par la Méditerranée ; l'Allemagne par le Tyrol , ristrie et les Légations ; l'Autriche , la Hongrie , la Pologne et tout l'Orient par la mer , Adriatique. Or, de môme qu'on gênerait singulièrement les communications des catholiques de France et d'Espagne avec le Souverain-Pontife si on le réléguait .au-delà des Apennins , à Bologne ou Ancône , de même aussi on ferait un mal irréparable aux catholiques du Nord , de l'Orient et de toute TEurope centrale , on rendrait tout rapport avec le Pape difficile, impossible même en temps de guerre, si on ôtait au Pape Ancône et les Légations. Ces considérations engagèrent autrefois Pépin et Charlemagne à agrandir le domaine des Papes , et de nos jours encore , elles déterminèrent les diplomates du congrès de Vienne à laisser aux Etats romains les limites que la raison des peuples et la sagesse des temps anciens leur avait données.
Au lieu d'envisager les choses de ce point élevé , de distinguer Rome de tous les autres Etats , de voir, avec tout le monde , que l'Etat romain fut créé pour le repos et le bonheur de deux cents millions d'hommes , M. About s'amuse à des questions de détail. Il épilogue sur le pain , le vin , les chemises , les robes de soie ; il savoure au-delà des Apennins la suave odeur de l'engrais. L'Etat romain ne serait qu'une immense broussaille de Bologne à Terracine , il n'aurait ni ports , ni usines , ni agriculture , qu'il faudrait encore le laisser au Pape.
Mais l'Etat romain est-il donc si mal partagé ?
Non. C'est un des pays do TEupopo où ragricnlture a fait le plus de progrès depuis un demi-siècle. Au dire des voyageurs impartiaux , il ne le cède , sous ce rapport , qu'à l'Angleterre et à la Lombardie. Quand on a dépassé la campagne de Eome , on voit partout de belles prairies , des champs de blé , des vignes , des vergers d'oliviers , des mûriers qui servent à produire cette belle 'soie , l'une des plus estimées de l'Europe. Des ruisseaux , des canaux , des rivières portent la fertilité dans les plaines. Le flanc des montagnes est couvert de riches forêts, où les source^ s'alimentent , oii les pluies se forment , et les champs sont rarement désolés par la sécheresse. Une population active et laborieuse remue la terre avec une énergie que les anciens Romains eussent louée. Mais comme les ardeurs du soleil l'obligent à faire la sieste , et qu'elle travaille en partie la nuit , les voyageurs s'imaginent que les sujets du Pape sont paresseux, que le blé, la vigne et l'olivier poussent tout seuls et comme par miracle.
Le commerce et l'industrie fleurissent dans l'Etat pontifical. Ses mines d'alun et de quartz sont justement renommées. Des chutes d'eau nombreuses et bien ménagées invitent à la construction d'immenses usines. La population est naturellement industrielle , comme le reconnaît M. de Tournon , qui ne mit pas trois mois seulement à étudier l'Etat Pontifical et ne se contenta pas des renseignements de quelques Romains illustres. Il vit les choses par lui-même, étant préfet de Rome, et son témoignage vaut celui de M, About,
Op, quel usage les Papes ont-ils fait de tant do richesses , se demande celui-ci ? Qu'ont-ils fait pour ragriculture , l'industrie et le commerce? Et sa réponse est oelle-ci : Rien , absolument rien.
Il me semble cependant que les Papes ont accordé bien des faveurs à l'agriculture. Les paysans et les agriculteurs forment dans l'Etat , comme une seconde caste privilégiée. Réunis en association, ils composent une espèce de garde nationale plus utile et plus sérieuse que la garde urbaine , bonne seulement pour la parade et le plaisir des yeux. Partout ailleurs le séjour des villes est préféré à celui de la campagne , et chaque jour le nombre des agriculteurs diminue. C'est le contraire dans l'Etat Pontifical.
Avec une sagesse qui leur fait le plus grand honneur, les Papes ont toujours cherché à allier les avantages de la grande et de la petite culture. Les princes , les hospices et les basiliques possèdent des terrains immenses. La liste civile n'a rien ou presque rien. Le reste du territoire est morcelé au point qu'un individu sur cinq participe à la propriété, Rome est après la France, la Hollande et la Belgique le pays du monde oii la propriété est la plus divisée.
En Angleterre , il y a un propriétaire sur 420 individus.
En Allemagne , il y en a un sur H habitants.
A Rome , c'est un propriétaire sur 1 5 habitants.
En France , c'est un sur neuf.
Les Papes firent les plus sages lois pour enrichir l'agriculture. L'exportation des céréales est défen-
due seulement quand la récolte est insuffisante aux besoins de la population. L'impôt foncier est moins lourd dans TEtat-Romain que partout ailleurs , si Ton excepte la Suisse. En France, l'impôt foncier est côté : 30 francs par tête. En Angleterre : 68 francs, et dans l'Etat-Romain : 9 francs 33 centimes ! ! !
De plus , comme TEtat-Romain n'est jamais en guerre avec personne , la conscription ne vient pas enlever aux travaux de la campagne les bras les plus robustes. Enfin, les Papes favorisent, par des primes intelligentes , les travaux de l'agriculture. Ils savent qu'un gouvernement n'a pas besoin d'animer le propriétaire à cultiver son champ , l'appât du gain et l'intérêt particulier étant le meilleur de tous les encouragements et le plus puissant de tous les mobiles. Mais ils encouragent avec intelligence les efforts qui n'ont pas un résultat instantané. Tout homme qui plante un arbre reçoit une prime , et Dieu sait le zèle que mettent les Romains à mériter cette récompense. Grâce à cette sage prévoyance, de 1850 à 1855, on a planté sur le sol des Etats romains 737,751 pieds d'arbres.
Le gouvernement encourage aussi par des primes, des médailles et une liberté absolue tous les efforts de l'industrie. L'alun,' les draps, les toiles, les indiennes , la poterie , le papier et les mosaïques de l'Etat pontifical sont estimés dans toute l'Europe. Il s'en fait une exportation considérable. Enfin , la population industrielle se compose de 260,000 individus , et ce chiffre imposant répond mieux que tous les raisonnements aux calomnies des ennemis du Saint-Siège.
Quant au commerce , il fleurit dans l'Etat romain autant qu'en Toscane et en Piémont, grâce aux Papes qui ont compris , bien avant Montesquieu , que l'Etat ne doit pas s'immiscer dans les opérjitions. commerciales. L'entrée et le transit des marchandises ne sont pas soumis à des tarifs exagérés , à des formalités vexatoires. Les étrangers de tous les pays sont comme chez eux dans l'Etat pontifical. Ils y trouvent une^nouvelle patrie. Enfin, le nombre des commerçants est de 8i mille individus.
Quelle mauvaise foi ne faut-il pas, après ces chiffres éloquents , pour oser dire avec M. A bout que les Papes n'ont pas su profiter de tout ce que la nature ou les anciens Romains ont fait pour l'Etat et qu'entre leurs mains tout a dépéri , tout va à la diable , le commerce , l'agriculture , l'industrie !
Mais les Romains, dit M. About, Uguèrent au Pape des aqueducs gigantesques et le Colisée où le Pape fait prêcher des capucins. Je l'avoue , les empereurs romains construisirent des aqueducs gigantesques pour les besoins de Rome , pour les thermes , les nymphées et les fontaines ; mais ces aqueducs furent détruits par les barbares et par Robert Guiscard entr'autres, dans l'incendie qui consuma la ville ancienne. Les papes les reconstruisirent en partie pour fournir de l'eau à la ville nouvelle , Qt cette eau , amenée au sein de Rome par les papes , est si abondante que les fontaines ressemblent à des lacs et à des rivières. Elles ont quelquefois la force de faire mouvoir plusieurs moulins , la fontaine Pauline en est la preuve.
Quant au Colysée , on voulut autrefois Tutiliser et on en lit un dépôt d'engrais et d'immondices. Mais les Papes se ravisèrent et consacrèrent à la piété un lieu sanctifié déjà par le sang des martyrs. L'univers entier applaudit;
Les voies romaines ont été religieusement conservées, entretenues, agrandies par les papes. Les voies romaines sont encore les plus larges et les plus solides de toute l'Europe. Le gouvernement pontifical , fidèle à de vieilles traditions , prodig^ue l'argent pour l'entretien des routes.
Le plus bel ouvrage des Papes est ce fameux viaduc, ce pont à trois rangs d'arches de Lariccia, une des merveilles de notre siècle. Pie IX l'a fait construire. Il a dix mètres de large, 333 mètres de long et une hauteur de 65 mètres, en tout c'est une construction de 1 00,000 mètres cubes.
Le Tibre, ajoute M*About, se prêtait jadis aux besoins du commerce intérieur, les historiens romains l'ont vu navigable jusquà Pérouse, Si l'on cafialisait son lit, il rendrait plus de service et déborderait moins souvent. Or, le Tibre débordait du temps des Romains comme aujourd'hui. Ils ne purent le canaliser, le Tibre étant le plus capricieux des fleuves. Jamais on ne pourra l'empêcher de charrier une vase épaisse et une terre végétale qui obstrue son lit. Il n'a pas changé de couleur, 'il est jaune comme au temps de Virgile :
Multâ flavus arenâ.
M. About reprend : « Si Panurge avait eu Ancône
et Civita-Vecchia dans son royaume il n'aurait pas manqué de créer une marine. La chose est si naturelle que tous les Panurges pensent de même. Mais les Papes qui ne montent sur le trône de saint Pierre qu'à un âge fort avancé et sont , par conséquent , des hommes très-réfléchis , ont pensé , avec quelque apparence de raison , qu'une marine pouvait être nécessaire au temps des croisades, quand Rome faisait la guerre au sultan d'Egypte et au grandturc , et Dieu sait si la flotte pontificale fit mauvaise figure à la bataille de Lépante ; qu'elle pouvait être encore fort utile à la défense des côtes , quand les pirates d'Alger, d'Oran et deTétuan infestaient les .mers; mais qu'aujourd'hui, le Pape n'ayant plus do guerre à soutenir , une marine serait inutile , ruineuse pour ses finances, et ne servirait qu'à tenter la cupidité d'un Etat voisin, comme le Piémont , qui ne se pique pas d'une délicatesse de conscience excessive en fait de propriété, et mettrait l'embargo sur les navires du Pape à la première occasion , pour le rendre sans doute plus indépendant à la manière de M* About. Voilà pour la marine de l'Etat. Quant aux navires de commerce , le gouvernement en favorise la construction .par tous les moyens possibles. En 1856, on comptait 1,716 bâtiments pontificaux , jaugeant 1 06,589 tonneaux et allant porter en Grèce , en Autriche , en Toscane et à Naples les divers produits du sol romain* Si M. About veut avoir un plus ample informé de la marine pontificale, je lui conseille de lire à temps perdu , pour son instruction , l'histoire que vient
d'en faire un religieux aussi érudit que consciencieux. Il y trouvera, j'espère , quelques détails qui pQurront l'intéresser et l'aider puissamment à corriger la seconde édition de son livre , pour peu qu'il tienne à le perfectionner.
Enfin, dit-il en terminant , vous ne pouvez le nier, les environs de Rome ressemblent à la route de Civita- Vecchia. Une ceinture de terrains incultes, mais non stériles, enveloppe cette capitale. L'agriculture 7ie fleurit quau-4elà des Appennins. Les champs sont non seule" ment pioches, mais fumés, et qui plus est, plantés. L'odeur des engrais me surprit beaucoup; j'en avais
perdu V habitude Saint Pierre est une belle église ;
mais un champ bien cultivé est une admirable chose. •
Si on vous écoutait , M. About, on sèmerait du blé partout , sur les débris du Colysée et des thermes de Caracalla qui sont de belles ruines , si l'on veut, mais un champ bien cultivé est si beau! sur le bois de Boulogne et la forêt de Vincennes qui sont beaux , mais un champ l'est davantage encore ! Sur les débris du Vatican, du Belvédère,^ des musées du Louvre et du château de Versailles , qui sont, il est vrai , admirables , mais un champ de blé et une vigne sont si productifs ! Malheureusement , là où l'on ne voit pas de belles églises , des bois , des musées et des palais , comme chez les Hottentots , les Malais et les Nègres , on ne voit pas non plus des vignes et des blés , soit que les vignes et le blé fassent les églises et les palais ou mieux que les palais et les églises produisent avec la civilisation , des vignes et du blé.
Il ne faut rien exagérer ; la vérité se trouve toujours dans la modération, et l'homme sage ne doit pas cherclier des blés et des vignes là où le blé et la vigne ne peuvent pousser.
M. About a trouvé la campagne romaine pitoyable par la raison qu'on n'y voit ni forêts , ni vignes, ni engrais. Beaucoup de gens , les artistes surtout, sont d'un avis contraire , et admirent cette campagne. Rome est placée au milieu d'une zone de verdure et de prairies , qui forme comme une oasis au milieu du désert. Puis vient la zone fiévreuse , verte en hiver et jaune en été quand le soleil a mûri les blés. L'aspect en est ravissant. On voit partout des monticules où paissent les troupeaux ; de longues files de vaches et de brebis montent ou descendent à pas lents sur le flanc des coteaux. Les chevaux bondissent au milieu des vertes prairies. Ils s'approchent quelquefois des barrières qui bordent la route , vous jettent un regard , puis s'enfuient à pas précipités et disparaissent au milieu des herbes épaisses. Il y a là des horizons immenses. On voit à l'est les montagnes de la Sabine aux flancs azurés, à la crête couronnée de neige, et au couchant la mer où se reflètent , comme siy une glace,, en lignes d'argent , les rayons du soleil. Çà et là s'élève du sein de la verdure une ruine , une cabane de berger, une longue fontaine où les troupeaux viennent s'abreuver. La solitude et le silence vous environnent , vous sentez que la grande nature règne ici. H y a dans ces champs déserts quelque chose de triste qui fait rêver, un je ne sais quoi de
so
4qux et de tendre qui repose le cœur. Sans les fièvres, sans la fnalaria , je sais plus d'un artiste qui ^e bâtirait une maisonnette sur l'un de ces coteaux, pour y peindre et y rêver toute la vie. Mais la fièvre !
Au dire de M. About , il semblerait que les Papes Qnt amené la fièvre à Bome , et que leur bénédiction est pour la campagne romaine ime malédiotion. Il y a longtemps que la fièvre a acquis domicile à Bome. I^e )nois d'août , le terrible mois d'août , disait Horace , qm ramène la fièvre et fait ouvrir les testaments :
Adducit febres et testamenta résignât.
I^QS ai^ci^ns Romains ne bâtissaient pas dans la campagîiQ romg^ine proprement dite , à quelque» exceptions près. La fièyre est produite par les exhalaisons du Tibre , les ardeurs du soleil et la qualité du pol. Les P^pes ont tenté en vain de détruire la ma/an^ , ils ont desséché des marais , défriché la pamp^gne romaine , régularisé les cours d'eau et le tout inutilement. Pie VI et Pie YII firent construire des Jiameau^f dans la zone fiévreuse. Us y firent venir de gras et robustes Allemands 'pour cultiver les phamps d'alentour. Deux ans après la malaria avait liront décimé , hommes, femmes , enfants. Que de millions furent engloutis daas les marais PontiuB dont les anciens Romains eux -^ mêmes n'osèrent entreprendre le dessèchement 1 Les Papes l'ont tenté, Une grande étendue de terrain fut acquise à la culture. Là oii croupissaient autrefois des eaux
malsq-ines, s'élèvent de riclies moissons, (ju'on prendrait de loin pour ui^e plaine d'or quand le soleil a jauni les épis. Et pourtant , la fièvre a résisté à pcs efforts héroïques.
M. Abouti est aussi exact quand il dit que l'agriculture ne fleurit qu'au-delà des Apennins. Il n'a donc jamais parcouru les charmants coteaux de l'Qmbrie, couverts de vignes, de mûriers, d'oliviers; les pljiines de Pérouse , les vallées de la Sg^bine , in^age de la Suisse , les bords du lac de Bolsona , plantés de vignes et produisant ce bon vin d'Est si justenient renommé : la campagne romaine ellemême , couverte de prairies naturelles ou de vastes champs de blé qui font la richesse des marchmids de campagne. Le laboureur prudent n'y sème le grain que tous les trois ans , pour ne pas épuiser la terre. Dans l'intervalle , les bœufs et les brebis y paissent, laissant sur toute la surface du sol un engrais plus fécond que celui dont M. About respira l'odeur audelà des Apennins. Il n'a donc jamais vu les montagnes de Tivoli , d' Albano et de Frascati couvertes littéralement d'oliviers et de châtaigniers, ces villas somptueuses s'éleyant sur les coteaux ^u milieu d'une touffe d'arbres , ces eaux qui jaillissent de toutes parts avec un charmant murmure et vont porter dans les prairies la fraîcheur et la fécondité, ces arbres qui plient sous le poids dé leurs fruits , ces longues allées de platanes , d'ormeaux ou de châtaigniers qui bordent les chemins ; Grotta- Ferrata , où les beautés de la nature , le vert des prairies et la fécondité des champs inspirèrent au
Dominiquin ses plus belles fresques , la riche campagne de Marino , ses gigantesques châtaigniers et son bois antique de Ferentino où s'assemblait la diète des peuples latins , où le frais , l'ombre et le silence résident ; le lac d'Albano, d'un azur aussi doux que le ciel , bordé de prairies et de vignes qui lui forment une verte ceinture , tantôt plissé légèrement par le vent qui descend en rafales des flancs du Monte-Cavi , tantôt argenté par les rayons du soleil ; Castel-Gandolfo, qui s'élève en amphithéâtre sur la crête de la montagne, au-dessous du château des Papes , jaillit du sein des ormeaux, des oliviers, des treilles et des rosiers , et ressemble à une vision céleste ; Albano et Lariccia , cités rivales et coquettes que le produit des champs enrichit
Que M. About entreprenne ce pèlerinage. Qu'il aille un jour, au lever du soleil , avec un ami , comme je l'ai fait moi-même, de Frascati à Lariccia, qu'il savoure le plaisir que donne la vue de ces vertes campagnes. Je lui permets après de médire à son aise de la mauvaise administration des Papes, de la campagne romaine et du triste état de l'agriculture en deçà des Apennins.