‹ Réponse à la Question romaine de m. E. AboutChapitre 8 sur 24 · LA CLASSE MOYENNE · texte numérisé non relu

LA CLASSE MOYENNE

Rome , 4 \ septembre.

La classe moyenne, dit M. About, est, sous tous les climats et dans tous les siècles , le fond solide des Etats, Elle représente , non-seulement la richesse et V indépendance , mais la capacité et la moralité d'un peuple, M. About donne trop , à mon avis , à la classe moyenne qui n'est en réalité qu'une faible partie de la nation. Il oublie qu'au-dessus des bourgeois est l'aristocratie du nom , des terres , de lafinance, l'aristocratie du commerce et des talents, l'aristocratie sacerdotale, et qu'au-dessous, le peuple et les paysans constituent le corps de- la nation, et peuvent , à juste titre , compter encore .pour quelque chose. Le grand tort de la bourgeoisie n'est pas de croire, comme elle en a le droit, qu'elle a dans l'Etat une importance réelle. Non. C'est de vouloir anéantir l'aristocratie et dominer le peuple. Si les bourgeois bornaient leur ambition à vouloir tenir dans l'Etat une .place respectable , on le trouverait fort juste et on applaudirait à des

vœux si légitimes. Mais , soit en France , soit en Italie, les bourgeois tendent à exclure du pouvoir les deux autres classes , à s'élever sur leurs ruines , a abattre toute espèce d'aristocratie , à aboKr légalement le peuple , si c'était possible. Ils voudraient que tout fût bourgeois et qu'il leur fût permis de dire avec Louis XIV : « L'Etat , c'est moi ! »

Cette bourgeoisie inquiète oublie que l'aristocratie a plus qu'elle l'habitude et l'instinct du commandement ; qu'elle sait se concilier l'estime , la confiance et l'amitié du peuple , le peuple aimant mieux obéir aux grands , dont il sait apprécier le faste , le vieil honneur , les idées grandes et le désintéressement , que de plier devant des bourgeois qui , d'ordinaire , étrangers à la saine pratique du commandement, n'ont presque jamais de plan assuré , portent souvent au pouvoir des idées étroites et n'ont d'autre but que de s'enrichir eux et leur famille. Voilà pourquoi les bourgeois arrivent rarement au pouvoir et s'y maintiennent avec peine.

Les gouvernements aristocratiques marchent presque toujours à la tête des peuples dans la voie du progrès. Voyez l'Angleterre et souvenez-vous des florissantes républiques de Gênes et de Venise. Au contraire , les gouvernements bourgeois qui , ordinairement , sont faibles , et , par conséquent , timides, parce qu'ils n'ont pas de tradition politique, n'osent aller en avant et trompent les vœux du peuple. Ils cherchent , ils tâtonnent > ils s'arrêtent à contre-temps , et , à la longue , le flot populaire

qu'ils ne peuvent plus contenir , parce qu'ils n'ont pas su , ils n'ont pas pu le diriger, les envahit , les déborde et les renverse. Quand les bourgeois arrivent au pouvoir, ils sont toujours dupes de leurs propres pensées et très-souvent des opinions plus avancées que la leur ; ils ont sur la bouche les mots de progrès et de liberté ; ils croient pouvoir s'arrêter à des limites qui ne sont jamais assez bien déterminées pour que le peuple les voie et les respecte , et ce peuple qu'ils ont mis en goût de progrès et d'indépendance absolue , va toujours plus loin qu'on ne le supposait ; à la fin , il les emporte avec tous leurs systèmes. Aussi , n'y a-t-il plus en Europe de monarchie bourgeoise que celle du Piémont, Toutes les autres ont disparu dans la tourmente révolutionnaire. Les bourgeois ont quitté la scène en France. L'ouragan populaire les- renversa en 1 848. Il en sera de même en Piémont , et avant peu. Déjà la lutte commence entre les bourgeois et le peuple. Le lendemain du jour où le roi du Piémont sera proclamé roi de Parme , de Modène , de Toscane , des Romagnes , le règne de Mazzini commencera: Tous ceux qui votent en ce moment l'annexion au Piémont , crieront : « Vive Mazzini ! » car la révolution est déjà faite dans les esprits. Qu'on étudie les noms qui sortent des scrutins de - Bologne, de Florence, de Modène et de Parme, Ton se convaincra que le roi de Piémont est déjà débordé; que c'en est fait de sa couronne, s'il ne recule , s'il n'invoque assez à temps les vrais principes conservateurs* Les bourgeois sont ordinaire-

ment amenés au pouvoir par les révolutions , ils régnent au milieu des troubles , jenjBn , ils sont emportés par des révolutions nouvelles ; car ils ne peuvent s'appuyer sur rien , ni sur le peuple qui leur dispute le pouvoir, ni sur les grands qu'ils ont dépouillés.

Ainsi , le meilleur de tous les gouvernements , le régime qui offre le plus de stabilité, est celui qui assigne à tous les ordres de l'Etat leur place res* pective, qui défend à l'aristocratie de fouler le peuple , qui contient la bourgeoisie et l'empêche de tout envahir, qui permet à l'aristocratie, à la bourg-eoisie et au peuple de vi\Te ensemble de la vie qui leur est propre. Il en est des Etats comme du corps humain. On doit les croire vigoureusement constitués quand aucun élément n'y domine et que les divers ordres de citoyens s'unissent et s'entendent pour former un ensemble harmonieux. C'est pourquoi les papes , avec une sagesse qu'on ne saurait trop louer, ont maintenu dans leur petit Etat le bon accord entre les diverses classes de citoyens. Ils ont donné aux princes des privilèges et au peuple des faveurs. Ils ont créé une bourgeoisie qui pût balancer l'influence de l'aristocratie et qui servit d'intermédiaire entre c'elle-ci et le peuple.

Mais les bourgeois , quelques-uns du moins , ne sont pas contents de ce partage. Ils voudraient qu'il n'y eût plus d'aristocratie à Eome, plus de princes, plus de prélats , plus de cardinaux , plus de pape même, et que les rênes de l'Etat leur fussent confiées. L'exemple des bourgeois piémontais les

anime ; de tous côtés ,'on excite leur mécontement et on les pousse à ia révolte. On leur dit qu'ils sont accablés d'impôts, qu'ils gémissent dans l'ignorance et dans la servitude, qu'ils sont humiliés et écrasés par les prêtres. On leur répète sur tous les tons qu'entre leurs mains , la chose publique serait bien autrement florissante. On leur crie de Paris, de la Belgique , du Piémont , de partout , que la France a grandi de jour en jour depuis la révolution de 1 789. Ces bourgeois le croient naïvement , se pénètrent de ces fausses idées et s'agitent pour atteindre le but où ils tendeut. Voilà , en peu de mots , toute la question romaine. Voilà le mal , voilà l'épine qui est entrée dans les chairs , les fait souffrir et gâtera peut-être toute la masse du sang.

Cependant , il serait si facile à ces bourgeois d'ouvrir les yeux et de se convaincre du contraire. S'ils prenaient un livre d'histoire , s'ils jetaient les yeux sur une carte de géographie , ils verraient que la France , n'en déplaise à M. About , a si peu grandi depuis le moment où les bourgeois la gouvernent, que son progrès d'extension s'est arrêté tout juste en 1 789 ; que, si elle devint conquérante sous la Republique et sous l'Empire , ce fut parce que les bourgeois cédèrent la place au peuple qui eut toujours des instincts plus grands et des idées plus vastes ; que la France a conquis l'Algérie sous une monarchie tempérée , aux souvenirs aristocratiques ; qu'enfin les bourgeois ayant voulu de nouveau essayer leurs forces et leur- esprit , ne

purent garder longtemps le pouvoir et furent forcés par l'émeute de le céder au peuple qui les déborda. Mais il est plus facile aux marchands de campagne de croire.M. About sur parole que d'étudier rhistoire et la géographie et d'en tirer d'utiles enseignements.

Pour enflammer davantage sa convoitise , M. About dit à cette bourgeoisie des marchands de campagne (/M V//e est V héritière légitime du pouvoir temporel des papes. Des marchands de campagne , les héritiers des papes ! y pensez - vous , M. About ? Mais ne savez-vous pas que les papes sont les héritiers des Césars : de Théodose , de Constantin, de Trajan, d'Auguste, les héritiers des anciens Romains. Puisque l'œuvre de ces grands hommes a péri et que l'empire qu'ils avaient fondé, soutenu , étendu jusqu'aux extrémités de la terre , est tombé comme toutes les choses humaines , ces grandes ombres se réjouissent en voyant régner dans leur cité les chefs religieux de 200 millions d'hommes , des pontifes plus grands que les Césars , et qui font encore de Rome la capitale de * l'univers.

Se figure-t-on de petits bourgeois et quelques marchands de campagne formant une assemblée , un triumvirat, une autorité quelconque, et régnant dans la Rome des Césars et des pontifes ! Des noms inconnus sortant de l'oubli pour y rentrer bientôt , se feraient ainsi acclamer dans la ville de Caton , de Cicéron , de César , d'Adrien , de Constantin, de Grégoire VII, de Sixte-Quint , et se pla-

ceraient près de ces noms augustes ; mais la Rome des Césars et la Rome des pontifes , la Rome des temps anciens , la Rome des temps modernes , la Rome de tous les âges et tout l'univers indigné réclameraient , crieraient à la profanation et au sacrilège ! Non ! Il faut à Rome des Césars avec Tempire du monde, ou des pontifes vénérés de lunivers entier. Tout autre pouvoir déparerait Rome et la souillerait. Si vos marchands de campagne ne le comprennent pas, M. About, faites des livres qui leur rappellent le souvenir de leurs ancêtres, et apprenez-leur à les respecter; vous aurez alors traité comme il convient la question romaine , et vous aurez compris la majesté de la vieille Rome.

Mais cette bourgeoisie des marchands de campagne se méconnaît et s'ignore. Ils ont fait déjà Tessai de leur force. On a vu en 1 849 ce qu'ils pouvaient. Quelques mois do règne suffirent pour épuiser leurs forces , et les rênes tombèrent de leurs mains, trop faibles pour les tenir longtemps. Après le règne des marchands de campagne et des bourgeois, on vit le règne de Mazzini et des sicaires. Il eu sera de même à chaque révolution nouvelle , le peuple romain n'entendant rien à la modération , pas plus que le peuple de tous les autres pays : s'il n'est papalin, il est socialiste.

Enfin, M. About touche le sentiment des marchands de campagne et des autres bourgeois. Il avance que le Pape fait porter à la classe moyenne les phs lourdes charges du budgetj sans l'admettre au

partage des bénéfices , quand , tout le monde le sait , la classe i^xoyenne a tous les emplois , grands et petits. Ce n'est pas chez le peuple et chez les princes qu'on va chercher des juges , des secrétaires , des délégats, des ministres et des employés de toute espècOi Enfin, dit-il en terminant , la caste ecclésiastique ne voit rien de plus sage et de plus utile que de ravaler et de renier la classe moyenne. C'est là une accusation fort grave. C'est plus qu'une accusation, c'est une calomnie , c'est une insulte au gouvernement des papes. Vous serez de mon avis , si , au lieu de vous en tenir aux généx^alités insaisissables de M. About , vous descendez dans le détail , si vous faites passer une à une devant vous les diverses classes de la bourgeoisie romaine. Vous saurez alors comment les papes les ravalent et les renient. D'abord M. About reproche aux papes de négliger l'industrie et le petit commerce. Il oublie que le Pape donne des primes , des médailles , des privilèges à l'industrie , qu'il lui laisse une liberté illimitée pour exporter ses produits; mais, ajoute-til , vous ne pouvez le nier, le commerce et les industriels sont mal assortis, parla raison que les capitaux sont rares et les institutions de crédit insuffisantes, M. About , quelle parole vous avez prononcée et quelle accusation singulière vous venez de lancer contre Rome ! Il vous suffisait de faire une seule fois le tour du Coi^so pour vous convaincre du contraire. Tant de riches magasins où brillent les produits de l'industrie parisienne auraient modifié vos jugements.

De plus, les capitaux ne sont pas si rares qu'on a l'air de le dire.' L'Etat romain est un des Etats de l'Europe les plus riches en numéraire. Mais , supposé que les capitaux fussent aussi rares que M, About l'assure et que l'industrie en eût un besoin extrême , avec la stabilité séculaire du gouvernement pontifical et la confiance qu'il inspire , les capitaux afflueraient bientôt à Rome , d'après ce grand principe que l'argent , comme toutes les marchandises , va où on le demande. Les capitaux prendraient d'autant plus volontiers la route de Rome , qu'il n'y a pas d'intérêt légal et qu'on peut y prêter à des taux élevés , si le créancier a des chances à courir. Au reste, les institutions de crédit sont plus que suffisantes à l'industrie. Rome a sa baïaque nationale qui prête à un taux modéré , la banque du prince Torlonia , qui suffirait à elle seule pour faire aller tout le commerce et l'industrie de l'Etat pontifical. Mais baste ! M. About fait lui-môme le plus bel éloge de cette banque, lorsqu'il dit que la foi*tune du prince Tolonia est illimitée. A côté de ces deux institutions de crédit, sont des banques anglaises, belges et romaines, en assez grand nombre. Ceux qui se plaignent de l'insuffisance des institutions de crédit , ce sont les hommes qui n'ont pas le don d'inspirer de la confiance et ne peuvent obtenir des fonds; qui, tombés dans le discrédit pour n'avoir pas su diriger leur commerce , se déchaînent contre le gouvernement pontifical, le trouvent arriéré, incapable, despotique , parce qu'il ne leur ouvre pas un crédit

illimité. Ils oublient , avec M. About , qu un gouvernement sage, suivant la belléP expression de M. Thiers ^ , n'a pas besoin d'eiKourager la prodtu:lion pour qu'elle prospère. Il faut seulement ne pas la contrarier.

Mais il est une institution de crédit particulière à Rome , qui fonctionne quand les banques refusent des fonds , qui avance des sommes d'argent à l'industrie quand les autres en refusent et qu'il n'y a plus de ressource pour l'industriel et le commerçant que la fuite et le déshonneur. Lorsqu'il a frappé à toutes les portes , qu'on l'a partout accueilli avec de belles paroles, mais avec le regret de ne pouvoir avancer la somme qu'il demande , le commerçant se résout à une démarche solennelle ; il se souvient que le chef de l'Etat porte le titre de Père, Il va le trouver, il se jette à ses pieds, lui peint le triste état de ses affaires et de sa famille , son épouse désolée, ses enfants qui vont manquer de pain, l'horrible avenir qui se présente à lui* Très-souvent le Pape se laisse attendrir, donne la somme qu'on implore, soit à titre de prêt, soit à titre de don gratuit. Je connais plus d'un commerçant dont les affaires se sont ainsi rétablies.

M. About dira peut-être que le Pape , au lieu de se montrer si généreux pour les commerçants, ferait mieux d'adoucir le sort de ses pamrcs employés; qu'il ne devrait pas souffrir que des prélats , s'ils sont ministres , les dédaignent; que des hommes actifs et tn-

< Histoire df la névolution, t. 8 , p. 3ii,

telligents , mais mal rétribués, soient réduits, pour la plupart, à exercé^ un métier modeste. L'un tient les écritures d'un fermier, Vautre va mettre au net le grand livre d'un juif. Mon Dieu ! les employés laïques sont traités à Rome comme partout, et peut-être mieux qu'ailleurs. Quand ils sont intelligents, chose commune à Rome , et que , de plus , ils se montrent actifs , ce qui est plus rare , on se sert d'eux , on les pousse , on en fait des employés supérieurs , des délégats , des conseillers d'état , des ministres quelquefois. Que peut-on faire de plus? Leurs traitements, je l'avoue, sont un peu minces. Mais si l'on devait payer^ grassement quinze mille employés dans un état aussi petit, il faudrait des sommes énormes et un budget comme en France et en Angleterre. Avec une sagesse et un esprit de modération dignes des plus grands éloges, les papes ont établi que, dans une position égale, les employés laïques eussent toujours un traitement supérie'ur à celui des employés ecclésiastiques. Ainsi, un juge ecclésiastique perçoit un traitement mensuel de e50 écus, et un juge laïque touche la somme de 70 écus. De plus , la plupart de ces employés ont du temps pour exercer d'autres emplois fort lucratifs. L'un est maestro di casa d'un cardinal , un autre tient les livres d'un couvent de femme , un autre mène les écritures d'un marchand de campagne. Us se font ainsi un supplément de traitement considérable qui les fait vivre honorablement et leur permet d'élever une nombreuse famille. Enfin, quand ils sont avancés en âge et qu'ils ne peuvent plus remplir leur

emploi , on les jubile , c'est-à-dire on les dispense du service et on leur continue leur traitement.

Les médecins sont aussi malheureux que les employés. Leur éducation ne coûte rien à leur famille. L'Etat s'en charge. Quand ils ont reçu leur diplôme, l'Etat leur fait un traitement assez convenable, à la condition toutefois qu'ils donneront gratis leurs soins aux pauvres. Voilà une clientèle toute faite et bien des années d'ennui épargnées aux jeunes docteurs. Les médecins de Rome sont en général très-habiles pour la théorie. Ils ont fait de fortes études. C'est du moins l'opinion des hommes compétents, lisse trompent quelquefois dans la pratique, il leur arrive de prendre une^ fièvre tierce pour une fièvre quarte. Mais je voudrais savoir s'il est au monde un pays où des accidents semblables ne se produisent pas de temps à autre. M. About a parcouru l'amphithéâtre de l'hôpital du Saint-Esprit. Il a vu quelques sages et pudiques précautions prises à l'adresse des étrangers qui visitent ce lieu ; il a cru naïvement qu'on avait en vue les étudiants en médecine , et il fait là-dessus des plaisanteries qui seraient peut-être spirituelles si le trait portait juste. Je l'avoue, on initie peu à peu aux secrets de la science les jeunes étudiants. On les ménage. On évite ce qui peut présenter quelque danger pour leur vertu , de peur que leur esprit et leur cœur ne se gâte et qu'ils ne deviennent pour les villes et pour les familles des hommes dangereux ; car dans l'Etat-Pontifical la médecine est encore , et avec raison , considérée comme une espèce de sacerdoce.

Mais,, d'un autre côté, le gouvernemeut n'oublie rien de tout ce qui peut faciliter l'étude de cette science , et tout récemment encore , le Pape a fait don à la Sapience d'un musée complet d'anatomic , qui est le plus beau d'Italie.

Les Papes , qui favorisent l'étude de la médecine, n'oublient pas l'étude du droit qui fit de tout temps l'honneur de Rome, de Pérouse et de Bologne. Rome est encore une des villes d'Europe oii le droit est le mieux enseigné. M. About nous peint les avocats méprisés, bonnis pat* les prélats et les cardinaux. Il prête môme au cardinal Antonelli le projet singulier de purger l'Etat -Pontifical des avocats qui en étaient une des plaies , au dire de cette Eminence , toujours d'après M. About. Or, les Papes éprouvent si peu le désir de proscrire les avocats , qu'ils favorisent de toutes les manières l'étude du droit. Ils poussent en foule les jeunes gens dans les carrières Hbérales , ils ne peuvent soufirir à Rome des institutions où l'on ne donne pas à la jeunesse l'enseignement supérieur.

Il faut des avocats à Rome plus qu'ailleurs ; il en faut non-seulement pour les affaires civiles, mais encore pour les affaires ecclésiastiques. Il en faut pour la congrégation des évoques et réguliers où se jugent en dernier appel toutes les causes ecclésiastiques du monde catholique. Il en faut pour la congrégation du Concile où se traitent les causes matrimoniales. Il en faut pour la congrégation des rites. Chaque cardinal a son avocat de confiance , dont il demande l'avis quand il s'agit de prononcer

sur une affaire. Or, comment voulez-vous qu'avec tant d'offices que TEglise a créés pour les avocats , on veuille proscrire des hommes si utiles ?

Parmi les avocats , il est des hommes d'un rare mérite qui j ouissent d'une considération universelle ; on en fait des conseillers d'Etat et des ministres. Quelquefois les autres Etats de l'Europe ( on a des exemples) viennent chercher un avocat romain pour le mettre à la tête de leurs cours souveraines. Ces avocats , bien loin d'être humiliés par les prêtres , jouissent , à Rome , des plus grands honneurs. Les princes, les cardinaux, le pape luimême leur prodiguent les marques les plus éclatantes d'estime et de considération.

« Mais , reprend M. About , un juge des tribmiaux supérieurs, comme la sacrée Rote, n'a pas besoin d'apprendre la justice. Un hx>mrm de la classe moyenne a pris la peine de l'étudier pour lui. Cet homme est un jurisconsulte. Mais , monseigneur, qui l'exploite à son profit y se croit en droit de le mépriser parce qu'il gagne peu. » M. About parle avec tant d'assurance, qu'on le croirait peut-être sur parole , s'il ne s'agissait pas d'un tribunal auguste et renommé pour la sagesse de ses sentences dans l'univers entier. Les auditeurs de Eote n*ont pas besoin d'apprendre la justice ! Horresco referens. Vous êtes donc le seul au monde, M. About, qui ne sachiez pas les noms des grands ministres , des grands hommes d'Etat que la Rote a produits. La Rote est, depuis des siècles, comme la pépinière des plus savants jurisconsultes de l'Italie» Mais à quoi donc

avez-vous employé vos trois mois de séjour à Rome, si vous n'avez pas appris que les cardinaux les plus profonds dans la science du droit , furent des auditeurs de Rote ? Vous n'avez donc pas jeté les yeux sur la liste des auditeurs de Rote , car vous n'auriez pas osé calomnier en masse un tribunal où siège , parmi d'autres noms illustres , le célèbre professeur Nardi , connu dans toute l'Europe , qui enseigna vingt ans le droit à la jeunesse de Padoue, avant de l'appliquer. Je le confesse, il n'arrive pas souvent que les avocats et les consulteurs de la sainte Rote , en deviennent auditeurs. Voulez-vous en savoir la raison ? Ce tribunal est composé de juges français, espagnols, allemands, pérousins, bolonais et autres, et les avocats sont tous romains. De plus, la Rote juge quelquefois les causes mixtes, c'est-à-dire ecclésiastiques et civiles ; il faut donc que les auditeurs de Rote soient ecclésiastiques , et les avocats sont mariés la plupart du temps. Voilà des points importants sur lesquels M. About aurait dû se renseigner avant de parler. Mais , il est difficile de tout voir en trois mois de temps.

Peut-être M. Àbout connaîtra-t41 mieux les marchands de campagne qu'il a étudiés à son aise. Or, il nous déclare que les marchands de la campagne sont méprisés à Rome , comme les avocats , par les princes et par le gouvernement qui voudrait aussi les proscrire , s'ils n'étaient indispensables à l'Etat. Mais le gouvernement les contrarie si peu qu'ils font tous , en peu de temps , des fortunes

colossales , et ce sont , après les princes , les plus riches citoyens de Rome. Pauvres gens ! comme on les opprime ! Maïs le gouvernement romain est forcé quelquefois de les mécontenter. Il règle , par des décrets , l'exportation des céréales , pour empêcher le peuple de mourir de faim. Car , à Rome , comme en France , comme partout , le gouvernement se trouve en face d'une grande difficulté et ne sait trop comment concilier les intérêts des producteurs et ceux des consommateurs. Aussi , la législation qui règle l'entrée et la sortie des céréales est la plus compliquée que vous ayez en France. Elle varie constamment, et on l'appelle, à bon droit, ^l'échelle mobile. Il en est de même à Rome , avec cette différence toutefois qu en France, les producteurs se soumettent sans murmurer à tous les règlements que fait l'Etat en cette matière , persuadés que le pays en tirera des avantages ; tandis qu'à Rome, les marchands de campagne voudraient enlever à l'Etat le droit de régler l'exportation des céréales. Quand le cardinal secrétaire d'Etat veut gêner cette exportation , et que le marchand de campagne , au lieu de faire un bénéfice net de 100,000 francs , comme il l'espérait , est forcé de se contenter du gain déjà raisonnable de 80 à 90 mille francs, il, s'élève avec force contre le gouvernement. Ce sont des cris , des plaintes , des murmures, des calomnies, des injures, dont les étrangers sont assourdis.

De plus, ces marchands de campagne ont la manie de devenir nobles. Us achètent , quand ils le

peuvent , un marquisat ou un duché. Mais , on ne met pas tous le» jours en vente des terres féodales, et ces marchands ne peuvent armorier ni leurs maisons, ni leurs carrosses. De dépit, ils se font les organes de l'opposition et poussent le peuple à la révolte. Ils enrôlent les paysans de la Sabine , les bandits de Fi'osinone et de Vellétri et les envoient à Pérouse et à Bologne combattre contre le Pape. On conçoit aisément qu'avec des procédés de ce genre , les rapports soient un peu tendus entr^les marchands de campagne et le gouvernement pontifical; on conçoit aussi que ces marchands aient trouvé un chaud défenseur dans M. About. Si vous voulez avoir la preuve convaincante de Timpartialité de ce panégyriste de Eome , ouvrez son livre à la page 69. Pour montrer combien sont grands ces marchands de campagne , il avance qu'un homme de cette caste fit terminer à ses frais le pont de Lariccia, sous le règne de Mazzini, sans savoir si le Pape reviendrait jamais à Rome pour lui rembourser la dépense. Or, le seigneur Jacobini , car c'est de lui qu'il s'agit , n'est pas un marchand de campagne. C'est tout simplement un des plus riches propriétaires de l'Etat pontifical.

Pie IX , ayant commencé le pont qui continue la voie Appienne et relie Albano à Lariccia, partit pour Gaëte. Il voulut cependant achever ce grand ouvrage , qui eût suffi tout seul pour immortaliser son règne. Le seigneur Jacobini s'étant offert à mener à bonne fin cette entreprise , le Pape accepta ses offres. Il y eut une correspondance très-suivie

entre le pontife et le seigneur. Les lettres existent encore, on pourrait, au besoin, en donner des extraits à M. About. Le seigneur Jacobini ne courait aucun risque. Il savait que le Pape , si son exil eût duré, l'aurait remboursé aves les fonds que tout l'univers catholique lui envoya. De plus, à son retour, Pie IX voulut le récompenser dignement pour n'avoir pas désespéré du salut de Rome et de la papauté. Il le fit ministre des travaux publics. Qug.jjd M. About se tient dans le vague des généralisés , il est diflBcile de Tatteiridre et de prouver le contraire de ce qu'il avance. Mais chaque fois qu'il nomme ou qu'il cite des faits isolés , on voit s'il est véridique, et s'il connaît Rome.

Vous ne devez pas vous étonner ensuite qu'il plaigne les artistes romains; qu'il les représente opprimés, déconsidérés, ne recevant ni commandes ni encouragements. Ils sont occupés, dit-il, la moitié du jour à recopie)^ des copies et le reste du temps à faire V article aux étrangers. Mon Dieu ! s'il parlait ainsi d'Athènes , de Constantinople ou de Pékin , on le croirait peut-être ; mais accuser Rome , pleine des chefs-d'œuvre de la peinture et de la sculpture moderne , Rome couverte des fresques de Michel- Ange , de Raphaël , du Dominiquin et du Poussin ; Rome qui est un musée vivant; Rome dont les pontifes, depuis Nicolas V jusqu'à Pie IX, ont prodigué l'or pour en faire comme le musée de l'Europe et prouver à la terre entière que l'Eglise aime et protège les arts , comme tout ce qui ennoblit l'honmie ; c'est trop , M. About, c'est trop de

passion contre les papes. Il faut que la haine vous aveugle ou que , pendant vos trois mois de séjour à Rome , vous n'ayez visité ni le palais du Vatican , ni le Belvédère, ni le Capitole, ni le musée de Saint- Jean-de-Latran, ni Saint-Pierre, ni Saint-Paul. Je vous l'accorde , les princes romains de vieille date ne font pilus de commande aux artistes. Leurs palais furent décorés par le pinceau du Dominiquin ou par celui des élèves de Raphaël. Leurs collections de tableaux peuvent le disputer aux plus beaux musées de l'univers. Pourquoi voulez-vous qu'ils achètent de nouvelles toiles? Ils ont pour les artistes d'autres encouragements ; ils leur ouvrent leurs galeries. Les artistes viennent s'y installer et s'y» former par l'étude des grands modèles. Mais les princes qui n'ont pas de tableaux veulent rivaliser avec les Borghèse , les Doria et les Corsini.' Ils se forment des galeries , achètent à droite et à gauche , et font des commandes qui occupent les artistes. C'est ainsi que le prince Torlonia réussit à former une galerie qui effacera peut-être toutes les autres. Si vous voulez savoir comment il paie les objets d'art, allez visiter, à Saint- Jean-de-Latran , sa chapelle de famille. Il vient d'y dépenser deux millions en dorure et en sculpture.

Le gouvernement pontifical , ajoute M. About , a hxen d'autres soucis que V encouragement des arts. Il encourage si peu les arts , que , sans parler de la Société Artistique et de celle du Panthéon, fondées par les papes; sans parler de l'Académie de Saint- Luc , institution unique au monde , où les artistes

s^ forment aux frais de l'Etat, où on leur donne de l'ouvrage, où on les récompense d'une nianière princièi'C quand ils l'ont mérité , il y a toujours à Rome quelque grande église que l'on répare , dans le seul but d'encourager les arts et de fournir aux artistes des occasions où ils fassent briller lem* talent. Sainte- Agnès hors les murs, dont les peintures ont coûté près de 200,000 francs; la Minerve, ce bijou d'arcbitecture gothique, où les Frères Prêcheurs ont dépensé dernièrement la somme de 400,000 francs ; l'Eglise des Augustins, dont la restauration coûtera autant , et dont les fresques , confiées au pinceau hardi et savant de Gagliardi , ont déjà acquis une réputation européenne ; l'église de Saint-Charles aux Cathiari , dont les travaux coûteront davantage encore; Saint- Jérôme des Esclavons , peint en entier ; Saint-I^auvent-in-Lucina, restauré à grands frais ; Saint-Nicolas-in- Carcere, Saint-Onuphre , le Gesù, où l'on a dépensé des sommes énormes ; la Colonne de l'Immaculée-Conception , dont les sculptures ont coûté près de 500,000 francs; les loges de Baphaël, que le Pape Pie IX fait continuer et qu'il a confiées au pinceau de l'un des meilleurs artistes de l'Italie , le peintre Consoni ; Saint-Paul hors les murs , qui est un musée vivant où travaillent , comme à l'envi, tous les artistes de Rome ; Saint-Paul, dont l'architecture , les tableaux , les sculptures et les mosaïques ont absorbé depuis trente ans la somme fabuleuse de 20 millions, vous prouvent si le gouvernement des papes ne fait rien pour encourager les arts.

Mais, peut-être vous ne savez pas, M. About, quels ^ands artistes Eome possède et quels noms elle peut citer avec orgueil aux étrangers ? Vous ne savez donc pas avec toute l'Europe artistique les noms illustres de Gagliardi , de Coghetti , d'Owerbock , de Consoni , de Minardi , le célèbre dessinateur ; le nom de Capalti , qui n'a pas d'égal pour le portrait , et ceux du chevalier Gibson , de Revelli , de Giacometti , du professeur Tadolini , des chevaliers Benzoni et Bien aimé? Vous ignorez donc qu'il y a à Rome des ouvriers en mosaïque qui , payés par les papes , éternisent les toiles des grands maîtres ? Vous oubliez que la gravure , encouragée par le gouvernement pontifical , fleurit à Rome plus que partout ailleurs , que Rome a produit , dans ces derniers temps, les Wenzel , les Voigt , les Girometti, les Vitta, enfin les Mercuri , connus dans les expositions parisiennes, et lesCalamatta.

Ces deux derniers sont maintenant les plus célèbres graveurs du monde. Calamatta , il est vrai , n'habite plus Rome; il est en Belgique. J'ignore comment a pu faire M. About pour le rencontrer à Rome où il n'est pas venu depuis fort longtemps. Mais on doit avoir quelque indulgence pour M. About : il n'est resté à Rome que trois mois , il lui était impossible de tout voir , et il n'a eu qu'un an pour réfléchir à ce qu'il avait vu. Peut-ôtre aussi les 'Romains illustres qui ont pris la peine de le renseigner l'ont-ils induit en erreur sur ce point , con^me si;r plusieurK*? autres,

Ainsi , Rome n'a pas dégénéré. C'est toujours la vieille Rome de Jules II et de Léon X , la patrie des arts, et comme leur terre classique, et l'on peut dire que Pie IX fait revivre ces jours glorieux dont parle Alfred de îilusset :

Où sous le toit des cours , Rome avait abrité Les arts , ces dieux amis , fils de Toisiveté.

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