‹ Réponse à la Question romaine de m. E. AboutChapitre 6 sur 24 · LES SUJETS DU TEMPOREL · texte numérisé non relu

LES SUJETS DU TEMPOREL

GrottarFerrata , 27 août.

Rien ne ressemble au Digeste ou au décret de Gratien comme le livre de M. About : c'est une salade de toute herbe , une macédoine , une olla podrida , où le profane et le sacré se coudoient , où la médisance et la calomnie marchent de front avec des aveux précieux , où l'esprit de Voltaire , qu'on cite souvent sans le dire , se trouve , à son corps défendant , à côté de l'esprit de M. About. Ce que M. About affirme au commencement d'un chapitre est quelquefois contredit par ce que M. About dit en terminant. Il tire à la fois des sons de toutes les cordes , et dans sept à huit pages il effleure tout ,• il touche à tout , il épuise tout. Vous croyez qu'il va vous parler de la campagne romaine : il la parcourt comme un trait , il vole , il vous échappe , il est déjà au-delà des Apennins. Lorsqu'il a pris haleine , il vous semble qu'il va traiter définitivement la grande question des Légations, éclaircir toutes les difficultés et donner des raisons convaincantes. Il fait une plaisanterie plus ou moins fine ,

et la chose est démontrée. Puis il tourne la bride à son cheval , et le voilà au milieu de VAgro romano. Il vous dira le temps que mirent autrefois les Romains à le conquérir et le petit nombre de ceux qui le possèdent aujourd'hui.

Les chapitres sont ordinairement taillés sur un patron fort large , et tout peut y entrer. Il est des propositions qui reviennent à chaque page , afin , sans doute , que le lecteur s'en pénètre bien : la mauvaise administration des prêtres , le triste état où le peuple est réduit , la nécessité de rétrécir le patrimoine du Pape ou de le supprimer, la malaria, qui décime , grâce aux Papes, la campagne romaine, etc., etc. Vous croirez peut-être que M. Abdiit, voulant démontrer tel ou tel point en particulier, va creuser le sujet, étudier la question , citer des îiutorités , donner des preuves et des raisons décisives. Comment eût-il pu le faire? Il n'a eu qu'un an de réflexion. Il tire de ses notes quelque grosse facétie , la dit , la répète |)lusieurs fois len tërines différents , et la chose est prouvée. VoUs êtes difiîcile après cela si vous n'êtes pas convaiticu, si vous ne faites pas chorus avec M. About , le marquis Pepoli , et les marchands de campagne , JSi vous ne dites pas que le gouvernement du Pape est un piètre gouvernement , un guhernaccio !

Par exemple, M. About traite , dans le chapitre IV, la grande question des sujets du temporel. Là vérité qu'il se propose de déinontrer est celle-ci , ou je me trompe fort : Les sujets du Pape sont les plus malheureux de tous les hommes. Un économiste

ordinaire aurait d'abord examiné ce point très attentivement, il aurait vu si les sujets du Pape sont vraiment malheureux , pour ne pas attendrir inutilement le lecteur en lés faisant souffrir et mourir par métaphore. Puis, il aurait passé aux grands principes d'après lesquels les peuples sont réputés malheureux , enfin il eût démontré que , d'après ces principes, les Eomains sont malheureux^ Il eût surtout doiiné des preuves ; car de nos jours , le lecteur est un personnage inquiet et difficile à convaincre. Il veut toucher du doigt ce qu'on lui ' démontrei Si M. About ne croit pas à l'infaillibilité du Pape i il est peu d'hommes qui veuillent croit-e à l'infaillibilité de M. AboUt.

Trois choses peuvent démontrer jusqu'à l'éVideilce qu'un peuple est heureux : d'abord s'il mauge à sa faim et s'il a bon visage , 2° s'il multiplie , 3^ s'il s'attache à la teti*e et ne ta pas chercher au loin le bonheur que la patrie lui procure.

Or; pouî* tout homme qui a pàrCourU l'Etat pontifical , la première question est tranchée. Quatit on voit ces gras et gvo& Romains des Moriti , du Trastevercj de partout, taillés comme des athlètes, puissants comme des hercules , • oii est bientôt convaincu que ce peuple se noUrt^it confortablement. L'Italie est comme la terré classique des macarôUiis , et pourtant ^ chose étonnaUte ^ la statistique de cette pâte nous apprend qu'il s'en fait à Rortie une consommatioU plus grande qUe dans toUt le l*este de l'Italie. Mais après tout, les macatoUis ne sont que des macai^onis, Il y a toieux que çà. Rome est la

capitale de TEurope OÙ , proportion gardée, on consomme la plus grande quantité de viande de bœuf , de veau et d'agneau. Quand on songe aux pauvres Irlandais , se nourrissant de pommes de terre , aux Russes se contentant de seigle noir, et à tant d'autres qui font leurs délices du riz et du maïs , on est convaincu que les Romains ne sont pas déjà si malheureux.

Je V avoue, reprend M. About, les Romaim mangent. Ils peuvent faire, sans se gêner, plusieurs repas par jour. Mais la nation la mieux douée de l'Europe se persuadera diffidlement que le but de la vie est de faire quatre repas par jour. Comment pourraient-ils être heureux ces Romains ? Ils n'ont pas le bonheur de faire la guerre. Jamais leur sang n'est versé sur les champs de bataille. Leur territoire est borné, et un peuple peu nombreux a-t-il jamais été un peuple heureux ? Enfin , ils ne sont pas soumis au sceptre du roi de Piémont , et ils ne forment pas sous son administration douce , économe et point tracassière, une seule nation , une grande Italie. Je réponds que le besoin de la guerre se fait moins sentir aux Romains qu'on ne le suppose. Ils savent ce qu'elle a coûté à leurs pères. Au reste , s'ils croyaient que la guerre fût nécessaire à leur bonheur, ils n'auraient qu'à s'en ouvrir au Pape. Le Pape est si bon qu'il leur signerait des passe-ports ; ils pourraient aller librement en Crimée , en Algérie , en Lombardie , s'enrôler dans les légions étrangères.

Que les bornes étroites d'un Etat ne s'opposent pas à son bonheur, Montesquieu l'a assez prouvé.

Ses raisonnements pourraient nous conduire loin. Je me contenterai de citer l'exemple de la Belgique et de la Suisse. Quant au bonheur ineffable que l'Italie goûterait sous le sceptre de la maison de Savoie, avec le prestige de la grandeur et de l'unité, c'est encore un problème à résoudre. La grande difficulté qu'y voient les Romains , c'est la persistance et l'acbarnement que met parfois le Piémont à faire goûter ce rare bonheur à des peuples qui voudraient être un peu moins heureux. Les Romains n'ont pas oublié que le général La Marmora força les Génois , par un bombardement en règle , à jouir du bonheur dont ils ne voulaient plus , soit qu'ils fissent les dégoûtés , ou soit que l'homme finisse à la longue par se lasser de tout.

En second lieu , si le peuple romain n'était pas heureux , il multiplierait moins. Les mariages ne seraient pas aussi fréquents. On craindrait de donner le jour à des enfants malheureux comme leurs pères. Or, la statistique , inflexible comme la justice et la vérité, nous démontre que depuis 1 81 51a population des Etats romains a crû d'un tiers environ , tandis qu'en France , où le peuple est si heureux , elle n'a grandi que d'un cinquième. En France la population moyenne est de 67 habitants environ par kilomètre carré, tandis que dans l'Etat pontifical elle est de 75 habitants.

M. About répond qu'il n'y a à cela rien d'étonnant , qu'une seule chose l'étonné , c'est que la population n'ait pas plus augmenté. Voilà une réponse fort plaisante. Mais, ajoute-t-il, la Grèce a

un foH tHaUi)ais gii)uveriièinèiit ^ je l'ai prmvè, et cependant la populatim a triplé dé 1832 à 1859. Permettez-inoi dô vdlls dire , M. Abdlit , que si vous êtes aussi véridique et aussi impartial pour la Grèce Contemporaine que pour l'État rottiîj-in, les Hellènes n'ont pas un gouvernetnent aussi mauvais que voufe voulez noUs le faire ciboire; On dit même que vous l'auriez trouvé excellent sans certaines paî^ticularités, qu'il vaut ttiieux passer sous silence. La Grèce eût-ëlle le pire de tous les gouvernements, pouvait voir sa population triplée on 20 ans pour deux raisons : elle t^espirait après aVoir secoué là tyi^anUie des Turcs , et Une fbule d'Iîellènes revenaient de toUâ les points de l'enipire ottoman s'abriter à l'ombre de sa nouvelle royauté.

Cette dernière raison noUs amène tout naturellement à la gtande question de l'ériiigî^ationi C^ui est la preuve la pluë convaincante du tnalheur des peuples. Quand l'îidmme gémit sous Un gOUvefoement tyranniqué dU que la terre est insuffisante à le nourrii*, il émigré -, il Va cbei^chel* ailleurs le bonheur que sa patrie lui refUse ; car, il tient par le fond de son âme au sol natal , aUx ctiàmps que son |)èrë ai^l'osa dé sa sueui*, aux montagtieë , aux hdriébUs qu'il a toujours vUs, à ëeS aihis d'enfance ; S'il quitte tbut, c'est qu'dU l'y force. î)'oii les économistes concluent que l'émigration des peuples est le signe de là stéi*ilité du sol du eelui d'ùtt gouvernement Vicieux. L'éml^i^tidn a feit perdre à l'Irlande , en quelques années, plusieurs millions d'habitants. L' Allemagne vient après. Mais l'Etat-Potttifical ne

connaît pas ces émigrations douloureuses. Chose singulière ! les sujets du Pape n'aiment pas même à passer d'une province à une autre et le chiffre de tous les émigrants ne s'élève qu'au nombre de 200,000 hommes. Ces chiffres parlent haut et disent beaucoup mieux que tous les raisonnements , combien les sujets du Pape sont malheureux et le gouvernement despotique.

M. About répond que le Pape est chiche de passe-ports. Cependant, il sait mieux que personne si le Pape refuse des passe-ports ; car il en donne quelquefois à ceux-là même qui ne lui en demandent point.

Si l'économie politique n'est plus la même qu'autrefois , si les raisons données plus haut ont cessé d'être convaincantes depuis M. About, si le peuple qui est le mieux nourri , le peuple qui multiplié le plus , le peuple qui émigré le moins , n'est pas un peuple heureux, je prie humblement M. About de me faire l'honneur de me dire quel est le peuple le plus heureux , quels sont les signes certains de la félicité publique , à quelles marques on reconnaît les bons gouvernements , enfin quelle est la règle que les rois doivent appliquer pour voir s'ils font ou non le bonheur de leurs peuples.

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