‹ Réponse à la Question romaine de m. E. AboutChapitre 7 sur 24 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LES PLEBEIENS

Rome, 29 août.

L'Eglise catholique, on Ta dit souvent, est une grande école de respect. Elle enseigne aux grands à respecter dans leurs inférieurs le titre d'homme et de chrétien ; elle apprend aux petits à respecter tout ce qui est au-dessus d'eux : le pouvoir, les talents , la naissance , la fortime. Il n'y a rien d'étonnant qu'à Rome le plébéien soit au-dessous du bourgeois et celui-ci au-dessous des patriciens. Ce n'est pas à Benoît XIV et à Pie IX que cet usage remonte. Saint Paul l'introduisit quand il disait aux premiers chrétiens : Omnis anima potestatibus sublimiorilms subdita sit. L'égalité de l'évangile n'anéantit pas les rangs. Elle fait de tous les chrétiens, un peuple de frères qui s'entr'aident , se défendent mutuellement , et pourtant ont , les uns pour les autres, les plus grands égards. Quand M. About reproche aux Romains cette inégalité de conditions , quand il fait un crime aux bourgeois de ifeconnaître la supériorité des princes et aux plébéiens de s'incliner devant les bourgeois , il oublie

neur de Rome, et enfin cardinal. Cet autre n'a pas fait des études aussi brillantes : il sait lire , écrire et compter. Il entre en qualité de fouille-au-pot dans une bonne maison; quand le service l'aura dégrossi , on Télèvera à la dignité de camérier. Dans ce poste important , il cherche à plaire , il y réussit , il gagne la confiance du maître , qui le fait maestro di casa. Il est alors considéré comme membre de la famille ; on s'occupe de son avenir, on le marie du mieux qu'on peut. Il fait chaque année des économies. Quand son patron meurt, il est inscrit au testament , suivant l'usage de Rome , pour un chiffre de tant. Avec cette somme , ses économies et la dot de sa femme , il peut tenter la carrière de la spéculation , et il s'y jette. Il prend à ferme les propriétés de la famille qui le patrone : il est devenu d'un trait marchand de campagne. On l'aide, on le soutient, on est heureux qu'il réussise. Enfin le voilà riche , et soit lui , soit quelqu'un de ses enfants , ils achètent une belle terre avec un titre de comte ou de marquis , et l'enfant devient un des personnages les plus considérables de l'Etat. Ce ne sera pas , si Ton veut , une noblesse de premier ordre : on la distinguera des Colonna et des Doria ; les Romains lui lanceront des traits piquants, mais que , dans cinquante ans , un grand cardinal , un Pape sorte de cette nouvelle famille , et la voilà une des premières de TEurope.

Dire si le peuple romain est foncièrement bon ou mauvais , c'est chose difficile. Le peuple romain est ce que le peuple est partout , bon et mauvais tout à

la fois. On voit à Rome des hommes fort homiêtes ; il y a aussi de malhonnêtes gens. On y détrousse quelquefois les étrangers trop confiants qui vont à minuit faire au Corso des promenades sentimentales , ou qui s'égarent à cette heure-là sous les arcades du Colysée ; mais quelle est la ville où Ton ne vole pas un peu ? Dans les capitales , qui passent pour avoir la police la mieux organisée , la finesse des voleurs a renchéri sur la prudence des policemen , et on vole à Paris et à Londres comme à Rome , où les choses se font à la bonne. Quant aux mœurs, les Romains valent mieux que beaucoup d'autres , comme je le prouverai dans un chapitre à part.

Je m'étonne que M. About ait trouvé , dans le seul quartier des Monti , deux mille escrocs, voleurs et rufiens de leurs femmes et de leurs filles. Deux mille ! certes , le chiffre est un peu élevé pour un quartier seulement , et quand ce quartier est celui des Monti. Les habitants des Monti , pas plus que les Trastévérins , n'ont trouvé grâce aux yeux de M. About. Ils sont papalins. Voilà qui explique les belles épithètes qu'on leur décoche. Je ne veux pas défendre les Trastévérins. Quiconque a visité Rome, parcouru la Longara , circulé dans toutes les rues qui environnent Sainte-Cécile , Saint-Chrysogone et Samte-MB.vie-iri'-Trastevere , quiconque a vu ces nombreux métiers que mille bras font mouvoir, cette ardeur au travail, cette activité, cette adresse, demeure convaincu que les Trastévérins ne détestent pas le travail ; or, les hommes laborieux ,

chaeuu le sait , sont bien près d'être honnêtes , quand ils ne le sont déjà.

Les habitants des Monti sont moins riches que les Trastévérins , mais ils sont aussi laborieux. Je connais le quartier des Monti. Je l'ai parcouru dans tous les sens. Je le traverse pour me rendre à Sainte Marie-Majeure , mon église de préférence. Pendant le jour, les rues sont désertes. Vous ne voyez que des femmes ^ées , assises sur leurs portes , ou des enfants qui jouent en chemise. Le soir, au contraire, o'est une animation et une vie dont rien ne peut donner Tidée. Les hommes reviennent du travail , une veste de velours usée sur l'épaule , une rose au chapeau, un foulard roulé autour du cou et noué sur la poitrine. Ils rient, ils chantent, ils parlent. Tout le monde les connaît, on les appelle par leurs i^oms : SoT: Lvigi ! SOT Giovanni ! Camilliu^io f Evviva f On dirait une seule et grande famille. La vie anime toutes les rues jusqu'à dix heures. Ces pauvres gens ne vont à r ûsima que le dimanche. Ils s'étendent sur le seuil de leur maison, ils fument, ils chantent, ils font crier les petits enfants pour s'attirer les reproches de leurs mères. A dix heures , on pe couche. Le dimanche , toute la famille va passer k soirée à YCkteria. Le frère y mène la sœur, le mari ^em épouse , laquelle y traîne la petite famille jusqu'à l'enfant qu'elle allaite entre deux verres d'orviéto. Oe ne sont pas là évidemment des escrocs, des voleurs et des rufiens , l'entende -^ vous , M. About? Je ne dis pas qu'il n'y ait à Rome comme partout des misérables qui fassent l'indigne trafic

dont vous parlez. Mais co que je puis vous affirmer, c'est que le nombre en est fort petit , d^abord parce que la police y met bon ordre , ensuite parce qu'il n'y a rien de plus opposé au caractère des Romains, dont la jalousie forme le fond. Une atteinte à l'honneur ne reste jamais impunie. Le poignard fait une prompte justice de ceux qui veulent jeter la honte dans une famille ; sur vingt coups de poignad, il en est dix-neuf qui poursuivent une vengeance de ce genre. La justice le sait. Elle punit quelquefois. D'autres fois , après avoir bien et dûment examiné les faits , entendu les témoins et les coupables , elle ferme les yeux et plie les épaules, à peu près comme vos jurés le font en France quand le meurtrier d'un adultère est devant eux.

Le peuple romain ne s'occupe de politique que très-modérément. Il sait qu'il faut toujours payer l'impôt, et peu lui importe qu'un prêtre ou un laïque le prélève. Il est attaché aux Papes par habitude , par reconnaissance , peut-être môme par calcul ; car il sait que, sous les Papes , le bien des hospices, des basiliques , des conservatoires et des couvents lui appartient, tandis que Mazzini et les autres feraient tout vendre , et qu'il resterait sans espérance en face de la misère. L'unité , la grandeur et l'indépendance de l'Italie sont des mots dont il ne demande pas Texplication quand il ne les comprend pas , et qui le font sourire quajid il les comprend • Les Papes , je l'avoue , ne lui donnent pas des journaux qui exaltent ses passions, comme en Piémont. Ils font bien mieux. Ils tâchent de le moraliser

par la relligon et une instruction solide. Ils occupent son esprit par des fêtes imposantes qui rattachent.

Eome est la ville du monde oii les moyens de s'instruire sont le plus abondants , les Papes ayant voulu prouver par des faits incontestables que TEglise catholique n'est pas l'ennemie des lumières. On y voit trois Etablissements où l'enfant de l'ouvrier est reçu , nourri , instruit , aux frais de l'Etat : l'hospice Saint-Michel , maison immense qui ne déparerait pas les plus grandes capitales de l'Europe, l'hospice de Tata Giovanni et celui des Thermes ; les orphelinats de la Vigua Pia et de la place Capronica , 34 Ecoles régionnaires, 3 grands Etablissements où 3,000 jeunes gens environ reçoivent gratuitement l'instruction secondaire, apprennent les lettres , le droit , la théologie ; 1 9 collèges où les Eomains et les étrangers sont reçus à des prix modiques ; des établissements pour les sourdsmuets et pour les enfants de la campagne romaine ,• treize écoles dirig-ées par les Frères des Ecoles Chrétiennes , les doctrinaires et les scolopi , des écoles nocturnes enfin , où des prêtres , des prélats même et des membres de la noblesse romaine viennent instruire l'ouvrier qui revient du travail. Les écoles pour les petites filles sont encore plus nombreuses. C'est ainsi que les Papes entretiennent l'ignorance du peuple. Plusieurs centaines d'écoles et de collèges pour une population de 1 71 ,000 âmes, quelle ressource pour le peuple ! Quels moyens immenses de s'instruire ! Or, il en est ainsi dans

tout le reste de l'Etat Pontifical. Il n'y a pas de ville , pas de bourg qui n'ait ses écoles , son séminaire ou son collège dirigé par des maîtres habiles.

Mais l'instruction ne suffit pas pour diriger et contenir des hommes comme les Romains. Il leur faut des fêtes, de grands spectacles, de nombreuses réunions. La vie de ce peuple est encore dans la rue et sur la place publique. Or, les fêtes de l'Eglise sont des fêtes toutes populaires. Quand le Pape va pontifier à Saint-Pierre ou à Saint- Jean-de-Latran , le peuple en habits de fête le suit. Il circule dans TEglise, il savoure une musique délectable et vient s'agenouiller ensuite sur la place pour recevoir la bénédiction du Pontife et jouir du spectacle le plus imposant que la religion offre aux hommes. C'est surtout pendant la Semaine-Sainte que le peuple romain afflue à Saint-Pierre. Quand le jour a tombé, quand les derniers sons du miserere expirent sous la grande nef , le peuple remplit l'enceinte de la basilique. Il attend en silence que, du haut du pilier de la Véronique , les prêtres lui montrent les grandes reliques de la Passion , la lance qui perça le côté du Sauveur, le voile où l'image du Christ est empreinte et la sainte croix. Tout-à-coup le pilier de la Véronique s'illumine et les prêtres paraissent, au son de la cloche , sur la tribune sacrée , tous les fronts s'inclinent , un silence solennel règne dans la basilique. Puis , les flambeaux s'éteignent , les grandes portes de bronze roulent sur leurs gonds et le peuple s'écoule lentement, plein de grandes

émotions. Enfin , le jour de Pâques a lui* On s'embrasse dans les rues. Partout où vous passez , vous voyez le peuple en habits de fête , et les magasins ornés de festons de buis. Partout ce cri chrétien retentit à vos oreilles : Pasqua ! Pasqita ! felicisiime santé [este ! Pendant la nuit , les paysans de la Sabine et de la campagne romaine se mettent en marche suivis de leurs femmes et de leurs enfants. On les rencontre par bandes dans les chemins poudreux. Les femmes portent sur leur tête les habits de fête de toute la famille. La toilette se fait sur la place de Saint-Pierre , au pied de Tobélisque qu'environne une foule aux gracieux costumes. Le peuple romain est accouru. Il remplit la place. Enfin, l'heure sonne , le Pape , la tiare en tête , descend lentement les degrés de l'escalier royal. Les prélats, les évoques , les cardinaux , et tous les oflSciers de la cour le précèdent ou le suivent. Il entre dans Saint-Pierre au son des fanfares et d'un lieu élevé les chantres de la chapelle Sixtine jettent sous la nef ces joyeux accens ; Tu es pastor ovium, princeps apostolorum. La foule inonde le parvis, la g'rande et les petites pefs de la basilique , comme si elle était insatiable de ces grandes scènes. Puis elle sort et vient se placer dans l'espace immense que forme le péristyle. A midi , le Pape porté sur la sedia paraît au balcon. Los cardinaux l'environnent. Dès qu'il se montre tous les fronts se découvrent et un silence religieux règne dans cette vaste assemblée naguères agitée et tumultueuse comme les vagues de la mer. Le Pape implore pour le peuple la miséricorde

céleste; Puis , il se lève avec majesté , étend ses bras , tourne ses yeux Te^s le ciel et laisse tomber sur toUs ces hommes , avec les paroles sacrées , sa bénédiction de Père et de Pontife. Le bruit du canon retentit > toutes les cloches de Rome jettent dans les airs leurs joyeuses volées. On tombe à genoux , on frémit , on pleure. Voilà les grands spectacles que la religion doîme aux Romains.

Mais Ces fêtes n'arrivent qu'à des intervalles très éloignés. Le peuple , qui aime les fêtes et qui a l'imagination fort vive, pourrait se livrer à l'ennui. On a inventé à son usage des jeux innocents qui partagent l'année : le carnaval , le divino amore , la place Navonne au mois d'août et les fêtes des vendanges.

Le carnaval de Rome est éminemment populaire. Pendant huit jours , la foule remplit le Corso ^ qui présente un aspect magique. Les fenêtres sont ornées de tapis rouges , bleus , jaunes. Quand la cloche du Capitole a sonné l'ouverture des jeux, de longues files de chars ornés de fleurs cireuleut dani^ lé Corso. Elles portent des masques aux plu^ riches costumes , des Albanaises avec leurs rubans rouges, des paysanes romaines aux manches pendantes, au voile blanc plié sut la tête. Autour des voitures courent des arlequins , des pierrots , des dominos , 'des brigands iiapolitàins au chapeau pointu, l'eseopette sur l'épaule , des moissonneurs aux culottes blanches , une faucille d'argent attachée par des rubans à la ceinture. Du haut des fenêtres tombe sur les masques Une grêle de fleurs et de confettis

Le peuple qui couvre les trottoirs rit , applaudit , pousse des cris quand les traits frappent juste. Puis vient la course des chevaux , qui d'un bond franchissent Tespace. Aucune main ne les dirige ; ils ne sont animés que par les cris du peuple et les plaques de cuivre qui battent leurs flancs. Enfin, les masques reparaissent et continuent leurs joyeux ébats jusqu'au moment où sonne VAve Maria. Tout disparaît alors. La foule s'écoule, les chars sortent du Corso ^ les masques se découvrent. On en rencontre plus d'un , le front incliné, et récitant des prières au son de la cloche.

Voulez-vous savoir si le peuple romain est aussi malheureux que le prétend M. About , allez visiter, je vous le conseille , les Monti et le Trastevere le jour du Dimno Amore , vous j trouverez le désert. Tout ce qui a pu emprunter un char ou le plus humble véhicule a pris la route d'une petite chapelle , bâtie dans la campagne à peu de distance de la voie Appienne. C'est une honte pour l'ouvrier de garder la maison ou l'atelier. La plus franche gaieté anime cette multitude qui mange , boit , rit , chante , danse au milieu des champs , au son du tambour de basque. J'aime , toutes les années , à voir rentrer dans Rome cette foule joyeuse. Je vais l'attendre en face du Colysée. A six heures, le défilé des voitures commence et se prolonge fort avant dans la soirée. On dirait l'entrée triomphante d'une armée romaine. Des rubans rose flottent sur lé cou des chevaux. Les Romaines ont revêtu leurs beaux habits de soie aux couleurs étincelantes. Les Romains portent,

pour la plupart , Thabit de velours , le chapeau pointu couronné de roses et penché sur l'oreille. On le» sent heureux ; ils rient, ils chantent , ils saluent la foule qui borde le chemin pour les voir passer. Leurs joues , il est vrai , ont la couleur des roses et leurs yeux pétillent.* Mais quand on voit leur bonheur, on se sent porté à l'indulgence et on pardonne à ces braves gens.

Enfin , vient le mois d'août : un cardinal , je ne sais plus lequel , passait pour avoir des idées singulières. En mourant il fit un legs; il voulut que chaque année , au mois d'août , la place Navonne fût inondée le samedi et le dimanche pour le plaisir du peuple. La place Navonne a depuis été religieusement inondée aux jours et mois susdits. Il faut voir les Romains sur les bords de ce lac improvisé pour comprendre le zèle qu'ils mettent à remplir les pieuses intentions du donateur. Ils crient , ils se jettent dans l'eau. Les gamins se précipitent des marches de Sant'Agnese au milieu de l'onde, et vont à la nage jusqu'à l'obélisque. Des chars et des charrettes chargés de femmes et d'enfants tout joyeux circulent au milieu du lac. La terre manque, le char s'enfonce , on a de Teau jusqu'aux genoux ; on pousse des cris à fendre l'air, et de grands éclats de rire y répondent du rivage. Un groupe inoffensif devise sur le bord de l'eau. Du haut d'une fenêtre une main adroite , qui se cache à l'instant , lance sur l'eau une pierre , une planche , une courge , un petit chien. L'eau rejaillit , le groupe est inondé, il se récrie , il menace , il finit par rire et s'essuyer.

Au mois d'octobre , tout chôme à Rome , les bureaux -, les afiftiires , les écoles. Tout ce qui peut quitter la ville g:agne les champs et s'en va faire la villégiatura ; mais le peuple , qui n'a ni vigfne , ni casino , ni villa ^ reste forcément dans JRome. Il a ses fêtes Cependant. A des jours fixes les jeunes filles des Monti et du Trastevëre parcourent les rues sur des chars ornés de ceps de vigne entrelacés , en souvenir des Bacchantes. Elles sont debout » tenant aux mains un bouquet de rose ou un tambour de basque qui frémit sous la pression d'un doigt vigoureux. L6urs pèrefe et leurs frères les e^uivent à une distancé respectueuse. Après avoir parcouru les rues de Rome , recueilli partout des sourires et des applaudissements, elles vont faire à la porte Angelica ou au Ponte-Molle » un modeste repas terminé par une tarentelle qu'elles dansent entre elles. Pendant un moid tout entier, Rome est en joie* Le peuple oublie sa misère , ses rudes labeurs , les {)ertes que la malaria a fait essuyer à la famille. Ceux qui se livrent à ces jeux innocents sont les plus heureux des hommes, et le gouvernement qui favorise ces instincts , qui fournit un aliment à la joie populaire < n'est pas un gouvernement aussi détestable que le prétend M. About.

Le peuple de la campagne est tout juste aussi malheureux que celui de Rome. M. About a vti quelques chaumières enfumées du Côté de Frosinene, un ou deux villages humides et sales comme on en rencontre partout en France, en Espagne, en Angle-* terre, Il y trouve nw occasion de s'apitoyer stir le

triste sort des sujets du Pape. Je lui conseille de parcourir TOmbrie , les villes de la délégation de Viterbe et de celle de Fermo. Il changera de sentiment. Si le peuple des campagnes était malheureux, il émigrerait dans les villes et il 's'en garde bien. L'immense majorité des paysans possède et cultive un petit champ qui l'enrichit. « Mais, poursuit M. About , est4l possible qu'un peuple soit heureux et civilisé quand il applaudit à outrance saint Antoine , qu'il tire des pétards en son honneur, qu'il organise des processions pour le fêter ? Est-il possible qu'un peuple ait le sentiment de sa dignité quaud il n'écrit pas sur tous les murs, comme à Faenza et à Forli : Vive la ditnne Rossi, vive la Ristori, vive Verdi ? » Le peuple de la campagne est artiste comme tous les Italiens. Ces petits paysans timides sont nés poètes et musiciens 4 Beaucoup ont lu le Dante et le Tasse, plusieurs en récitent de longues tirades. Comme ils ont une foi vive , au lieu de faire des sonnets à lu Ristori, ils composent des cantiques , et au lieu de dire vive Verdi, ils crient : vive saint Antoine* Il faut être M. About pour le trouver mauvais. Quant à l'ignorance des paysans , on l'exagère comme on exagère tout. Mon Dieu ! les paysans romains ne sont pas des académiciens. Mais nos paysans de France le sont-ils? Ce qu'on peut affirmer, c'est que la plupart savent lire et écrire. M* About les calomnie quand il leur suppose de mauvais sentiments pour Rome , et nous les montre indifférents au sort de cette ville et de son gouvernement. Il n'est pas une famille de paysans qui n'ait envoyé un des siens visiter la

capitale : ils savent à quoi s'en tenir sur le Pape , sur Rome , sur le gouvernement des prêtres. Quand on les interroge , ils vous disent : Sous le pape Leone nous payions tant , sous Gregorio tant , sous Pio nom tant et sous la république tant , c'est-à-dire le double. De plus, sous les Papes , nous écoulions nos denrées , et sous Mazzini notre blé pourrissait au grenier, notre huile devenait rance et notre vin tournait. Donc, le gouvernement des Papes est bien meilleur que celui de Mazzini. Il y a dans cet argument une force qui terrasse.

Au reste , ces paysans sont ordinairement de bons enfants. Doux , obligeants , hospitaliers , ils vous offrent de bonne grâce tout ce qu'ils ont , et vous étonnent quelquefois par le sentiment exquis qu'ils ont des convenancycs. Quand , dans mes courses aventureuses à travers la campagne romaine , il m'arrive de rencontrer un berger ou un paysan , je lie conversation, peu à peu la confiance s'établit. On répond à toutes mes questions ; on me donne les renseignements que je demande et nous nous quittons amis.

L'hiver dernier, au mois de décembre , j'allai visiter les ruines de Tusculum. L'horloge de la cathédrale de Frascati sonnait quatre heures, je me levai, je descendis sur la place et je pris tout seul le chemin des ruines : on m'avait tracé mon itinéraire à l'hôtel. Je longe le mur de la cathédrale , je prends une route qui monte toujours et me conduit au couvent des Capucins. Là , je m'égare. Après avoir fait quelques tours , je me décide à frapper à

la porte du couvent. Personne ne répond. De la porte , on entendait ces bons pères dormir.

Je ne leur en ferai pas un crime. Ils s'étaient levés à minuit pour chanter Matines. Je reviens sur mes pas , je prends à droite et j'arrive à la porte de la RuflSnella, ancienne villa de Cicéron. Il y composa, dit-on , «es Tusculanes. Là , Cicéron venait avec ses amis parler des dieux , de leur origine , de leur nature et de l'immortalité de Tâme. Là habita la sagesse antique et cette philosophie qui fut l'aurore du christianisme. La Ruffinella appartient aujoui'd'hui au roi du Piémont ! La porte en fer que je croyais fermée cède au premier effort et me voilà sous une grande allée de chênes qui mène au sommet de la montagne. La Ruffinella était à ma gauche avec sa large façade blanche , sa terrasse immense et ses longs cyprès lui donnant- un air grave et antique qui rappelle Cicéron. Arrivé sur la montagne, je ne sus plus oii porter mes pas. La lune jetait comme à regret ses derniers rayons ; Vénus brillait au ciel comme un diamant. A sa clarté , je cherche sur le sol la trace d'une voie, plein de la pensée de Cicéron, et désireux devoir les lieux qu'il visita. Tout à coup je me trouve au milieu d'un troupeau. Il y avait des chevaux; des bœufs, des brebis, des chiens surtout. Au bruit de mes pas , les chiens s'éveillent et se précipitent sur moi en aboyant comme des forcenés. Je m'arrête , mon sang se glace , mes idées se brouillent , je confonds tout : les chiens, les Catilinaires , Cicéron , et , d'une voix , dont la montagne dut retentir, je crie à ces importuns : Qtiousque

tafidem abtiiere , Catilina , paiientiâ nastrâ ? Ces paroles , qui firent autrefois le salut de la patrie, me sauvèrent. Le berger, entendant une voix d'homme, sort de.sa cabane , un bâton à la main ; il frappe sur les dogxies à coups redoublés et par une diversion des plus heureuses, il met en fuite les assiégeants et délivre la place: Il me rassure , il me fait boire à la gourde qui pendait sur sa veste de peau de mouton et me sert de cicermie. Il me montre l'amphithéâtre de Tusculum , m'explique tout , me conduit à travers les ruines , me fait passer sur les dalles d'une voie romaine à demi déblayée et me conduit à l'ancien théâtre. Il avait sur les cirques , sur les théâtres et les voies romaines , dos notions qui me frappèrent et qui feraient honneur à des antiquaires. Puis , causant ensemble des Romains , des Barbares , du Christianisme , nous tournâmes la montagne et nous arrivâmes au sommet d*un rocher escarpé , oiiTélégone jeta les premiers fondements de Tusculum. La vue était ravissante. Devant nous le mont Soracte , et Rome qui se dessinait au loin à travers la brume comme une longue ligne blanche , à gauche, la mer sombre comme à V Aurore du Guide , à droite , les Apennins couverts d'une neige étincelante et le ciel que doraient les premiers rayons du soleil. Mon jeune guide, qui savait sans doute combien la rêverie est douce au sommet de ces montagnes, s'écarta discrètement pour ne pas troubler mes réflexions, peut-être aussi pour savourer lui-même le plaisir de ce grand spectacle. Enfin , le soleil se leva , nous descendîmes la monta-

g-ne , je serrai la main de mon guide et nous nous quittâmes avec des pensées bien différentes. Il était étonné peut-être qu'un voyageur osât s'aventurer pendant la nuit sur des montagnes inconnues , et moi surpris de trouver tant de savoir et d'honnêteté chez un pauvre habitant de la campagne.

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