C AINSI PEUT ET DOIT ÊTRE SUBJUGUÉE L'EUROPE
Le comte Léon Tolstoï commence son pamphlet, en montrant la place quotidiennement occupée par T Art, dans les gazettes : il se plaint qu'on imprime comment un virtuose a exécuté le trille de Tartîni, mais en conscience, les déplacements de M. Faure et les revues de S. M. le Tzar sont encore de moindre intérêt !
c Non seulement une grande somme de travail est dépensée pour faire vivre Tart, mais encore les vies humaines, comme à la guerre, y sont sacrifiées. » Sauf, les pompiers de Paris qui, tous, meurent Jeunes et phtysiques, on cherche vainement les martyrs de Tart, 4 moins qu'on n'évoque la misère d'un Lacuria, d'un Villiers, d'un Verlaine. Pour l'ancien chambellan des tzars, le métier de Paganini, de Gustave Moreau ou d'Hugo rentre dans le travail
4c Prendre toujours les épouses des princes russes parmi les princesses d'Allemagne pour multiplier les alliances de famille, rapprocher les intérêts et unir d'ellemême l'Allemagne à notre cause en y multipliant notre influence.
« Rechercher de préférence Talliance de rAngleierre pour le commerce, comme étant la puissance qui a le plus besoin de nous par sa marine, et qui peut être le plus utile au développement de la nôtre. Echanger nos bois et autres productions contre son or, et établir entre ses marchands, ses matelots et les nôtres, des rapports continuels qui formeront ceux de ce pays à la navigation et au commerce.
« S'étendre sans relâche vers le nord, le long de la Baltique, ainsi que vers le sud, le long de la mer Noire.
« Approcher le plus possible de Constantinople et des Indes. Celui qui y régnera sera le vrai souverain du monde. En conséquence, susciter des guerres continuelles tantôt au Turc, tantôt à la Perse ; établir des chantiers sur la mer Noire ; s'emparer peu à peu de cette mer, ainsi que de la Baltique, ce qui est un double point nécessaire à la réussite du projet ; hâter la décadence de la Perse ; pénétrer jusqu'au golfe Persîque; rétablir, si c'est possible, par la Syrie, l'ancien commerce du Caucase, et avancer jusqu'aux Indes, qui sont l'entrepôt du monde.
« Une fois là, on pourra se passer de l'or de TAngleterre.
« Rechercher et entretenir avec soin Talliance de l'Autriche ; appuyer en apparence ses idées de royauté future sur l'Allemagne, et exciter contre elle, par-dessous
inutile, il appelle cela, frapper habilement des cordes, reproduire ce qu'on voit et Jongler avec les mots.
Et le barbare se remplit d'une pitié débordante, non pour les Arméniens ou les Hindous, ou les disciplinaires d'Algérie, le grand apitoiement du comte Tolstoï a lieu devant le spectacle le moins tragique du monde, une répétition d'opéra.
Le malheur des figurants auxquels on fait recommencer un mouvement de défilé, et les manques d'égards des divers régisseurs désolent l'écrivain russe : il aurait mieux à faire, à décrire le massacre des Strelizs où le tzar Pierre se fit bourreau, se débarbouillant de sang chaud comme un sauvage et forçant ses vassaux à l'imiter* Mais chacun est affecté suivant l'heure et la disposition des nerfs : plaignons les figurants et les choristes et détestons rinsolence des régisseurs. Depuis qu'il y a un art nommé imprimerie, personne n'avait écrit cette remarque inouïe que, dans la réalité, les gens ne conversent pas en récitatif et n'agitent pas leur bras pour exprimer leur
émotion. Entre la colère d*Œdipe contre Creon et Tirésias, et la colère du moujick contre sa femme qu'il bat comme sa fourrure parce qu'il l'aime comme son âme, il y a un abîme, celui même qui sépare l'art de la réalité : et puisque le comte Tolstoï ne l'a pas vu, et s'exprime selon les Bougon Macquartj son livre devient, dès la dixième page, inquiétant.
« On ne se fâche pas de cette façon», ditil. Phrase qui plagie le plus bas réalisme qu'a ressassé le moins cultivé des écrivains actuels : tout excès sera russe désormais et, de cette prémisse connue, une séquence extraordinaire surgit: « Aucun être humain ne peut être ému de ce spectacle! »
Vraiment I Lorsque Mounet-Sully, l'artiste le plus élevé de cette époque, le plus éloigné du bas réel, dit adieu à ses filles, avec ces accents qui font blêmir le public le plus cultivé de Paris, et qu'il est rappelé jusqu'à dix fois, en un frémissement presque douloureux, vraiment il manque à ce grand artiste, il manque à Sophocle, la compréhension des moujicks.
28 Là décadence Latine
Et d'abord l'ancien chambellan, Tex-officier d'ordonnance ne calomnie-t-il pas ceux qu'il prétend incarner ?
Je me permettrai de citer un exemple personnel et convaincant que les simples se plaisent aux œuvres d'envergure.
Quand je montai ma tragédie de Babylone^ au Champ de Mars, un ingénieur^ qui m'avait aidé pour le miracle du Tau changé en croix, me demanda, un dimanche, d'amener tout un atelier de construction.
Après la représentation, ces ouvriers vin* rent me remercier en corps et leur contremaître exprima leur sentiment à peu près en ces termes : « nous ne pourrions pas répéter ce que nous avons entendu : mais nous avons senti que c'était très grand, et comme une grand messe, et nous avons pleuré et nous sommes fiers, comme si un souffle d*au delà nous avait passé sur le front. »
Il m'est arrivé d'envoyer des fermiers, des gens de toute simplesse à Œdipe-Roi comme expérience et, chaque fois, l'illettré est revenu extasié et fier de son émotion.
Donc, il n'est pas vrai que la représentation héroïque soit lettre morte pour les simples.
S'il en faut une dernière preuve, les théâtres de quartier, essentiellement populaires, sont les seuls qui jouent encore le drame à épées. D'Artagnan, Lagardère ne brandissent plus leur rapière qu'au boulevard extérieur ; et en face de VIngénieur de M. Ohnet ou du Jeune homme pauvre de M. Feuillet, un mousquetaire c'est presque encore un héros.
L'homme vraiment cultivé n'admet que la tragédie, et le peuple, le vrai peuple, je ne dis pas les boocmakers, préfère les reines aux blanchisseuses, et les princes aux débardeurs. Qu'on essaye de donner Tannhauser ou Lohengrin aux classes ouvrières, et on verra que leur sens esthétique est bien autre que celui du bourgeois, seul coupable de ces niaiseries qui ont fait la fortune d'un Labiche et la bêtise de deux générations.
L'immoralité au théâtre a trois caractères, le rire, la vulgarité, la contemporanéité.
3o LA DÉCADENCE LATINE
Le rire déprave, la vulgarité contagionne et la contemporanéîté constitue Fécole des mauvaises mœurs.
Tristan et Yseult n'a pas perverti beaucoup d'êtres, tandis que les comédies parisiennes tiennent cours technique d'adultère.
L'intensité des sentiments poussée jusqu'à l'irréel et le recul historique ou légendaire sont nécessaires au théâtre pour qu*il n'y ait pas contagion mauvaise de l'œuvre ardente au spectateur.
L'auteur de La Paix et la Guerre énonce son premier théorème à peu près ainsi :
Le concours de labeur que nécessite Fart, ne serait-il pas une cohorte mal employée ?
et maintenant il va courir après une définition qu'il ne veut pas atteindre. Il fait répondre au bon public : « l'art c'est les arts » et il demande à quoi on reconnaît l'œuvre d'art, en architecture.
On la reconnaît, monsieur le chambellan, à ce qu'elle exprime une âme collective, âme de race, de religion. L'architecture est le seul art où l'individualisme soit impuis-
RÉPONSE A TOLSTOÏ 3l
sant> il n'exprime jamais qu'un collectif, et il y a un mois quand y.des terrasses du Saint Sépulcre, j'étudiais lerouchalaïm, je fus frappé de la similitude entre le dôme musulman et le dôme moscovite, là, une croix, ici, un croissant : et cela m'a suffi à prévoir le rôle russe dans l'avenir et à nommer le peuple des moujicks, « l'Islam d'Occident.»
L'ancien officier ne connaît aucune règle pour discerner l'œuvre d'art en musique ni en poésie et, imitant le procédé du docteur Max Nordau, il décrit tous les écarts de l'esthétique pour la ruiner, il citera Krahk et ses cinq sens, billevesée décadente, et s'attardera sur l'art culinaire, comme il a relevé vertement, dans le Marc Aurèle de Renan, l'idée que la toilette était susceptible d'art.
Ayant collectionné de fausses définitions de l'art, il va s'évertuer à réduire la beauté à une formule vile et dérisoire. On ne s'accorde point sur une définition on ne s'accorde pas sur les attributs de Dieu ; est-ce que le Jéhovah de Mosché ressemble au Jésus de Tolstoï, celui-ci au Jésus de Renan
et ce dernier au Jésus de Torquemada ? Les saints eux-mêmes ont. un Dieu, selon leur propre tempérament, les uns terrible, les autres miséricordieux. Peut-on dire qu'ils ne s'entendaient point sur la définition de Dieu ? Les soixante-douze noms de la Kabbale ne sont-ils pas équivalents au seul nom de Allah. La variété de l'attribut ne modifie pas une notion.
Pour prendre un. exemple grossier, le chien sentimental de Landseer et la panthère blessée de Korsabad sont deux versions de la beauté animale. Orcagna et Michel- Ange avaient la même notion de Dieu, mais le geste du Christ au Campo-Sanso montre la plaie du côté en un muet reproche et celui de Jésus, à la Sixtine, lance la foudre même de Zeus.
L'écrivain russe ne sait pas que la notion abstraite s'exprime par sentimentalisation, et qu'une idée traduite est une idée humanisée, c'est-à-dire ayant un tempérament ou bilieux ou nerveux ou lymphatique ou sanguin, comme un homme.
Ici s'intercale un éclat de naïveté, il paraît qu'en russe le mot beauté n'existe pas, et qu'un moujick ne comprendrait ces expressions : une action belle ou laide^ — cela signifie simplement que cet idiome est encore barbare et n'a pas de langue métaphysique : avant que la haute culture s'inquiète du lexique des bords de la Newa, il faut d'autres œuvres que celles de Lermontorff ou de Tolstoï lui-même. Les Russes sont les archers de l'avenir, il n'est pas dit qu'ils en soient les hiérophantes :
leur piété est sublime, mais leur religion ridicule et leur esthétique sans base et sans valeur. Ualliance franco-russe a été une niaiserie républicaine, mais elle s'explique par la crainte de la guerre d'un côté et le besoin d'argent de l'autre. Si bas que soit la latinité, elle est encore la maîtresse et le
Russe ne peut être que son humble élève, Il retient en conclusion que la beauté se reconnaît au plaisir qu'elle procure.
11 faudjait s'entendre sur ce mot de plaisir, il veut une épithète.
On reconnaît la beauté au plaisir spirituel qu'elle procure et mieux à l'impression d'élévation qu'elle vous communique.
L'art qui flatte notre concupiscence n'est pas le véritable : la femme peinte ou sculptée qui déterminerait un désir physique serait une simple fille: il n'est pas permis à l'art de donner une sensation ; l'œuvre doit hausser son comtemplateur et ce haussement de l'âme est sa véritable fonction.
« Qu'est-ce que l'art, si nous écartons l'idée de beauté qui embrouille la question ? « Phrase que Flaubert eut ramassée pour son Bouvard et Recuchet.
Darwin et Spencer voyant les origines de l'art dans les besoins sexuels et l'instinct du jeu ressemblent à des exégètes qut chercheraient l'origine de la Théodicée chez les nègres. La définition de M. Veron,
manifestation des émotions ressenties, s'appliquerait mal à l'Ecole d'Athènes et au Parthénon. L'artiste qui ne raconterait que sa vie dirait bien peu ; les grands artistes ont conçu leurs œuvres et ne les ont pas ressenties : à moins de voir dans la Sixtine l'expression des rancœurs de l'artiste, mais combien grossies et transfigurées. Les prophètes et les sybilles ne sont plus que les incarnations de l'humeur de Michel-Ange.
L'Art n'est pas une condition de la vie, c'est une application de la sensibilité dans le sens de Taccom plissement de l'homme.
L'Art n'est pas de faire revivre à autrui ce qu'on a éprouvé ; mais de lui faire vivre ce que l'artiste a conçu et que nul n'a vécu.
L'art commence où finît la vie et cela, le comte Tolstoï ne Ta pas vu. Les Syndicsde Rembrandt sont vivants, mais la Joconde est irréelle. L'on revient toujours à la Joùonde et on finirait par haïr les Syndics.
Le comte Tolstoï ne comprend pas la pensée grecque ; il réédite le banissement du poète de l'état platonicien. Tout Journaliste, à l'occasion cite le passage : « Nous
renverrions dans une autre cité, après lui
avoir versé des parfums et l'avoir orné de bandelettes. » Mais quel est cet homme qu'on exile, en l'honorant : « C'est un de ces habiles dans l'imitation, véritable Protée, qui ne vient que pour faire admirer son art » et nous nous contenterons du poète et du conteur, plus austère et plus utile qui imiterait le ton du discours convenant à l'honnête homme. >
C'est peut-être l'ostracisme du journaliste ou de l'homme de lettres ou du rhéteur : ce n'est certes pas celui du poète : et à quel propos, le grancf philosophe fait il sa restriction à propos des impiétés d'Homère : il s'indigne qu'un homme donné comme sage, considère une table bien servie comme le plus beau spectacle. Il ne veut pas qu'on dise que Zeus n'attendit pas d'être rentré pour assouvir ses désirs et qu'il posséda Hera, par terre, séance tenante. Il blâme le tableau d'Aphrodite et d'Ares dans les filets d'Hephaïtos, et l'assertion d'Euripide que les présents gagnent le cœur des Dieux comme celui des Rois.
« Nous soutiendrons que Achille, Tarrière petit-fils de Zeus, n'eut jamais l'âme assez mal réglée pour se laisser dominer par Tavarice et l'irréligion. Gardons-nous de croire et de laisser dire qu'aucun héros se soit rendu coupable des cruautés et des vilenies dont les poètes les accusent faussement. Quel homme ne se croira pas justifié devant lui-même de sa perversité, par l'exemple du fils de Zeus. »
L'écrivain russe a mal lu Platon, quand il écrit : chez les Grecs le bien porté à sa plus haute perfection, loin de concorder avec la beauté, lui était le plus souvent contraire.
L'identité du Beau et du Bien est démontrée dans le fameux discours de Dioima.
Les vers dorés de Pythagore donnent ridéal moral grec comme les métopes du Parthénon manifestent leur idée plastique : mais la prodigieuse pensée hellénique étant impossible aux moujicks, il faut la nier; pour semer le doute dans l'esprit des grandes races déchues.
Ce singulier dissertateur s'étonne q,ue les règles découlent dés chefs-d'œuvre ; rien de moins démontré pour lui que l'excellence de PhidiaSi de Sophocle, de Dante et de Bach : scientifiquement, une loi résulte d'une expérience, et il n'y a pas de déterminisme antérieur au phénomène.
« La théorie, fondée sur la beauté, n'e&t donc que la reconnaissance comme bon de ce qui plaît seulement à vous. » Non , c'est la reconnaissance comme bon de ce qui a plu aux plus dignes des humains.
Car, la hiérarchie ne permet à. personne de s'insurger contrele Concile Œcuménique des génies.. Pythagore et saint Thomas, même Mosché et Mahommed, mis en présence se comprendraient et concorderaient sur certains points et ces points constituent la vérité.
RÉPONSE A TOLSTOÏ 2g
La religion a pour but d'améliorer une race et de développer sa conscience du divin, quels que soient dogmes et rites.
L'art est également une entreprise d'amélioration de Têtre humain, fomentant sa sensibilité et augmentant sa personnalité.
Mais, dira-t-on, l'art contemporain ne remplit pas sa mission. Soit, mais parce que la religion engendre le sacrilège^ Thypocrisie, la persécution, va-t-on changer sa définition : elle est une volonté du bien même si les hommes pervers la détournent au sens de la passion et de l'intérêt.
Le théâtre a été appelé par des sermonnaires l'antichambre de l'enfer ; quand on y joue des turpitudes ; mais, avec le Parsifaly le Tannhauser, le Lohenhrin ; avec Polyeucte, Œdipe et VOrestie ; c'est aussi bien l'antichambre du Paradis.
Les arts sont les perpétuels témoins de la paix : cependant il y a un art dit patriotique qui tend exclusivement à férocifier les citoyens et un sans talent, le citoyen de Neuville a sa statue pour avoir
consacré son douteux pinceau à exciter les Français au carnage.
La peinture sera-t-elle condamnée, parce qu'il y a des peintres méchants ou puérils ?
€ La beauté », dit Tolstoï, est reconnue « par le plaisir qu'elle procure ».
Non, certes, je n'ai joui des Maîtres Chanteurs que dix ans après la première audition : il m'a fallu autant d'assimilation pour saisir Bach, et je n'ai pas compris tout de suite le surhumain génie de Racine ni les madones de Raphaël, et je ne suis pas un moujick, ni un ancien officier, ni un ex-chambellan.
Chaque art exige une éducation spéciale très ardue, faute de laquelle on voit des gens sincères élever sur le parvis des grotesques comme Rodin et des insuffisants comme Roybet.
L'épithète de plaisir est-elle applicable à l'émotion qu'on éprouve devant le saint Jean de Léonard ou la Satnothrace ?
Le plaisir esthétique n'est-il pas d'une sorte surélevée, et qui mérite l'analyse.
L'œuvre d'art provoque, chez le contem-
plateur, une succession plus oU moins vive d'impressions ou d'idées qui dormaient en lui et que voilà éveillées : or, ces idées ne sont pas nécessairement plaisantes : il y a peu d'homme qui, puisse se croire capable de déplisser d'un baiser accueilli le sourire de la Joconde.
Quelle joie positive résulte de la représentation d'une grande aventure pour celui condamné à la vie mécanique ? La réalité d'un festin de Véronèse exalterait la rancœur de bien des gens : et la maîtresse du Titien dépiterait les femmes par sa beauté.
En outre, l'art qui poursuit la satisfaction du public, qui prend son niveau sur le moujick, ou sur le voyou ou sur le boulevardier ou sur l'Altesse, n'est plus qu'une vile prostitution.
L'art est un radieux enseignement, non une pédagogie, qui procède par images et lyrismes pour éveiller, dans l'âme qui l'approche, la vie sentimentale.
Plus un homme donne de pensée aux contingences plus il s'infériorise : la prière
et la lecture ne sont toujours propices : il suffit d'un coup d'ϔl en passant pour recevoir rillumination d'une fresque, d'un monument, d'une statue.
Le plaisir de l'œuvre d'art est une augmentation de vie morale, un momentané
haussement de l'individu.
Quel homme, au moment de tenter une démarche, n'a pris une assurance subite par un peu d'alcool, et n'a vu des appréhensions aiguës cédera un repas excellent ; aussi l'art modifie l'âme mais par une action plus directe, en la conviant à la conception d'un monde supérieur. Un peuple entier se nourrit l'imagination des potins de la Cour, c'est sa façon de participer à la haute vie, large et étincelante. L'homme par l'art a des nouvelles ou plutôt des lueurs de l'absolu. Et cette perception d'un monde supérieur n'a lieu que par l'ordre de manifestation nommé Beauté.
« Qu'est-ce que l'art, si nous en écartons ridée de beauté qui embrouille la ques* tion ? »
Qu'est-ce que le Droit, si nous en écar-
tons ridée de justice, qui embrouille la question î
Qu'est-ce que la science, si nous en écartons Tidée de vérité, qui embrouille la question ?
Qu'est-ce que la morale, si nous écartons ridée du bien, qui embrouille la question i
Qu'est-ce qu'une recherche dont on nie l'objet ?
Enfin, après avoir repoussé toutes les définitions qu'il connaît, car il en ignore beaucoup, le comte Tolstoï nous donne ceci en italique.
L'Art est une activité qui permet à l'homme d'agir sur ses semblables et de faire naître en eux ou de « faire revivre les sentiments qu'il a éprouvés.» Eschyle avaitil donc éprouvé l'horreur du Caucase, et les Euménides d'Oreste et la colère de Zeus et la clémence d'Apollon? Sophocle avait-il été répoux de sa mère et chassé par ses fils et secouru par ses filles ?
Racine avait-il vécu avec la Champmêlé, l'inceste de Phèdre, le prophétisme dé Joad ? Dante est-il donc descendu aux enfers et monté au Paradis ? Gœthe est-il allé au sabbat du Brocken ?
Il n'est donc pas vrai que l'art soit la ré-
surrection des sentiments vécus par l'artiste : cette formule ne conviendrait qu'au poète individualiste de ce siècle.
Au Campo Santo de Pise, à la Sixtine, aux Chambres, au Palais du T, au Carmine, à San Marco, à la bibliothèque des députés, qu'y a-t-il de vécu ?
Quel sentiment éprouvé fait revivre Delacroix dans VEntrée des Croisés à Constant inople et Balzac dans sa Comédie humaine. Gustave Moreau dont l'œuvre est une suite d'allégories et de symbolismes héroïques a vécu la vie la moins accidentée.
Quel rapport entre l'art d'André del Sarte et sa vie : art gracieux, impeccable et serein, vie malheureuse et malhonnête.
Qui sut, comme Villiers de Lisle Adam le noctambule, évoquer les palais et les splendeurs de la richesse et du sceptre ?
Quel sentiment éprouvé revit dans l'école d'Athènes, ou la messe en Re ou la messe en Si?
« L'Art constitue un moyen de communion entre les hommes, » autre définition déplorable.
La religion aussi constituerait un moyen de communion entre les hommes. Mais sous quelles espèces aurait lieu cette communion ? sur ridcntité de sentiments. Non pas^ TArt comme la Religion constitue un moyen de faire communier les hommes avec l'idéal^ Tau delà, et non les hommes entre eux. Que pourraient-ils s'offrir: leur mutuelle détresse ; le spectateur réfracterait comme un miroir l'humanité de l'auteur : conception misérable.
Le Russe veut qu'on appelle art, l'activité qui fabrique les jouets, les complaintes et les ustensiles^ mais non celle qui préside à la toilette^ à l'ornementation de la personne humaine.
Ici, fidèle à ma théorie des formes révélatrices des idées, je ferai observer que les monuments russes religieux portent tous presque le croissant à la base de la triple croix et on ne s'étonnera plus de trouver les musulmans cités insolemment sur la même ligne que les chrétiens et les bouddhistes. Nous verrons plus loin Omar Tolstoï brûler la bibliothèque de l'humanité
parce que l'ivrogne ru5s^ n'y entend rien.
Il faut avoir vu T ignominie, non pas turque mais arabe, pour concevoir ce que rislam présente d'invincible barbarie; je ne dis pas à cette civilisation de la baïonnette que représentent les armées coloniales, mais à la charité et à Tunion des peuples- L'islam est irréconciliable avec l'humanité : on l'exterminera sans le modifier, car sa religion est dogmatiquement inhu* maine alors que les chrétiens ne sont inhumains que par leurs intérêts, non par la croyance. *
Du désert de Lybie au désert d'Arabie, du Jourdain au Bosphore, j'ai vu le musulman, en soi meilleur que le chrétien, et pire par sa religion et le chrétien bon par sa croyance, infâme par sa propre indignité ! Les kurdes sont féroces, le koran à la main, et les anglais sont féroces par détermination raisonnée. Le mal, chez l'oriental, c'est la religion ; chez l'occidental, c'est l'individu qui est mauvais.
Tolstoï préfère, il l'avoue, une totale
prohibition de l'art, que la faveur irraisonnée dont il jouit actuellement.
Selon lui, point d'art vaut mieux qu'un mauvais art et jamais grand inquisiteur d'Espagne n'a plus ouvertement déclaré son fanatisme.
Il rabâche sa formule : Tart est ce qui donne du plaisir ; pour établir tout à l'heure que l'art véritable est celui qui donne du plaisir aux ignares et qu'on ne doit faire de littérature que pour les illettrés : et ne l'est-il pas lui-même lorsqu'il appelle la Genèse une épopée, qu'il identifie l'idéal des romains et des chinois, et déclare gros»
sière la conception d'art des anciens grecs.
Vraiment, est-ce la peine d'évoquer Gaspard Hauscr à seize ans, sur la place du Marché à Nuremberg? il ignorait l'usage de l'objet le plus connu ; pour étaler une telle incompréhension et un irrespect qu'aucune passion vive n'excuse !
Où a-t-il vu que les Grecs plaçaient le but de la vie dans le bonheur terrestre ?
Les Israélites, certes, n'ont d'autre vue sur l'au-delà que le morne trou du schéol;
mais les Champs-Elysées et les Enfers, toute la mythologie tant décriée,proclament une vie future, sanction de la vie terrestre : les philosophes grecs, et Socrate même, n'ont ils pas conçu un idéal rigoureux du devoir ! Pourquoi cette calomnie I Qu'enseignait-on à Eleusis, sinon le vrai but de la vie, Téternité heureuse ou malheureuse î
Tolstoï expose, juste point de vue, que l*art initialement reflète, commente, extériorise toujours une religion, sans voir que Tart est partie intégrante de la religion et tellement que cette partie, dans beaucoup d'âmes, survit à la dogmatique.
Je viens de parcourir des pays très divers, j'ai été en contact avec une douzaine de religions et cinquantes races, j'ai été compris de ceux qui aimaient l'Art, persans, israélites, hindous, tandis que je sentais une abîme entre moi et des français inesthéticiens.
A Jérusalem, j'ai rencontré des compatriotes plus incompréhensibles pour moi que des papous, des franciscains, simplement ignares et je communiais pleinement avec les kabbalistes syriens. Aujourd'hui ce sont ni les ethnicités, ni les religiosités
RÉPONSE A TOLSTOÏ 5l
qui parquent les hommes : il y a les civilisés et les autres et ces autres sont des parisiens^ des londoniens, des berlinois, autant et plus que des Touaregs ou des Achantis.
A Louskor et aux Pyramides, j'ai vu des officiers anglais/dont la seule vue inspirait la haine, tandis que les fellahs., les âniers, qui m'ont servi de guid.es, m^étaient sympathiques : et une circonstance m'eût forcé à prendre parti pour ces anglais ou ces égyptiens, j'eusse tiré de tout mon cœur sur les anglais. D'où venait donc cette intimité entre moi et les fellahs, je les sentais fraternels selon une vision esthétique, qui est à cette heure la plus vivace des unions.
Ce sentiment que j'ai éprouvé, incessament pendant tout mon séjour en Orient, c'est bien l'humanisme, contradictoire au patriotisme, et que Lamartine avait prophétisé..
Tout un homme est du pays de son in^ telligence ;je suis concitoyen de toute âme qui pense.
Saccager la tradition humaniste ne suffit pas au comte Tolstoï, le barbare ose toucher au catholicisme : il nous apprend que l'Eglise n'a pas reconnu les dogmes essentiels et suivent des absurdités.
Les relations directes de chaque homme avec le Père : que peut-on entendre par relation directe de la créature avec le créateur? Quelle religion n'a pas conçu la médiation des anges et des saints pour combler la distance incommensurable de l'effet à la cause, du relatif à l'absolu ?
L'égalité de tous les hommes? Mais toute la nature proteste contre l'égalité et proclame la hiérarchie : l'égalité résulterait de deux identités et il n'y a ni deux coquilles, ni deux hommes semblables en mérite ou en démérite. A qui fera-t-on croire que le dernier des Israélites égalait Mosché, et que M. Faure égale Verlaine et le prince de Galles, Swinsburne?
Le comte Tolstoï repousse l'Adoration de Jésus, la Sainte Vierge et les martyrs.
Pour lui l'art du Moyen-Age, correspondait aux idées de la communauté,
mais il serait inférieur pour noire temps.
Ah ! les cathédrales seraient inférieures pour notre temps, avec leurs sculptures, leurs fresques, leurs mosaïques et leurs verrières.
Il paraît que la Renaissance découvrit rincompatibilité de la doctrine ecclésiastique avec celle du Christ : assertion bizarre ? Il faudrait dire l'incompatibilité des passion's d'alors avec la doctrine ecclésiale et ce n'est pas la même chose.
François d'Assise (et non saint François) seul adopta, au gré du comte, la doctrine de Jésus dans toute sa signification. Quant aux papes, rois et prêtres, ils restèrent sans religion aucune, ayant découvert la fausseté de la religion catholique.
A l'appui de cette thèse, nul argument :
Jules II fut terriblement profane en ses moyens, mais comment dire qu'il était sans religion. Comment la Renaissance est-elle la négation de la religion : presque tous les chefs-d'œuvre religieux appartiennent à la Renaissance^ Michel Ange, Raphaël surtout, Léonard de Vinci sont
d'excellents catholiques. « C'est à ce moment qu'un doute s'élève sur rinfaillibilité du pape, qui n'a été promulguée que par Pie VII, c'est-à-dire, quatre siècles après. »
« La foi étant morte au cœur des prêtres^ l'art n'a d'autre base que le plaisir personnel, et les classes élevées retournent à la conception première de l'Hellade. »
Si un Turcoman écrivait une histoire des races latines, il accumulerait moins d'erreurs. Le sentiment des trecentistes ne se retrouve pas dans l'art qui a suivi : du moins de Masaccio etMantegna jusqu'aux Carraches, à Sacchi, l'art a recherché la plus grande dignité et gardé le même haut style.
La communion de saint Jérôme du Dominicain et les Poussins ne sont pas sans valeur morale, sans expression religieuse, et Carlo Dolci et Sasso Ferrato sont des Raphaël, à côté des hideurs que le bon.
Tolstoï peut voir dans ses églises nationales.
L'idéal religieux a si bien survécu à la
Renaissance, que le xix^ siècle a eu une renaissance catholique par l'esthétique. Ce mouvement créé par l'immortel Chateaubriand, continué par Lamartine et Balzac, a resplendi en Hello, Villiers, d'Aurevilly, Lacuria, Gratry, Lacordaire et Baudelaire.
Le Barbare garde au fond de son cœur une haine de la Grèce^ comme le musulman, son horreur de la Trinité et le chambellan russe se révèle tout entier dans une phrase qui sent leau-de-vie et non l'intégrité du cerveau :
« Il y a deux mille ans, un petit peuple mi-barbare modelait fort bien le corps humain et construisait des édifices agréables à la vue. »
Vraiment, et qui a donné les règles du raisonnement : le semi-barbare Aristote, je crois ?
Est-il si vrai que la Foi ait abandonné si tôt et si complètement les hautes classes catholiques, l'écrivain russe ne prend-il pas le phénomène schismatique pour son exemple ? Telle la niaiserie de l'église russe
et rimbécilité de son clergé, que, seul, le moujick la garde : il n'est pas un russe cultivé qui pratique la religion grecque et ne méprise les popes : tandis que l'élite latine est restée fidèle à sa religion et le prestige du prêtre n'a point décru.
D'après Tauteur d'Anna Karénine, la beauté n'est devenue le but de l'art que par la décroissance de la foi : il prend les imperfections des primitifs pour une sévérité voulue, il n'a pas suivi l'effort constant vers la beauté, infructueux chez Cimabve, presque réalisé dans Giotto triomphant avec Masaccio. Qui rechercha davantage la beauté que Fra Angelico, et celui-là croyait comme un enfant, mais il était d'une race supérieure.
Dans son étude des origines esthétiques, le russe ne mentionne jamais ni l'Egypte, ni la Babylonie, il ne voit qu'Israël et les Grecs, et avec des yeux prévenus.
4c Le bien était déjà connu des juifs du temps d'Esaïe » paraît-il. Vraiment, la férocité du nabi n'a rien enviera celle d'Assour l'oracle sur Babylone se complaît à évo-
RÉPONSE A TQLSTOI 67
quer le fer faisant sa gaîne de tout homme debout ; dans les maisons pillées, le viol des femmes^ l'écrasement des enfants sur le seuil...
« J'éteindrai le nom, je perdrai les restes, les rejetons, la race, » s'écrie le Dieu des armées^ AUah-Jéhovah ; il se tourne vers l'Egypte : « J'armerai l'Egyptien contre l'Egyptien, le frère contre le frère, l'ami contre Tami, la cité contre la cité, le royaume contre le royaume, » et, en reconnaissance de tant de célestes bienfaits, Jéhovah sera reconnu par l'Egypte !
Quel défaut de critique peut amener à trouver en Israël un sentiment précurseur du sentiment chrétien : l'idée seule d'un peuple élu est la négation du christianisme, et Tolstoï n'a pas rafraîchi le vague souvenir de ses lectures. Plotin est cité sur la même ligne que Sénèque le philosophe, Plotin qui dit en sa première Enneade, au livre du Beau :
« La beauté est quelque chose que l'âme reconnaît comme intime et sympathique à sa propre essence, qu'elle accueille et s'as-
simile. Ceat TesseDce supérieure de Tâme qui ressent une affinité de nature avec l'œuvre d'art... Que ressentez-vous en présence de nobles occupations, de bonnes mœurs, d'habitudes de tempérance et, en général, en présence d'actes et de sentiments vertueux de tout ce qui constitue la beauté des âmes.
« Le courage ne consîste-t-il pas à ne pas craindre la mort qui n'est que la séparation de l'âme d'avec le corps : la grandeur d'âme n'est que le mépris des choses d'icibas : enfin, la prudence c'est la pensée qui, détachée de la terre» élève l'âme au monde intelligible. L'être est la bauté ; Tâme est belle par l'intelligence, puis les actions, les études sont belles parce que rame leur donne une forme. »
Pourquoi le chambellan n'a-t-il pas suivi le conseil de Numénius : « Celui qui écrit sur le bien doit remonter plus haut que Platon, à Pythagore, et qu'il expose la concordance platonicienne avec les dogmes des Brahmes, des Mages et des Egyptiens. »
Voir une preuve d'imparfait développe-
ment dans la conception du bien et du beau identique c'est prendre l'accident pour l'essence et Févénement pour l'idée*
Si on énumerait les déformations que le cerveau de Thomme a fait subir à la notion de causalité, on conclurait que cette notion est surtout la mère Gigogne des insanités» et, devant les crimes qui ont eu la religion pour prétexte, on conclurait à la perniciosité de l'idée religieuse.
Cependant» si on ôtait par la pensée l'idée de cause, de l'entendement humain et le fait religieux des mœurs, on reculerait épouvanté devant l'amas de stupidités et l'énorme fumier de turpitudes qui en résulteraient.
Dire que l'esthétique a été découverte il y a cent cinquante ans par Baumgarten, c'est attribuer l'invention du magnétisme à Mesmer, alors qu'il n'a été que son metteur en lumière. La théorie en art ne naît que lorsque les œuvres sont finies : et s'il semble à Tolstoï qu'après Plotin, il n'y eut plus d'esthéticien, c'est qu'il ne sait pas lire le langage des chefs-d'œuvres. Non,
Florence n'a pas eu de Traité d'esthétique, sinon les œuvres florentines : Fra Angelico n'a pas écrit sur les conditions de Tart mystique, il Ta réalisé ; Léonard ne laisse pas de notes sur la subtilité dans l'art ; il laisse ses dessins, sa Lise, son saint Jean ; ni Michel Ange, des observations sur l'intensité ; il œuvre et n'a nul besoin de préface ni de postface, ni de contextes, pour être le Dante de TArt : ni Raphaël, de Traité sur la composition, il donne V école d'Athènes.
Pour Tolstoï, le Beau, le Vrai, le Bien sont des paroles sans aucun sens, il voit une triple antiraonie, dans ce qui est une triple harmonie, le Beau c'est le vrai sensible, le Vrai c'est le beau conceptible, le Bien c'est le beau et le vrai réalisés.
Mais cet apôtre envisage une espèce qui ne peut comprendre que Tanonnement du pope et le vodka, et il veut réduire le domaine intellectuel à ce qu'un buveur de vodka assimile.
Cet écrivain, qui a levé l'étendard de l'humanité contre les Patries, se dévoile horriblement nationaliste ; il tire de Taccep-
REPONSE A TOLSTOÏ l
tâtion des mots russes, des conséquences de métaphysique : la langue de Pierre-le- Grand n'a pas de mot qui exprime le beau, et le beau, n'étant pas au lexique de la Newa, disparaît du langage humain.
En Tan de grâce i853, le représentant du Tzar au Saint Synode, et dont le veto l'emporte sur l'unanimité synodale, était un nommé Protasoff. Le métier de ce président du Concile, je le donne en cent mille ; c'était un général de cavalerie. .
Le pays où un militaire représente théologiquement l'empereur, n'est pas même sauvage : et les façons du comte vis à vis du classicisme n'étonnent plus : il est, ce général de cavalerie, procurateur des moujicks au Saint Synode de l'esthétique.
Mais voici que sa définition se renouvelle, Tart est maintenant cette activité qui transmet non les sentiments éprouvés, mais les plus hauts et les plus élevés, — ceux qu'on éprouve le moins ; qu'on vit rarement. Un sentiment a la hauteur de son
objet, Tamour s'adjectiv« de son but, on dit amour divin et amour profane.
Mais plus l'artiste exprimera des sentiments élevés, moins il sera compris du vulgaire.
L'angoisse d'ordre intellectuel exprimé par le docteur Faust, la détresse de Manfred sont incompréhensibles à la plupart.
Un des meilleurs effets de Tart, des plus moraux est de montrer la faute de David, l'ennui de Salomon : mais le cher moujick jugera impardonnable i'hîstoire de Bethsabé et insensée la nausée de VEcclésiaste.
Comme celui qui gagne avec peine sa vie, qui redoute la misère et la maladie, admettra-t-il que les princesses et les héros pleurent sans cause physique, au milieu de la prospérité matérielle. Il faudrait donc mettre en drame le pain quotidien, cela est possible ; maïs dès que le personnage sera écrasé à ce point par la nécessité la plus matérielle, il cessera d'intéresser ou d'être misérable : on ne peut pas avoir faim et soif pendant cinq actes et le besoin n'est pas un sentiment.
Le remords matérialisé sous les traits des furies, comment le mieux figurer qu'Eschyle ; et aussi le rachat du coupable par l'expiation : mais l'Orestie se passant entre moujicks, dans un village de la steppe» le langage employé serait forcément bas et dès lors point d'art.
Il n'y a plus d'art national, dit Tolstoï et il a raison. Mais, ajoute-t-il, il y eut un art juif et même un art russe sous Pierre-le- Grand.
Israël, incapable d'architecture et même de symbolisme, a confié à des artistes phéniciens ses figurations empruntées à l'Egypte et à l'Assyrie : quant à l'art russe, il n'existe ni plus ni moins que l'art roumain ou bulgare ou serbe.
Il constate que, depuis la Renaissance, il y a eu un art raffiné et un art populaire.
* 99 ^r d^ ^^ société européenne meurent sans avoir fait usage de l'art. » Mais comment le noble comte n'a-t-il pas compris que ce i 7° de l'humanité, qui cherche sa vie morale dans l'art, ne saurait la trouver ailleurs. Pour le moujick, le pope suffit ;
pour le russe civilisé, il faut Parsifal. Vat-on priver la classe dirigeante, celle dont dépend le sort de tous, de ses seules réactions de sensibilité.
Parmi les fonctionnaires de la République : ambassadeurs, magistrats, généraux, ministres, s'il y a quelque sentiment de douceur, de pudeur, d'humanité, ce n'est pas Thomme du temple, le prêtre qui l'entretient mais seulement le goût esthétique.
Tels que je pourrais nommer, puissants et connus, jusqu'à la centaine, seraient de la canaille s'ils n'étaient pas wagnériens, collectionneurs, bibliophiles et bibelotiers. Etrange évidence, évidence pourtant. La cour de Léon X ne réalisait pas l'idéal chrétien, certes ; ôtez-lui l'amour de Fart et vous verrez comme elle vous apparaîtra diminuée.
L'Art est la dernière étincelle de l'Esprit- Saint, qui brille dans les décadences, après l'extinction du foyer mystique : et ce bon cosaque veut l'éteindre.
J'avoue, tout catholique que je suis, qur
le sermon quiose s'intercalera la messe après Tévangile m'exaspère, parce qu'il est fait pour les moujicks chrétiens et.mal fait, tandis que la fugue de Bach ou le motet de Palestrina éveille en moi la plus vive dévotion.
Le moujick profite du sermon et s'y plaît ; moi, je profite de l'orgue.
Le russe est persécuté de cette idée que tout le monde doit vivre de la même sorte ; que certaines gens soient constamment dans les coulisses comme machinistes, cela lui gâte le théâtre : il plaint les facteurs de piano qui n'assistent pas au concert et les types qui ne comprennent la copie qu'ils composent.
« L'art raffiné n a pu naître que grâce à l'esclavage des masses populaires» pour lui^ les danseurs et les acteurs sont les esclaves du capital. Ce pauvre comte^ qui a fait en sa vie une paire de bottes, voudrait sans doute que l'écrivain fabriquât son papier, façonnât ses plumes, fondît ses caractères, composât à la case, comme Restif de la Bretonne, tirât son œuvre à la presseàbras, la pliât, brochât et vendît.
Or, la base de la civilisation, c'est la division du travail. Essayez de recoudre vos boutons et de laver un mouchoir de poche, et vous verrez la peine et le temps employés.
. Robinson Crusoif n'incarne pas Tidéal de la vie, il s'en faut ; le développement moral et intellectuel de l'homme dépend de ses heures de liberté : or la division du travail attribue une haute paye à la maind'œuvre et permet du loisir; tandis que l'ouvrier, qui aurait à faire chez soi tous les corps de métier, n'y suffirait pas.
Qu'il soit entendu que je ne défends point la production contemporaine, que Tolstoï a raison en méprisant les contemporains : je défends seulement les anciens et les classiques, et les règles qu'ils nous ont laissées.
Tare épouvanuble, le pamphlet russe contient le mot « progrès » le mot de passe des imbéciles, le cri des Homais, des Bonshommets, des Prud'homme, des républicains et enfin le credo de la sottise.
Il n'y a que des degrés d'activité et des déplacement d'activité. Le monde moderne est en formule, physicienne et le monde ancien obéissait à des conceptions métaphysiciennes.
« Cet art n'est pas produit par les masses ni choisi par elles. » Beaucoup d'erreur en peu de mots : les masses ont été un élément pour l'architecture, seulenient, il faut entendre les masses morales, à l'état de foi. Quant à laisser les masses choisir leur art, nous avons l'exemple : leur choix c'est le café concert, le refrain bête ou pornographique.
« Les cantates, les tableaux, les drames n'ont jamais été compris des masses populaires. » Quiconque a voyagé en Allema* gne sait par expérience que l'homme du
peuple allemand se plaît aux chorals et aux cantates de Bach.
L'italien dégénéré d'aujourd'hui se plaît encore aux fresques de ses maîtres et le théâtre d'Epidaure était un peu vaste pour ne renfermer que des raffinés.
Le comte ne voit que les russes, dans l'humanité ; que le moujick dans la Russie et le moujick est une race inférieure et non encore évoluée.
« La cherté de Tart » Athalie coûte deux sous, comme Polyeucte 1
« L'art transmet des sentiments éloignés de la vie laborieuse. »
J'ai déjà dit que l'art n'était pas destiné à peindre les besoins physiques mais les sentiments.
Pourquoi des sentiments d'honneur provoqueraient-ils, chez un travailleur, la surprise? Et, loin de la produire, ils sont accueilli, au mépris des cris du sang. Le parterre actuel admettra que le père tue un fils qui déshonore le nom.
Enfin, «si les artisans avaient le loisir, ils n'auraient pas la compréhension. »
Maîsy il n'y a pas cent personnes i cette heure, en Occident, qui comprennent les mêmes choses^ qui alimentent des millions dame.
Est^'ii donc nécessaire de comprendre pour aimer et pour sentir : les pèlerins russes de Jérusalem que compren€nt*-ils à cet endroit marqué au Saint*Sépulchre comme le centre du monde?
L'époque où un Redon passe pour dessiner et un Rodin pour sculpter, ne comprend rien à la ligne ni à la ronde boxe.
Les Parisiens comprennent ils l'incomparable artiste qu'est Mounet Sully dans Œdipe et Rose Caron dans Elisabeth ?
Ils le sentent à peine, mais quant à comprendre, cela supposerait qu'ils connaissent les lois du Grand Art, et elles sont si mystérieuses que leur énonciation échapperait même à leur attentivité.
L'homme a besoin de mystère, et non d'intellection ; et tout homme non devoye sentira le mystère ; ceux qui le comprennent s'appelent des Mages, des génies, des saints.
RÉPONSE A TOLSTOÏ 7 l
J'oublie que, devant le knout esthétique^ tous les hommes sont égaux et que le véritable art est Tart mouiickque, c'est-à-dire au clair de la lune en musique, les contes du chanoine Schmid en littérature et les chromos du commerce en peinture.
« L'œuvre d'art est celle qui fait ressen* tir des sentiments nouveaux, inéprouvés auparavant. » p. 129- lig. 5.
Nous avons lu^ p. 1 25, lig. 3 1 1 , que l'art doit transmettre des sentiments rapprochés des conditions de la vie laborieuse. »
Comment des sentiments peuvent-ils à la fois être proches de la vie et cependant nouveaux et inéprouvés auparavant.
Il y a mieux : « l'œuvre d'esprit doit transmettre de nouvelles idées^ ne pas répéter ce qui est connu. » A quelle source secrète puise le génie russe? Je ne sais; mais le génie latin se contente de renouveler sans cesse les formes de quelques vérités, comme on met des fleurs nouvelles sur un antique autel.
« Une œuvre artistique enrichit la vie d'un nouveau sentiment » c'est la légitima-
tion de toutes les nouveautés ; il faudrait dire « Tceuvre artistique enrichit d'une nouvelle expression un sentiment d'ordre général».
Quand un homme croit au progrès de l'humanité, son cerveau s'indure et il déraisonne. Tolstoï attend tout de l'évolution de la conscience religieuse.
Or, la conscience évolue hors de la religion, vers une morale inspirée de la seule gendarmerie.
« A chaque pas en avant que fait l'humanité,)!^ on dirait que l'humanité est un coureur sur une route qui va d'un point déterminé à un autre. Non, la terre tourne et l'humanité aussi dans le même orbe.
Voici maintenant le juif qui s'est élevé jusqu'à la conception d'un seul Dieu : et d'où sortait cette conception, sinon du temple égyptien où on la conservait comme trop pure pour la livrer aux foules.
Oui, les moujicks Israélites les premiers ont cru à l'unité de Dieu, mais en revanche ils n'ont jamais compris la trinité. Or, pour tout occultiste, l'un sans l'autre est incon^
RÉPONSE A TOLSTOÏ yS
ceptible, maïs cette matière n'est pas présentable au cerveau russe.
Comparez la littérature babylonienne au vieux Testament, et voyez si l'âme d'Israël n'est pas aussi mauvaise que celle d'Assour et si Jehovah le cède en férocité à Bel et à Mardouck.
Il s'agit d'indiquer, paraît-il, de nouveaux rapports entre Thomme et ce qui l'entoure ; ceci s'appelle de l'économie politique ou domestique.
Au contraire, il s'agit de rappeler les éternels rapports entre l'homme et ce qui ne l'entoure pas : son devenir!
Oui, l'art, en cessant d'être religieux, a cessé d'être populaire ; mais en étant religieux, il était à la fois populaire et raffiné ; les livres sacrés des religions sont écrits par dedans et par dehors ; les bonnes femmes et les subtils y trouvent une égale et toute différente paiure.
« La catégorie des émotions riches est plus limitée que celle des classes ouvrières.»
Au contraire, la nécessité empêche l'être humain de rêver, de désirer, de vouloir.
Le héros, le seul personnage d'art, est celui cjui incarne, à un degré intensif, un problème pathétique d'humanité.
Tolstoï reproche à l'art classique d'avoir peint les forts, les rois, les ducs : il ne comprend pas que l'art ait besoin de couleurs nobles et de langage pur et que la classe laborieuse soit bannie de l'art.
Iphigénie n'est pas présentée comme fille d'un roi, mais comme victime innocente.
Dans Cinna, c'est la trahison d'un ami qui fait le vrai drame. Supposons que le moujick Oreste assassine son patron^ parce qu'il avait promis mariage à Andromaque; quelle vulgarité , comme tout se rapetisse, et comment écrire les fureurs du moujîck Orestès ?
Le théâtre grec paraît accessible à tous tândisque ceux qui ont écrit pour une cour ne le sont pas : remarque fausse que Racine et Corneille démentent de toute leur œuvre.
Les malades en art publient librement et sont en librairie comme les lépreux à travers Jérusalem : on ne peut dire cependant que ce soit une ville de lépreux.
RÉPONSE A TOLSTOÏ j5
Citer MM. Pîssaro, Monet^ Sisley, ce n'est pas exposer l'art contemporain. Gustave Moreau vivait, il y a quelques mois ; il y a encore Hébert, Fernan KnopfiF, Séon qui ne sont point des malades.
Tolstoï est tellement fermé à la sensation d'art qu'il y a pour lui deux Richards en musique: Wagner et Strauss, Dans l'œuvre de Beethoven y il trouve des compositions vraiment artistiques. Le maître devint sourd, il écrivit des œuvres souvent insensées : car les sons imaginés ne remplacent pas les réels, et un compositeur doit entendre son œuvre pour lui donner la forme nécessaire ! »
Ah ! les compositions maladives et ina* chevées du sourd Beethoven!
Il juge Wagner sans connaître ni Parsifaim Tûnnhaiiser, il n'a entendu que Siegff ied et ce compte-rendu est une curiosité.
Il voit une enclume qui n'est pas une enclume, un ouvrier qui n'est pas un vrai ouvrier, qui, avec un marteau invraisemblable, frappe comme on n'a jamais frappé.
Oh ! qu'il a une grande bouche, toujours
ouverte. Puis c'est un ours qui n'est pas un ours» conduit par le héros qui a aussi une bouche trop grande et toujours ouverte.
Oh ! une remarque : « les choses effrayantes sont exprimées par la basse, les folâtres par la chanterelle. » Un autre bijou : « pas une seule mélodie mais un enchevêtrement de leitmotiv. »
Tout cela est stupide, en effet, comte Tolstoï, stupide comme un obélisque est vertical et une coupole hémisphérique.
Le dragon qui n'est pas un dragon.
« C'est si bête qu'on s'étonne d y voir assister des grandes personnes. »
La scène de l'oiseau est insupportable, pas la moindre trace de musique, et à la mort du Dragon, l'ex-offîcier russe s'enfuit avec un dégoût qui n'a pu encore s'effacer.
Ainsi, cette poétique idée du héros qui ignore la peur et la voudrait connaître, ce fils des Dieux reforgeant lui-même Tépée brisée aux mains de son père ; la merveille des murmures de la forêt, toute cette fraîcheur, toute cette puissance ont donné la nausée à l'auteur d'Anna Karénine.
Il rêvait, lui, rex-officier à un ouvrier de village et à ce qu'il eût pensé de ces bêtises, de ce conte stupide et confus. « Enfin, en se saoulant ou en fumant une bonne dose d'opium, on se produirait un effet du même ordre que les opéras de Wagner, et une œuvre fausse, grossière, absurde, qui n'a rien de commun avec Tart, fait le tour du monde, coule des millions et corrompt le sentiment de la beauté !
Comment expliquer ce succès ? « par l'arsenal poétique ; tout est beau, décors et costumes et les sons eux-mêmes; il y a des sons beaux dé timbres et beaux d'harmonie ; enfin, cette beauté est la beauté de beaux officiers !!I »
Remarquons l'indélébile niaiserie que laisse le servage militaire^ la tétralogie est belle comme un officier. »
« Tout est attrayant, c'est le rêve délirant d'un fou, proféré avec une suprême habilité. >
Tolstoï voit dans Bayreuth un truquage ; il se trompe, mais il devine que Bayreuth a nui à l'œuyre wagnérienne au lieu de la
Tf^^r
78 LA DéCADENCB LATINE
servir. A peine le maître mort, Madame Cosima s'est grimée en margrave et dès lors»
sa vanité a succédé au génie; elle n'a plus songé qu'à enrichir ses filles et qu'à adorer son fils et le vrai successeur de Wagner, aujourd'hui, c'est le banquier Von Gross qui fait suer deux millions de rente à Tœuvre : mais cet Âbberich^ qui, en fait de musique, n'entend que celle des écus, persuade à la Margrave que le fils Wagner économiserait un chef d'orchestre; et des gens qui ont dépensé quatre à cinq mille francs pour quelques heures de musique, jouissent de cette fantaisie maternelle et banquière à la fois d'entendre un orchestre conduit par un avorton. En outre, pour économiser, on fait chanter des invalides, de véritables quinze-vingt, comme le vieux Fogh, la Materna : enfin, le fils Wagner ayant hérité seulement du mauvais caractère, l'anarchie et l'engueulement régnent dans le théâtre-temple, et il n'est pas rare que ce garçon rageur exaspère les artistes qui sont à la gare, au moment de l'ouverture du rideau. Bayreuth verramême peut-
être, comment le fils tire parti des miettes du père, car le jeune Siefried pense donner une élucubration de sa manière sur le théâtre à papa. Non, Tolstoï se trompe, Bayreuth est le danger du wagnérisme, parce que Bayreuth n'est plus une entreprise honnête et d'art, mais une opération d'argent. Bayreuth c'est la maison Von Grossy Cosima, Siegfried ! Deux millions de revenu et faire chanter des amateurs par économie, voilà qui ne doit pas certes servir la cause de l'œuvre, et partout Wagner est mieux représenté qu'à Bayreuth 1 Donc, Tolstoï n'aurait pas changé d'avis; à Von Grosspolis. 11 n'a pas compris la tétralogie, non plus les fleurs du MaL
Il s'étonne que Baudelaire ait des fervents à une époque ornée de Sully Prudhomme et il cite à la Nordau, il cherche la note la plus aiguë pour la déclarer fausse.
82 LA DÉCADENCB LATINE
Et que vous VinvUtT;^ à Vitertulk fiU Des traites f des vertus ^ des DomtnatioHS,
Je sais que la doideur est la fwbksse unique Où ne mordront jamais la terre et les enfers. Et qu'il faut pour tresser ma couronne mystique Imposer tous les temps et tous les univers.
Mais les bijoux perdus de VanUque Pàlmfrê^
Les métaux inconnus y les perles de la mer^
Par votre main montés, ne pourraient pas suffire
%A u beau diadème éblouissant et clair ;
Car il ne sera fait que de pure lumière.
Puisée au foyer saint des rayons primitifs, ^ dont les yeux mortels, dans leur splendeur entière Ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs ! »
Voici maintenant un exemple de l'art des hautes cultures que le moujîck ne saurait comprendre, mais que d'autres admirent.
Je suis belle, â mortels, comme un rêve de pierre Et mon sein, où chacun s^est meurtri tour à tour Est fait pour inspirer au poète, un amour Eternel et muet ainsi que la matière
Je trône dans Va:^ur comtne un sphinx incompris, funis un cœur de neige à la blancheur des cygnes,
Ji hms k m ou ve me nt qui déplace Us lignes Êtfmudsfe mpieure et jamais je ne ris*
Les poètes, devant mies grandes attitudes
Que f ai Vair d'emprunter aux plus fiers monuntents^
Continueront leurs jours en d'austères études.
Car f ai, pour fasciner ces dociles amants,
De purs miroirs qui font toutes choses plus belles^
Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles.
Voir ce beau sonnet traité de mauvaise versification c'est un spectacle russe.
Du moment que le Comte ne comprerid pas, le moujick comprendra moins encore et le moujick c'est le nouveau sur-homme.
L'art peut-il exister, sans être compris de la majorité dés hommes ? Non, dit le russe ; le caractère d'une œuvre c'est de correspondre au plus grand nombre.
Les catéchismes sont dans ce cas : mais s'ils sont appris, ils ne sont pas compris.
« Le bon art plaît toujours et à tous », affirme le russe : ce qu'il cite comme exemple déplaît singulièrement et à plusieurs.
Les Misérables^ sont un médiocre roman corrupteur, faux, subversif et même puéril; i'infimité des personnages de Dickens me gêne et la Case de l'oncle Totriy malgré sa grande action morale, est une piètre chose.
U Emile di ramené plusieurs grandes dames à allaiter elles mêmes leurs enfants, mais VEmile reste un tissu de paradoxes.
« La majorité a toujours compris Tart le plus élevé, la Genèse » je veux bien baiser le bout du sabre du Tzar, si le Tzar veut me prouver qu'il comprend les premiers chapitres du Bereschit,
Donc, plus une œuvre est haute, plus elle est accessible et compréhensible à tous :
car, et cela il faut le retenir, pour le cas où Tolstoï serait persécuté, cela lui vaudrait un certificat d'irresponsabilité ; car, « Tart agit sur les hommes indépendamment de leur développement intellectuel » même une œuvre d'art vraiment supérieure peut être incompréhensible aux hommes trop savants. »
Quel cerveau brumeux que ce cerveau russe, il confond sans cesse sentir et com-
prendre 1 comment dire que Tinstructîon empêche de comprendre : plus un cerveau est cultivé, plus il saisit vivement les choses qu'on lui présente : mais comprendre n'est pas sentir, je comprends trop bien le prône du curé et je ne le ressens que comme un sujet d'irritation et ennui.
L'auteur entend compréhension au sens d'ahésion ; il ne veut pas qu'une œuvre d'art fasse penser à une autre œuvre an^ cienne et classée, et c'est l'aveu de Timpuissancc d'une race : qu'il essaie de refaire le fragment d'un chef-d'œuvre^ il verra qu'il est, au fond, un barbare.
Apprécier une œuvre d'art suivant sa beauté lui paraît aussi étrange que de ne juger de la fertilité d'une terre par la beauté du site. Mais, auguste Moujick, la beauté d'une œuvre est la raison de sa fertilité, l'œuvre ordinaire est mort-née et ne produit aucune impression durable, tandis que le chef-d'œuvre agît perpétuellement.
Les psaumes sont fertiles pour le contemporain de Nicolas H, comme pour celui de Daoud.
Tolstoï trouve quatre caractères au mauvais art : Temprunt, c'est-à-dire l'ancienneté du sujet. Racine a eu tort d'écrire Phèdre d'après THîppolyte d'Euripide. Ensuite l'ornèment, il blâme la description colorée, la bataille des Francs, des Mavtjrrs lui paraitra fautive; il ne veut pas d'effet, pas d'an* tithèse, pas d'opposition, ni de clair obscur. Enfin 9 le quatrième procédé criminel s'appelle Yattrait qui réside dans la complication de l'intrigue.
L'art se bornera donc aux sentiments éprouvés par l'artiste, et l'artiste ne sera pas professionnel, enfin il ne doit pas exister de science critique.
Et alors surgit une page de nihiliste littéraire. Les trois tragiques grecs grossiers et souvent insensés avec Dante, Tasse, Milton, Shakespeare; il nous laisse laCa^e de Voncle Tom et les romans de Dumas père ; il nie tout Raphaël et tout Michel Ange, y compris l'absurde jugement dernier ; il nous concède des remplaçants, le nommé Gay et son Jugement^ et le nommé Liezen Moyer, et sa signature de
l'arrêt de mort. Laissez le réformateur continuer et il vous dira que l'homme occupé du véritable art a rarement besoin de représenter le corps nu. Comment réfuter de telles niaiseries, et voulez-vous une collection d'aphorisme ?
4c Aucun orgue ne peut être comparé au chant d'un berger qui a Tinstinct musical.
< Aucune photographie ne rend une image comme un bon dessinateur.
« Aucune rhétorique ne trouve Tharmonie d'une phrase que devine le sentiment* »
Ce Martin Luther de l'esthétique a pensé qu'il ne serait pas compris; une vérité élé* mentaire échappe parfois aux plus intelligents, » et il ne compte pas convainre.
De quoi veut-il convaincre? Il y a deux parties distinctes dans cette diatribe : l'indignité de Tart contemporain et nous en tombons d'accord avec lui. La préférence à donner au jugement de M. X. sur celui de Michel Ange : c'est autre chose.
C'est autre chose aussi de prétendre que {'homme qui a gardé toute la fraîcheur de sa nature, (où est-il cet homme?) choisit la
véritable œuvre d'art sans se tromper, comme l'animal trouve, au flair, la trace qu'il cherche. » Il n'y a plus d'homme dans cet état de fraîcheur ; promenez un nioujick au Louvre, où s'arrêtera-t-îl î Nul ne peut le supposer et l'expérience ne prouverait pas grand'chose.
« L'œuvre d'art efface dans la conscience de celui qui en est impressipnné toute distinction entre lui et l'artiste. » Mais, c'est la troisième phase de la mystique, la phase unitive I
« Le degré de contagion artistique est aussi celui du mérite de Tœuvre >. Ce sera donc Tœuvre banalement pathétique qui l'emportera où celle qui présentera au spectateur l'objet le plus familier : une croûte, représentant sa terre, frappera plus le paysan que le Joconde. Le malheur de cette prétendue doctrine c'est l'abaissement de l'œuvre au niveau du plus bas contemplateur.
Si l'art ne transmet que des sentiments ordinaires, c'est-à-dire l'amour du bienêtre, l'inutilité de l'effort, quel fruit portera
cette communion. Une assemblée vaut d'abord suivant son objet, et deux hommes qui s'entendent le peuvent dans un mauvais sens : c'est par cette communion du public et de l'artiste que la décadence s'accroît, car la question économique domine tout, et la production ou l'offre dépend de la demande. Cet aveugle, qui nous veut remettre en beau chemin, donne aux Egyptiens et aux Romains le même idéal.
« L'Art a la qualité d'unir les hommes. »
Oui, cela est vrai, et dans un grand voyage c'est sur une communauté d'admiration que naissent les sympathies : mais je cesse de comprendre quand je lis la « joie provoquée par une chanson ou une anecdote amusante et claire pour tous produit Tunion parmi les hommes^ » car tous les théâtres de Paris tiennent cet article.
Hors de la religion, il n'y a pas d'art accessible à la masse et le noble comte ne veut pas le comprendre, malgré des citations où ce qui n'est pas religieux n'est pas artistique.
Voir un modèle d'art religieux dans l'évêque Mirbel, l'inspecteur Jawert, Jean Valgean et vanter le peintre Lhermitte!
Molière apparaît à Tolstoï le meilleur représentant du nouvel art, comme si VAmphytriofiy n'était pas la plus grande immoralité de tous les théâtres; il préconise l'art japonais, où domine l'araignée et le monstrueux donné pour type d'art le universel. Et pas de musique de chambre, •cela est névrose ; rien que des rigodons.
La Neuvième symphonie est une œuvre de désunion et il affirme que la société mo-
derne s'extasie devant MM. Moréas, Monet et Strauss. Mais non, cher mouiick, la société moderne, la vraie s'extasie sur César Franck, sur Gustave Moreau.
La complainte des malheureux typos, des déplorables choristes, des lamentables garçons d'exposition, des martyrs du conservatoire, des torturés du solfège, déclare indigne de l'homme d'apprendre la musique ou la mimique, et son apitoiement s'étend même au collégien qui apprend par cœur les exceptions de la grammaire latine. Il croit Tenfant naturellement bon et le citoyen de Genève se trouve avoir un disciple qui dépasse le maître :
ies démences de VEmile hypéresthésiées apparaissent, et aussi une aversion monacale pour les peintures de l'amour.
Les excès russes de la métaphysique n'ont pas commencé avec Tolstoï : mais ils portaient d'ordinaire sur un domaine plus hérissé, celui de la sociologie. Le fameux Herzen, le premier nihiliste, ne jeta pas le mot absurde sur le jugement dernier de Michel Ange, s'il comprit adorablement
l'œuvre du grand Florentin ; j'emprunte ces lignes à maître Funck Brentano : « Le supplice des réprouvés commence, et, dans ce moment, un être doux, épouvanté de ce qui l'entoure, se presse craintivement contre lui, le regarde, et dans ses yeux on lit la prière, non pas le désir de la justice mais celui de la miséricorde. >
« Comme Michel Ange a profondément compris le sens chrétien de la Vierge I La voilà, la protectrice de tous les affligés, prête à arrêter de sa main timide la main vengeresse de son Fils !... Et quand je passai de ce groupe à son entourage, cet immense tableau forma désormais un tout, ce nombre infini de figures répandues de tous côtés, reçut un sens que je n'avais pu d'abord saisir, dont je commençai alors à me douter. >»
Le successeur d'Herzen, Bakounine ne s'arrête pas à de vaines contemplations.
« Le brigandage national russe est une des apparitions les plus respectables de la vie nationale russe. Abandonnons les Académies et jetons-nous dans l'émeute des paysans et des brigands. »
RÉPONSE A TOLSTOÏ o3
Funck-Brentanoa écrit remarquablement dans ses sophistes contemporains : « Enseignez à un russe une formule abstraite quelconque, ou bien il ne la comprendra pas, ou bien il en fera aussitôt une idée simple, tout comme l'enfant qui demande la lune. »
Le Russe réalise immédiatement toute abstraction, il agit, ce qui n'est qu'une allégorie de la pensée chez le latin.
Le comte Tolstoï, convaincu que l'art actuel est mauvais, a blasphémé la tradition sincèrement pour sauver l'avenir. Mais son élan chrétien reste le rêve d'un officier, c'est-à-dire une puérilité puritaine. Il s'indigne du rôle de la sexualité dans l'art, sans voir que la sexualité seule intéresse le plus grand nombre d'êtres : et vraiment quel thème est possible, sinon celui-là?
Un écrivain de mérite, Ferdinand Fabre, s'est consacré à des romans ecclésiastiques, il ne s'est pas vendu et n'a pas été de l'Académie. Que faut-il peindre ? d'après Tolstoï, les besoins physiques : mais on ne peut redire à satiété les drames de la faim : les
abonnés du Théâtre Français ont protesté contre les têtes de mort du cimetière d'Elseneur : et les deux fossoyeurs se sont empressés de tourner la scène en pitrerie pour soulager la digestion des gais Français. Le roman du doute, chez un prêtre, n'intéressera que le petit nombre. Au grand, od ne peut parler que d'amour.
Où sont les lecteurs de la Recherche de r Absolu, de la Peau de Chagrin, de Louis Lambert : ce sont là des œuvres morales,, enseignantes ; le vieux Claës fondant son bonheur domestique dans son stérile creuset, le désîr de Valentin se payant à chaque réalisation d'une perte de vitalité, et l'illuminisme de Louis Lambert, et Tandrogynisme de Séraphîtus-Séraphita ? Qui les comprendra, sinon l'élite.
On ne comprend que soi-même, et voilà pourquoi Tinférieur ne conçoit jamais le supérieur : l'état d'âme du Docteur Faust seraTt incompréhensible sans son retour sénile vers la jeunesse : Faust însexuel ne s'adresserait qu'à quelques-uns.
Mais si on ne comprend que soi-même>
RÉPONSE A TOLSTOÏ i)b
on peut, on doit aimer au-dessus de soii même, et le rôle providentiel de la volupté
î est de constituer le truchement qui relie
entre eux ce qui est en bas et ce qui est
haut.
Qu'importe la compréhension quand on
aime : les grands mystes n'ont pas défini I Dieu, ils Tont adoré.
Il faudrait donc prêcher l'amour de Tart I et non sa connaissance.
Constater la perte de la foi chez les classes privilégiées, c'est reconnaître Futilité d'un art d'élite qui tienne lieu de la religiosité perdue.
Je l'ai dit déjà, l'art est la dernière forme de la religiosité dans les décadences ; si on l'éteint, le pourrissement augmentera.
Or, l'art est l'organe moral de la vie humaine : mais il n'appartient pas à un cosaque de lacérer les antiques couronnes et d'en distribuer sans compétence.
Nous mander que les meilleures œuvres d'art modernes sont les productions de Dickens, quand nous possédons Balzac et d'Avrevilly ; nous vanter Millet et, à sa suite, cet ouvrier Bastien Lepage et ce sous-ouvrier Lhermitte, c'est de l'insolence.
Un seul art, universel, fraternel, voilà le
rêve russe :au lieu de le réaliser, en élevant les basses classes, il veut descendre Tart.
Le génie devra prendre la mesure du moujick : Fart exige pas un effort pour être senti, il n'opère qu'à ce prix son miracle qui est l'exhaussement momentané de Tâme, par des prestiges d'imagination.
Une curieuse association d'idée est celle du grand art et la richesse : et c'est une erreur. Aux représentations classiques, il y a peu de gens du monde et beaucoup de petites gens; l'instruction et le goût ne vont pas d'ordinaire avec la fortune.
Dans la bibliothèque des riches, il n'y a ni Racine, ni Goethe, mais des polissonneries ou des veuleries.
Un espoir vraiment cosaque : « on cessera d'appliquer à l'art de l'avenir la technique compliquée qui défigure les productions actuelles, exige une longue étude et une grande perte de temps. »
Tout le monde sera artiste, dans le sens où les prospectus disent : « Tout le monde
photographe ». L'idéal du poète, pour le
réformateur russe est Hans Sachs, le ço^7
gS LA DÉCADENCE LATINE
donnier poète. Ceux qui, sur la foi de Wagner, ont recherché le peu qu'il reste du maître chanteur, n'ont pas trouvé grand'chose d'admirable : et les papillottes de Jasmin et les poésies du boulanger Reboul sont de médiocres chefs-d'œuvre. On est homme d'Etat et écrivain plutôt qu'écrivain et homme de glèbe : le métier contredit à l'art ; quoique le cher russe déclare la nécessité une bonne accoucheuse et qu'il soit dommage, à son sens, que les aëdes aient à manger.
Si cet ancien officier savait ce qu'est Tart et ia difficulté renaissante de trouver l'expression neuve et vraie, comment penserait-il qu'un homme forcé à gagner son pain s'exténuera, en outre, à donner d'inestimables joies à ses semblables. L'artiste donne des émotions nobles, du rêve apaisant et on lui refuserait le toit et le pain : qu'il garde pour lui seul ses hymnes et n'en réjouisse pas la vile société où on l'estime à l'égal du plus bas.
Ailleurs, le Cosaque s'indigne des statues élevées aux artistes : cela scandalise les moujicks; je ne peux pas discuter la légitimité des marbres dont il parle, ignorant l'œuvre des titulaires, mais après les saints, qui honorera- t-on, sinon les génies?
Il veut chasser les marchands du tempît^;.
mais ce serait déjà un joli résultat si les
lOO L.\ DÉCADENCE LATINE
marchands permettaient à Tart de s'immiscer, modestement et par moments dans le temple ; mais ce temple, d'où la mélancolie^ la satiété, la luxure seront chassées, ne s'ouvrira qu'aux sentiments communs à tous et exprimés en formes communes ; la vulgarité prendra la place du lucre*
Les rapports d'époux, de parents et d'enfants, voilà les sentiments à peindre : mais l'Alceste d'Euripide et TAntigone, nous donnent déjà de sublimes modèles quoique ce soient des grossièretés grecques.
4c Voici s'ouvrir l'immense domaine de lart populaire et enfantin » et savez-vous ce qu'il contient ce domaine^ les anecdotes, les proverbes, les devinettes, pourquoi pas les mots carrés-, le logogriphe, et le calembourg?
Il s'agit d'amuser des enfants : Soit.
Pourquoi déranger l'artiste pour cela? Un savoyard et sa marmotte, un montreur d'ours et sa bête suffiront. Ainsi, ce puritain qui hurlait tout à l'heure devant t^i^frofanàtion du temple, y introduit la gaîté des brutes^ l'amusement des ignares.
fc L, «•
Le désopilemeni des rates est chose misérable, dans les cours les plus policées, mais les rates moujickes ne se désopileraient pas suffisamment à du Molière, et je crois que les paillasses seraient toute la comédie.
« Ecrire un poème sur Cléopâtre est plus facile que de raconter une histoire?»
Il n'y a sur Cléopâtre qu'un poème de Shakespeare, tandis que des histoires, chaque jour en voit naître autant que de journaux littéraires. Maupassant contait des histoires, mais il n'eût pu toucher à Cléopâtre ; le comte Tolstoï^ aussi, a conté des histoires, qu'il essaie d'écrire dix lignes dignes de Cléopâtre.
L'incendie de Rome par Néron, qui voudroit un Delacroix^ ne vaut pas non plus un dessin au crayon qui amuserait, un Granville ; et enfin quatre mesures mélodiques sans accompagnement et faciles à retenir^ valent mieux qu'une symphonie.
Quand on réforme, autant réformer complètement et le noble comte, en finissant, harponne la science et va sans doute lui
découvrir une nouvelle méthode :
i02 LA DÉCADENCE LATINE
« Je ne parle pas de la géométrie, de l'analyse spectrale des astres, des recherches sur la fomie des atomes, sur la capacité des crânes humains et autres bêtises. >
Cette phrase suffit à indiquer la tonalité, et ce qui prouve l'ingénuité du novateur, c'est l'assertion suivante : « L'art sera à tout le monde, chacun pourra s'y adonner. » On dirait qu'il s'agît d'un sport : la chasse ou la pêche ; ce n'est plus l'art pour tous, mais tout le monde artiste.
Mais voici que les sentiments transmis par Yart se forment, grâce aux donjiées de la sciejîce : on pourrait donc, d'après l'œuvre d'art, reconstituer le scientifisme d'une époque; et quelle grande différence découvrirait-on entre YOdyssée et le Timon de Shakespeare, entre le livre de Job et la consolation de Boëce, entre le cantique de la Sulamite et les rimes de Pétrarque? La différence psychique est appréciable non pas la disparité d'aucune donnée scientifique. Déjà M. Emile Zola avait voulu donner à l'art un déterminisme expérimental et
RÉPONSE A TOLSTOÏ Io3
sa billevesée n'a produit qu'un peu d'amusement chez les bons esprits.
Respecter l'essence de chaque forme verbale, ne pas subordonner abusivement une matière à Tautre^ maintenir chaque manifestation en sa voie logique, voilà ce qui manque aux conceptions de Tolstoï : et ce qui manquera toujours à la pensée russe.
Cette pensée n'est qu'un sentiment généreux^ mais tellement matérialisateur de l'abstrait, qu'il le déforme et le rend méconnaissable. Les deux peuples les plus passionnels sont également incapables de vraie philosophie, l'un au midi^ l'autre au nord.
Quinze ans déjà passés, le premier cerveau de toutes les Russies se posa cette question : Qu'est-ce que l'art? Il y amis autant de peine que de temps, lui-même Tavoue pour aboutir à un monceau d'absurdités.
L'incapacité de la race russe en matière métaphysique est démontrée, de ce jour :
mais chaque fois qu'il y a bonne volonté, il y a lumière, et nous allons dégager de
ce fatras ce qu'il contient de vrai et de généreux. Car, nous sommes en présence d'un fanatique sincère, à moitié protestant, à moitié musulman.
Gomme Tun, il repousse l'autorité de l'Eglise, comme l'autre il rejette la Sainte Trinité ; ajoutez à ces deux tares la passivité boudhique et Tinthéologisme du grec et vous aurez un total des erreurs religieuses réalisées dans le même esprit.
Toutefois cet esprit est essentiellement chrétien et charitable, et ce qui est dit au nom de la charité mérite réfutation.
Nous allons, non pas en quinze ans mais en quinze heures, refaire le livre de Tolstoï, en retenant son but, qui est bon.
Quiconque parle sincèrement, au nom du Christ, doit être écouté, car, en ce nom»
aucune parole ne contredit tout à fait à la vérité : et, de tous les écarts, ceux de la charité sont les moins antipathiques à combattre.
Or, le comte Tolstoï s'est croisé en inquisiteur chrétien et a demandé compte à l'art de tout le bien qu'il ne fait pas.
Essentiellement propagateur, l'art multiplie le bien ou le mal par l'exemple sentimental, par l'excitation Imaginative. On aime selon les romans de son temps ; Tâme a ses modes, non moins impérieuses que celles du corps, non moins significatives. La paillardise du Moyen-Age, lourde, brutale, était la débauche d'une époque vigoureuse; la perversité actuelle est le péché des tempéraments appauvris et qui mettent plus d'intention que d'action en leur déportement.
On ne réforme pas l'art : on peut seulement le différencier dans la génération suivante. Les derniers romantiques^ déjà dépaysés sous l'Empire, restèrent anachroniques jusqu'à leur mort, sans pouvoir reprendre contact avec la nouvelle génération. .
On demeure riiomme des premiers poètes qu'on a lus : le tempérament esthétique se modifie moins que le physique, et le public, qui a applaudi Thérésa et sifflé Tannhauser, devenu infime minorité, gardé la même façon de sentir, sans oser la manifester. 11 y a un grand et petit art, il y a aussi un bon et mauvais art ; tout dépend des exemples qu'on en donne et ceux-là de Tolstoï sont grotesques. Sa culture manque d'étendue. L'humanité inférieure qui grouille autour de sa demeure rurale l'empêche de voir le genre humain et de le comprendre. Etroitement borné par sa race, moujick supérieur et chrétien ardent, il n'entre cependant pas dans la catégorie des vrais penseurs et des saints.
Il veut le bien sans reconnaître les séculaires nécessités de sa manutention : il élève le Verbe du Christ au-dessus de tout et il se détourne de l'Eglise qui est la création de ce même Verbe.
Semblable à un prophète qui clamerait contre la monarchie, parce qu'il rencontre un mauvais monarque, il voit de mauvais
RÉPONSE A TOLSTOt IO7
serviteurs du Verbe et il rêve d'en créer de nouveaux et comment ? Par la plus protestante des conceptions.
La mission de Tart, pour lauteur de la Paix et la Guerre^ est la réalisation de l'union fraternelle entre les hommes. Oui, mais il faudrait commencer par diriger les forces esthétiques contre les massacres permanents de la vie coloniale. Le Français en Algérie et à Madagascar» l'Espagnol aux Antilles, l'Anglais dans Tlnde et tous les chrétiens en Asie et en Afrique sont des tortionnaires incessants.
Le comte Tolstoï sait parfaitement qu'il n'y a aucune légalité en Russie^ qu'on y exécute sans jugement et que le mode le plus commun est la disparition pure et simple. Pourquoi n'enseigne-t-il pas à ce peuple militarisé le mépris de Tofiicier, au lieu d'accuser Baudelaire de corrompre les hautes classes. Qu'il nous conte les mystères de la Sibérie, s'il ose, mais il se garde bien de relever jamais un seul crime russe, et cependant il est protégé par l'opinion plus qu'aucun autre. Si Nicolas II osait
io8 LA DÉCADENCE LATINE
sévir contre Tolstoï, il ameuterait l'opinion universelle. L'Angleterre s'est nui prodigieusement dans laËTaire de Wilde, alors que le personnage était de peu d'importance : Tolstoï est le seul homme en sécurité dans toute la Russie ; il peut donc s'attaquer aux horreurs de sa race ec laisser en paix les bustes classiques. Les pires folies sociales sont signées, à cette heure, par des russes ; et, au cours de son livre, il n'a pas un mot de réprobation pour un Bakounine^ qu'il ne peut ignorer.
A Jérusalem, un cawas russe brûle la cervelle à un franciscain français, quelle suite a été donnée à ce meurtre ? Les grecs valets des russes chassent de jour en jour les latins de Jérusalem ; ils jettent au vent les cendres des rois latins? Qui s'indigne?
Qui réclame ? Aujourd'hui un moujick vient nous apprendre ce qu'est le christianisme et ce qu'est l'art. Quelle plaisanterie et quelle insolence? Il n'y a dans la pensée du comte Tolstoï qu'une seule formule vraiment belle, la détestation de la guerre et le rôle social de Tart, mais ce rôle est
RÉPONSE A TOLSTOÏ I og
laissé à la libre conception de Tartîste et dès lors aucune idée d'action n'est espérable.
Le Qu est-ce que l'art ? de Tolstoï est un attentat contre la tradition latine, beaucoup plus grave que le coup de pistolet du cawas : et la contenance des lettres n'a pas été meilleure que celle des consuls. Sauf M. Doumie, dans la Repue des deux Mondes, on a laissé passer la bordée d'insanités comme si cela ne touchait personne.
Le docteur Max Nordan, dans sa dégénérescence, avait déjà fait cette critique d'une littérature qui consiste à développer Gongora et les excentriques ; mais il était mieux informé que Tolstoï, et son réquisitoire ne tendait pas à déshonorer les vieux maîtres.
Il n'est pas un artiste, musicien, qui rie respecte Beethoven et Bach ; peintre ou sculpteur qui ne vénère Michel Ange. II n'est pas un civilisé qui n'honore les Grecs. Un cosaque survient nous apprendre que nos iconostases sont des grisgris ndi« cules : et on laisse librement bafouer nos éternelles gloires.
IrlO LA DECADENCE LATINE
L-a clique grecque a détruit k tamiKau de Baudoin et de Gûdefrey et voici qn'on vient balafrer les chefs-d'œuvre de jnépris, et en quel .aoin, car It est tante ïsl gravite — au nom du Christ, rineffaihhe Sestuveur, lUi!>didl)l£ inspirateur de la <6«iprême heamé.
Il 3^ a défi iemmes russes^^citcaordininrefi, mais je n'ai pas encore vu la supémoriÊé mâle de (cette nace. N'importe qui qptent crever une toile, osx briser un marf)re ; mais q.u*«st-!ce que cela prouve contre fca toile et le marbre ? Mis en iprésenjce (d'uni panneau et d'un bkoc^ en tirer queiliquie chose serait plus méritant. Mul m'a compris l'art avant moi, vient nous dire rse gentilhomme campagnard du Nord ; ddicst 4e cerveau lélu sur lequel la divine colombe s-est reposée ; c'est un nauvd Ev/angile qu'il apporte., celui de l'ignoDorance <et ide réalité îiïtellectuelle.
Il faut une épaisseur «rnguîlière de iiigement, poiir croire qu'on appane au momrie par un livre, de si grands changements £t que la vision d'un seul remporte en :lu-
mière sur les visions séculaires des plus grands,
La an du xix^ siècle n'a qu'un privilège ; mais est indéniable, la plus grande faculté de comparaison qui fût jamais possible à un homme sédentaire. En effet, de par Torientalisme et les fouilles, Tarchéologie et les traductions, nous possédons des termes infiniment multipliés de comparaison.
Supposez Bossuet, le type sacerdotal de notre race, en présence des livres sacrés de rOrient, et son discours sur l'histoire universelle aurait été changé. Un petit peuple aux yeux de Taigle de Meaux, masquait les grands peuples : une civilisation récente s'interposait entre le savant et les vénérables antiquités. Telle la qualité de cet «sprit, qu'il eut tiré un meilleur parti que nous de ces matériaux une fois connus.
Ces contestations qui s'adressent à demidieux sont insolentes* Ne touchez pas aux couronnes^ disait Platon : il n'entendait pas celle d'Alexandre. Oannesjen Chaldée, Orphée en Thrace ont fait certainement ce
qu'ils devaient. Honorons-les et ne les nions pas.
Les théories ne sont pas engagées dans les actes qui les violent : si les sauvages espagnols portaient des croix au cou, en semant la dévastation et la mort dans la Floride, ils violaient le sens de la croix :
ils n'ont pu la souiller.
Les autodafés ne prouvent rien contre TEvangile : tandis que les massacres d'Orient prouvent contre Tlslam. La seule perversité des individus fait les brigands chrétiens, le dogme mahométan est un dogme sauvage en lui-même et qui sue le sang chrétien, car il commande de le répandre.
Si les juifs eussent été victorieux et nombreux, ils eussent été sans pitié, et voilà pourquoi Tinstinct des autres races se montre impitoyable. Islam et Israël sont des peuples élus : il faut qu'ils meurent.
Car leur dogme est insocîable et anti-humain, et, en fait, Israël est mort, mais TIs» lam est soutenu encore par \:ette même Russie qui voudrait dévorer sa proie, sans
RÉPONSE A TOLSTOÏ Il3
inquiétude et qui attend Theure où elle aura le moins de partage à faire dans la curée.
Le sentiment national est Tadversaire du sentiment chrétien, l'adversaire victorieux : et tandis que tous les chrétiens envoient des bandes massacrer, violer et piller rOrient, je trouve bizarre cet apôire que l'esprit du Christ enflamme et qui éveille la pitié dans l'âme universelle pour les figurants de théâtre que les régisseurs traitent sans égards.
Officiers français, russes, anglais, espagnols éventrent et déchiquettent des peuples entiers, et la pitié du Cosaque va aux figurants de théâtre. Quelle niaiserie I Le général Weller faisait fusiller le père à l'instant où il violait la fille : voilà qui mériterait un peu plus d'indignation que les faiblesses de Verlaine. Celui-là n'a péché que contre lui, tandis que l'officier, comme tout officier, est un monstre perpétuel dès qu'il est sorti de sa latitude et qu'il est victorieux.
Ah I cher comte, vous voulez prêcher la
fraternité et la paix, commencez par écrire la biographie de Pierre-le-Grand? Quelle race, sinon la turque, offrirait à l'analyse une ignominie comparable à cet homme^ qui réunît l'instinct aveugle du saurage à la perversité du civilisé. Pierre-le-Grand, tant que cette épithète suivra ce nom, que les russes ne parlent pas de christianisme ; tant que la colonne Vendôme sera debout^ que nul français ne se dise catholique.
Il faut renoncer les monstres ancestraux pour devenir fils du Christ. Les chrétiens actuels sont des bêtes féroces, qui font leur rhétorique et enguirlandent les instincts de la Jungle; mais les cadavres sont là pour témoigner que le pasteur anglican est le sacristain du massacre, comme le franciscain serait le grand garde de la spoliation et toujours au nom du Christ.
L'incendie du palais d'été, en Chine, a ses raisons dans la propagation de la Foi.
En Egypte, quand un Lord Cromer voulait prendre une mesure coercitive, il faisait assassiner un domestique anglais. Oh ?
les crimes anglais sont les plus corrects
RÉPONSE A TOLSTOl I I 5
qm ae commettent à cette b^ure ; mais*enfîn, quelques^ns savent qu'il n'y a jamais eu de decviche dans le Haut Nil et que ce sont là prétexte» de chrétien*
Certes, Thenre est m^aivaise pour Tart latim : mais le pire syiaptôme n'est pas qudqfue erreur de goût, quelques tics intellectuels arrangés en talents, mais Taspih ration géaéraLe dies jeunes hommes vers un soudard qui les nx^mmerait conseillers d'Etat. Tous les fils de la boaargeoisie appellent la botte: sublime qui les mettra en posâtiiom de Conctionmaire. Le vacu. ver» la servitude est presque, unanimsj et un autre vottu grouille de Polytechnique à Saint-Cyr et de Saumur à la Flèche : le vœu du massacre. Les officiera impatients d'avancement voudraient une commune au lieu d'une guerre : il y a moins de danger à fusiller des ouvriers que des soldats allemands. Ah ! cher comte, votre grand étatmajor est plus négatif du Christ que le pécheur Verlaine et le malheureux Baudelaire. Ils n'ont pas de sang sur les mains ceux-là, ils n'eussent jamais été ce que
Il6 LA DÉCADENCE LATINE
VOUS allez être, les arabes d'Occident.
Oui, le cimeterre de Saladin est en votre main, quand vous pourriez élever la sainte épée des Godefroy. Vous prêchez la parole de Jésus et vous réprouvez son Eglise, ignorant que l'essor démesuré de votre race ne peut se légitimer que par le sacre du Tzar.
Il n'y a pas d'empereur, tandis que le pape ne l'a pas couronné lui-même ; et si nul ne peut vous contester votre destin de trombe, de cyclone, de torrent, sachez du moins que toute cette violence serait sanctifiée, si succédant aux latins, le Vicaire du Sauveur pouvait écrire un )our.
Gcesta Dei per slavos.
L'Art est Tensemble des modes expressifs de l'homme moral et intellectuel.
Ces modes se subdivisent d'abord en lettres et arts.
Les lettres ne comprennent que Télocution et l'écriture.
L'écriture est de trois sortes, selon qu'elle traite :
Des idées ;
Des faits ;
Des fictions.
Tout ce qui est théorie, raisonnement ou critique, ne relève de l'art que par les qualités d'expressions.
Toute matière historique, en revanche, ne relève de l'idée que par la pénétration et l'esprit de synthèse.
L'unique domaine vraiment artistique des lettres est la fiction.
Elle commence à Taggadisme, à la parabole, au conte, s'élève au roman ou au poème et atteint parfois Tallégorie.
L'idée est un poison pour le commun des mortels, elle les corrompt ou les affole : assimilable seulement sous la forme sentîmentalisée de la fiction.
La matière historique présente de grands dangers, elle peut susciter des indignations aveugles, des représailles affreuses.
Quant à la fiction, elle devrait s'inspirer d'une direction intellectuelle : étroite avec le clergé, fluctuante avec les supérieurs laïques elle reste indifférente au bien fatalement.
Le nombre de gens, qui se permettent d'avoir chacun un jugement et un goût personnels rend désormais toute entreprise d'action intellectuelle impossible.
Le citoyen qui lit le journal ne lit pas de livre, car le journal actuel donne de la littérature, tous les matins, et signée des meilleurs noms vivants.
Un honnête homme en est donc quitte avec la haute culture, en ajoutant une revue bimensuelle à son quotidien.
Tout périodique est une entreprise industrielle, financière, politique qui incame des intérêts particuliers; ou bien c'est l'organe exagéré d'un parti et, dès lors, aussi fallacieux en son intransigeance que les autres, en leur intérêt.
Rien de pur, rien de bon ne peut sortir de la presse : elle gêne quelques bandits, mais elle fait un cours perpétuel de bandilisme : la rubrique criminelle du journal est un excitant de la criminalité.
Si la presse dirigeait Topinion, elle serait sacerdotale et auguste, mais chaque feuille n'envisage qu'une clientèle payante, non pas la vérité.
La publicité n'empêche aucun crime, ni en Algérie, ni en Arménie, ni dans l'Inde; elle barre, en revanche, toute bonne volonté, par le ridicule ou la calomnie. Donc, la forme littéraire actuelle qui est le journal ne peut, en aucun cas, servir la vérité et la justice, sinon par ce scepticisme, sa seule et triste vertu, et cette nécessité d'information qui la force à relater tout accident scandaleux ou édifiant.
Il n'y a pas de journal qui soitautre chose qu'une ambition, sinon une spéculation ; c'est le triste avatar de la cathédrale, ce chiffon quotidien est le rite de la civilisation, l'expression de l'époque.
Après le journal, le mode d'art le plus répandu est le roman ; et, depuis Balzac, le roman développe un cas psychologique emprunté à la vie contemporaine.
Le roman dit moral est une idiotie, il suppose la suppression de tous les mobiles dégoûtants des personnages. Le roman dit Immoral est une malpropreté, il suppose la suppression de tous les mobiles nobles.
Le vrai roman, celui de Balzac, est admirable et dangereux également parce qu'il découvre aux lecteurs des abîmes de corruption et que l'innocence ne peut être qu'une ignorance.
Il y a de belles âmes, et on pourrait les peindre, mais il y faudrait un talent suréminent et une abnégation singulière : cet art n'aurait pas de lecteurs.
Or, quoi qu'on ait dit, le prêtre doit vivre de l'autel et l'artiste de son art, et
l'artiste pur mourrait de faim ou d'obscurité.
Faut-il énumérer seulement Lacurîa, César Franck, Villers, d'Aurevilly, Hello, Verlaine.
Qui de ceux-là aurait mangé du pain avec ses œuvres ?
Le même parti de la vertu, qui lance Tanathèmc sur les écrivains de mauvaises lettres, n'aurait pas une niche de chien à donner à un talent. Le monde catholique a des places pour des valets et non pour des artistes.
L'individu seul, à notre époque, par sa propre force, peut œuvrer selon la Norme; à condition de satisfaire par quelque bassesse de détail à l'un des goûts pervers du jour.
L'Etat est cette personne abstraite qui fait payer seize sous, à l'ouvrier de Paris, le même vin qui coûte cinq sous hors de Paris.
L*Etat est cette entité qui prélève ud droit sur Tair qu'on respire, qui impose le bout de ciel aperçu par la fenêtre, qui vole une part de ce que le père a accumulé pour ses enfants.
L'Etat est ce Moloch qui jette tout homme valide dans la géhenne militaire^
C'est aussi une entreprise de voirie d'éducation et même de civilisation.
A côté d'une école de guerre, il y a une école des Beaux-Arts. On achète des tableaux et des canons, on apprend le brigandage des Bonaparte et le métier des Michel Ange, et enfin l'Etat subventionne des théâtres, des danseuses^ des peintres
et leur délivre des patentes et leur attribue des appointements.
Naturellement, PEtat n'est, au fond, qu'une bande d'un millier qui fait la distribution des apanages et des bénéfices : et cela ne fut jamais autrement.
Mais, autrefois, TEtat c'était le roi et il avait un goût personnel qui constituait sinon une esthétique, du moins un caractère d'unité dans la production, un style.
Il y a des formes d'art qui s'appellent Louis XIII, Louis XV, Louis XVI, il n'y a pas de forme qui s'intitule République.
Le Mac-Mahon, le Grévy, le Carnot, le Faure, ne signifieront jamais rien dans le bric à brac de l'avenir. Est-ce à dire que la bêtise d'un Mac-Mahon empêche les ébénistes de trouver une forme de chaise?
Non, mais que l'Etat mac-mahonîen a été incapable de désirer cette chaise, de la discerner et de l'acheter.
Il y a toujours un style bon ou mauvais quand l'Etat professe un goût bon ou mauvais et consacre son budget à le satisfaire.
Si M. Faure mettait au concours la forme phrygienne pour son bonnet de nuit, quelque modiste trouverait une variante fauresque à la coiffure troyenne : mais il ne sait pas le malheureux, que le devoir des podestats est d'inspirer de nouveaux casques à mèches et il s'arrange pour la nuit comme un de sa maison militaire.
L'Etat sans Dieu, TEtat qui n'a plus que la gendarmerie pour sanction, ne peut rien enseigner; mais il peut choisir dans la production contemporaine ; et par la médaille, les divers hochets de boutonnières et les commandes, amener les artistes côté cour ou côté jardin. Qu'est-ce que cela peut faire à M. Rodin de modeler un phoque en guise de Balzac ou un gorille dans sa baignoire en manière de Marat.
Ni en France, ni nulle part, en Occident il n'y a aucune direction des Beaux- Arts. C'est l'anarchie, l'incohérence et la stupidité, sous l'œil paterne d'anciens commis de bureaux : mais il y a un empereur, en Russie : il devrait exister un grand maître de l'art qui ne serait pas gé-
néral d'artillerie et qui, sans pression par la seule distribution des budgets d'Etat, serait le maître de la production.
Tolstoï se moque de Texcellente qualité d'une peinture ; il n'en voit, comme un enfant^ que le sujet : et Nicolas II, sans doute comme Bonaparte, verrait dans Tart un mode de déification de la Sainte Russie.
Donc, les Etats d'aujourd'hui ne peuvent rien pour régénérer Tart, parce qu'aucun Etat n'a su donner celte charge à un homme d'art, qui fût un homme d'Etat.
Les mairies parisiennes sont maintenant toutes peinturlurées, mais honteusement, et des scènes de rue, des scènes de ruisseau s'y étalent. Voilà l'art social tel qu'un conseiller municipal le conçoit.
Une époque n'a jamais que l'art de sa pensée et l'époque n'a pas de pensée.
Eblouie par ses matérielles inventions, aveuglée par la fumée de la houille, secouée par la trépidation de sa violente locomotion, la gare est devenue l'Eglise, et l'activité a passé du cerveau dans les pieds. Les hauts penseurs, les grands ar-
tistes furent sédentaires. Le discours sur la méthode sort d*un poêle hollandais comme l'éthique; et Phidias, comme Ictinos et Michel Ange, comme Léonard et enfin notre Delacroix, ont peu bougé de leur lieu. D'Aurevilly disait curieusement :
« Le voyage est la ressource des gens sans imagination : moi je peux me figurer le monde ». Lisez les récits de voyage d'aujourd'hui et comparez-les aux anciens ; le contemporain ne voit rien, il lave quelques aquarelles comme M. Loti. C'est qu'il faut de l'imagination pour voir : les anglais possèdent, en tant que voleurs, les plus belles sculptures du monde ; ils les regardent sans doute, mais sans les imaginer et ils ne les voient pas.
* Le cosmopolitisme détruit l'étroite patrie, mais aussi la sève créatrice : l'artiste^ comme végétal errant, à force de se transplanter^ devient bizarre et maladif. Antée qui nulle part ne retrouve Cybèle^ sa mère.
Ame errante, sans raccordement à tradition, qui se laisse fasciner par la tarentule japonaise et copie dévotieusement TEpinal
de Chine^ tandis que 1 Etat se contente de faire pour Tart, ce que les Rotschild font pour les pauvres, une certaine dépense, sacrifice à Topinion qui veut cet article au budget d'une civilisation et qui donne une même sollicitude aux haras et aux musées.
La première parole que le Ciel ait prononcée pour annoncer au inonde sa Rédemption est celle des anges, à Bethléem.
Gloria in excelsis Deo et. in terra pax hominibus bonœ voluntatis. La gloire de Dieu et la paix des hommes, voilà donc les choses essentielles et qui ont une forme connue de tous ; la religion qui a pour objet la gloire de Dieu et TArt qui a pour objet la paix des hommes.
L'artiste est donc un ministre de paix, et l'œuvre un rite de pacification ; mais qui donc envisage aujourd'hui le domaine esthétique comme un facteur social ? Il résulte du principe républicain que la vulgarité seule sera favorisée et seule elle l'est. Les monarchies, averties par l'instinct de conservation, ont posé des barrières à l'incohérence artistique : le sens royal a été
souvent un merveilleux sens critique.
« Otez-moi ces magots ji^ devant les Teniers est un ordre que je donnerais comme ministre des Beaux-Arts : mais j'ajouterais :
« Otez-moi ces Van der Meulen ».
Rien n'est lassant, à Thèbes et à Ninive, comme cet éternel monarque qui lève son sceptre sur des vaincus : et les hommes de ma catégorie ont un sourire de pitié, quand ils passent sous les arcs triomphaux. Pourquoi ces signes durables d'un événement sans importance que nationale ? La gloire d'un peuple n'intéresse que ce peuple à moins qu'un idéal ait été mêlé au combat.
Il a fallu que le sacerdote laissât le pouvoir matériel se glorifier aux murs du pylône : mais du moins ces mêmes reliefs montrent que le maître de TEgypie était le premier serviteur des Dieux.
L'art, en son vrai rôle, impose à l'homme son mystère, l'art des décadences reproduit la niaiserie de Thomme. L'art, qui présente à une époque sa propre image, s'appelle-t-il Aristophane ou Molière, est
l3o LA DÉCADENCE LATINE
un art inférieur et dépravant. Tolstoï veut que la littérature amuse le mouiick, mais non pas le lettré ; il autorise les devinettes et défend les concetti, il aime les com« plaintes et réprouve les sonnets.
Il y aura toujours des privilégiés, c*està'dire des hommes que la fortune rachète des basses nécessités ; celui qui n'a pas le soud du besoin matériel est privilégié :
quelle orientation lui attribuer : un riche qui croit se fait moine ; mais un riche qui ne croit pas, où recevra-t-il l'imposition du mystère sans quoi Têtre pourrit. Une des missions de Tart c est de faire dans les âmes sans force Tintérim de la religion. Je connais des convertis de Parsifal, des convertis de Fra Angelico, des convertis d'Eliphas Lévy : et ces convertis la eussent résisté et aux catéchistes et aux divagateursà la ToIstoL
Le Saint Esprit inspire comme il lui plaît et il lui plaît souvent d'envahir le domaine ^ réputé profane, de sa lumière la plus vermeille.
L'essence de Tart est de figurer le mys-
RÉPONSE A TOLSTOÏ l3l
tère et non de l'expliquer, de le rendre présent et non conceptible, de le produire et non de le dévoiler.
L'art est lui-même un voile jeté sur Tindéfinissable.
Plus un peuple est nu de costume, moins la concupiscence existe.
Plus la femme s'individualise, plus l'amour augmente.
La Grèce ne nous a laissé aucun accent passionnel qui soit vif.
Quelqu'un a dit que le Beau est ce qui plaît à la vertu éclairée: définition remarquable, moins que celle-ci : le beau est produit par une impression que la vie ne peut donner, ni si complète, ni si profonde.
Mais cette impression d'essence spirituelle I l'appeler un plaisir parait un abus de terme. Comment assimiler la contemplation de TEcole d'Athènes, avec un festin, une fornication ou un sport?
Ces philosophes, ces génies groupés dans une immobilité studieuse, n'agissent que sur l'entendement, et le moujick lui-même, sans nommer ni Platon ni Aristote, aura
l32 LA DÉCADENCE LATINE
rimpression d'une assemblée admirable où des êtres de paix et de lumière prononcent des formules d'éternité.
De la noblesse des poses, des draperies et des visages dans ce hautain décor, résuU tera un effet de beauté d*âme que le plus simple comprendra.
Il n'y a aucune raison pour que la Madone soit moins la Madone parce qu'elle est belle ; et montrez le dessin de Bréra à un enfant, il dira : c'est le Christ.
La beauté n'est pas un masque^ mais le vrai visage du sentiment.
Le vulgaire, puisque la nouvelle esthétique s'inspire d'en bas, refusera de voir les traits de la sagesse dans cedx de Socrate ; l'instinct populaire va, de lui-même, à tout ce qui s'éloigne de la vie : la réalité ne plaît qu'aux citadins corrompus.
Le drame ne s'est-il pas réfugié dans les théâtres de quartier? Le roman populaire n'exige-t il pas des représentants du beau sentiment? et enfin le culte du héros en art, le goût lyrique, la tendance aristocratique sont-ils gardés par les simples, tan-
RÉPONSE A TOLSTOÏ l33
dis que les mauvais lettrés se complaisent scatologiquement à leur propre image.
L'impression d'art, comme l'impression sexuelle, nous fait communier avec une vie plus intense que celle que nous menons, elle nous agite de passions plus vives et de motifs plus nobles.
Vouloir ôter à Tart sa métaphysique, c'est déclarer une science sans méthode.
Les lois du raisonnement obligent aussi bien les formes et leur ordre que la pensée les économies d'expression : et dire qu'un artiste est celui qui exprime son sentiment, c'est oublier que l'art ne comnience qu'à l'expression parfaite ou idéale, suréminente en quelque point.
Si on envisage le caractère bienfaisant de Tart, il faut le maintenir à une extrême hauteur. Rien ne profite à l'homme qui ne le hausse et ne lui impose un effort d'àme. L'œuvre au niveau du spectateur est mauvaise, car elle ne saurait opérer d'augmentation de personnalité.
Animîquement, l'œuvre d'art offre un tremplin à l'imagination ou bien ce n'est
l34 LA DÉCADENCE LATfNE
pas plus de Tart qu'une remarque sceptique n'est de la religion.
Pourquoi Velasquez, le meilleur des peintres, dégage-t-îl un ennui profond, parce que son merveilleux procédé a exprimé des âmes affreuses ou médiocres :
quelle ignoble série que celle des rois d'Espagne ; en leur visage ne luit jamais, ni intelligence ni bonté ; noirs gendarmes de l'orgueil, et profanateurs de la religion, ils portent le reflet de leur crime et Timplacabilité de leur race et ce sont des types laids des types incolores et médiocres.
Non, l'art n'a pas pour commandement:
peignez ce qui sera mis devant vous, mais peignez ce qu'il y a de meilleur en vous, et ; chose remarquable, avant 89, la laideur physique et morale fut rare, même le Guide et le Carrache gardent la perpétuelle recherche de belles âmes dans de beaux corps. Les Flamands, les Allemands ont résolu le problème de Tintérieure beauté transperçant des formes inférieures, mais dans le seul domaine chrétien.
RÉPONSE A TOLSTOÏ l35
La matière religieuse, par son objet qui est l'absolu, produit dans le même sujet, la simplicité nécessaire à Thumble et la subtilité demandée par l'exception. La Joconde ne représente rien au moujick : la distance de caste est indiminuable entre Monna Lisa et Tinfîmité paysanne : rien ne peut être de Tun à l'autre, tandis que toute Madone, parce qu'elle est la Madone, est perceptible à l'humble.
Le comte Tolstoï voudrait que Tart peignît seulement les besoins matériels : des tableaux de famine et de peste, une sorte d'instantané de la douleur physique. Alors^ l'art ouvre une baie sur l'hospice, la morgue et l'ambulance causerait une répulsion invincible : l'esprit de pénitence seul s'en approcherait. Or, l'essence de l'art est de nous séduire et de nous enseigner littéralement, par séduction, ce que la morale et la religion nous pédagogi5ent d'une façon comminatoire.
L'Art nous préserve de l'impériosité de l'instinct ; en nous insuiBlant l'idée de beauté, il raréfie nos concupiscences : nous
l36 LA DÉCADENCE LATINE
renonçons à certains péchés, par pure esthétique.
Ce plaisir delà contemplation d'art, qui exaspère Tolstoï, préserve de tomber à des joies vulgaires et déprimantes. Pour l'homme sans culture, «la première venue»
de Mercier suffit ; le raffiné rétracte son désir plutôt que de le satisfaire sans le consentement de sa conception ; et ainsi un peu moins de fumier pourrit sous le soleil.
Raréfier le mal, c'est s'acheminer au bien ; à force de délicatesse, on confine à la vertu ; les confesseurs le savent et les femmes le croient. Tout ce qui éloigne l'être des contingences et qui arrête le mouvement de Tinstinct doit être béni ; car la délibération nous écarte du plus grand nombre des crimes.
Les plus grands criminels en potentionalité ne furent jamais connus ; car la réflexion leur révéla les inconvénients de la scélératesse et ces êtres redoutables, restèrent purs par égoïsme. Il faut de Tinconscience et du vertige pour s'attaquer aux Normes ou mieux ignorer les Normes, car
RÉPONSE A TOLSTOÏ iSy
elles constituent une gendarmerie inévitable et d'inouïs châtiments.
Combien est rare Tattentat criminel chez les savants et les hommes supérieurs ?Quel génie fut un méchant ? Est-ce à dire que tous les génies furent bons : ils furent génies et dès lor§ ne commirent pas la niaiserie du crime.
Les criminels perpétuels ce sont les co« loniaux ; relevés de toute morale dès qu'ils ont changé de latitude^ ils étonnent les sauvages par leur barbarie et scandalisent les anthropophages parleur brutalité.
Celui qui aime le Beau détçste la souffrance en autrui comme en lui ; il se sentirait humilié de coûter des pleurs ou de répandre le sang, et il a fallu la fêlure de Renan pour que Néron fût envisagé en artiste.
L'artiste n'allume que des incendies de sentiments. En son esprit, il n'a que faire de brûler des planches et de la paille : sa faculté de visionnaire conscient l'empêche de matérialiser ses rêves, et si Néron avait eu du talent il eût écrit les
ff
l38 LA DÉCADENCE LATlXli
Fleurs du Mal, mais il n'aurait martyrisé, personne.
Chez rintellectucl, tout devient cérébral, même la concuspicence, et les œuvres d'un artiste sont d'autant plus impures que sa vie est plus continente. La salacité ne remonte au cerveau que lorsqu'^elle n'a point de cours matériel et rien n'est à craindre comme certaines vertus ; leur implacabiiité s'inspire de résorptions détestables.
Torquemada n*est qu'un débauché continent et toute la Dominiaille d'Espagne avec lui.
L'adoucissement des mœurs reçoit sa plus grande adjuvance de la beauté: l'art à horreur de la souffrance physique, de la maladie et de la mort ; reflet du divin il tend sans cesse à présenter des images d'éternité, le sourire et la jeunesse. Le christianisme a donné droit de cité dahs l'art à la douleur, mais morale, pénitente ou héroïque. Vainement on donnera les Laocoon et les Ugolin en modèles ; la douleur est un affreux mystère qui doit garder sa pénombre non pour éviter à l'homme un trouble, mais pour parer à son blasement.
Dans VHelladey la maladie, jamais représentée, en survenant, causait un trouble sacré ; c'était la main de Dieu qui s'appesantissait sur un coupable. Aujourd'hui, le cas morbide revêt un caractère naturaliste, déplorable pour l'âme ; on appelle le
médecin et non le prêtre î Quel moderne sentira dans son rhumatisme le châtiment de ses vices ? Est-ce que le musée Dupuytren a fait une seule continence ? Le récit détaillé du crime n'est-il pas un cours de crime et non de vertu,. et de quoi meurt la latinité, sinon d'explications [intempestives ?
L'art doit donc garder son mystère et s'il se peut, l'augmenter ; jamais il n'est plus grand que lorsqu'il déroute l'entendement.
Mais s'il doit défier l'esprit, il doit satisfaire aux yeux. L'infinie subtilité brille aux yeux de saint Jean, et l'orthodoxie plastique est observée dans ses traits; un visage peut exprimer l'inexprimable, mais il ne doit jamais contenir une erreur de proportion. Or, il suffit que la proportion soit observée pour que l'effet de beauté soit produit.
L'art relève du Saint Esprit, la terrible parmi les trois saintes personnes ; lumière et feu, elle consume autant qu'elle éclaire, et, en provoquant son rayonnement on peut être foudroyé comme Sémelé, comme se-
rait foudroyé le Dante, s'il obtenait de Béatrice le regard qu'il implore au Paradis,
Pour prévenir le danger de l'œuvre d*art, son caractère igné et dévastateur, il faut réloigner du contemplateur, parles formes et les symboles.
Clytemnestre et Egysthe ne donnent pas une leçon pratique d'adultère ; le grandissement esthétique empêche la mauvaise contagion. Figurez Clytemnestre en notairesse et Egysthe en premier clerc et aussitôt vous avez forcément une adaptation au réel, à Factuel, qui corrompt le public.
Le poison de l'homme c'est lui-même, et l'œuvre d'art empoisonne le peuple qu'elle reproduit : voilà pourquoi la comédie de mœiirs est un art pervers et d'une corruption indéniable ; tandis que le forfait héroïque ne contrevient pas à la morale, par le fait très simple de la distance entre l'œuvre et la vie.
Représenter à une race sa propre vie, c'est l'entêter dans ses mœurs, c'est-à-dire ses erreurs :
Le premier devoir de l'art est dépayser
le spectateur, de remporter sur le manteau enchanté de Méphistopheles, bien loin de sa ville.
Voilà pourquoi la légende est toujours morale et le roman toujours immoral ; voilà pourquoi c'est la malice qui triomphe dans la comédie et la vertu dans la tragédie. Car rire n*est pas le propre de rhomme, sinon de l'homme perverti et superficiel. Et de quoi peut-on rire, si on a la pensée profonde ? Le sourire et la mélancolie sont les deux pôles de l'art, et qui les dépasse n'est déjà plus conforme au canon éternel de la beauté ; car la^ violence même dans le bien, est un commencement de . mal ; car l'excès d'une qualité n'est plus cette qualité ; car rien n'est aussi contraire à la foi que le fanatisme.
La race grecque a été de tout temps la moins cruelle des races occidentales parce que son art est un art sans pathétique proprement dit.
. Toute passion est mauvaise, même la passion du divin, car le devoir humain c'est la paix et le devoir de l'artiste
c'est d'exprimer et de rayonner la paix.
Que rhumaine nature, dans l'inspiration ou dans l'acte, ne s'y puisse plier, cela n'infirme pas que la paix ne soit vraiment la grande œuvre de la vie et de l'art. Car la paix est la chose divine, selon laquelle seulement le devenir bienheureux nous est compréhensible.
S'il est certain que dans les principales doctrines il y a des subtilités et des bonnes volontés, égales entre elles aussi bien qu'ennemies ;
S'il est certain que la vertu et l'intelligence ne sont pas le privilège d'une communion ;
S'il est certain qu'aucune communion ne peut espérer séduire et englober les autres au moins d'une façon immédiate ;
Il est également certain, que ces bonnes volontés se peuvent unir et ces subtilités se comprendre ; que toutes bonnes mœurs ont des principes communs, et toutes intelligences des points d'harmonie entre elles ; que la communion entre les hommes pensants et purs est nécessaire au monde et enfin qu'il y a lieu de rechercher un Credo vraiment universel.
Cette doctrine, si simple qu'elle soit, représentant l'adhésion civilisée en totalité mériterait le nom d'humaine et aurait droit à l'intransigeance, car elle serait la synthèse des pensées conscientes et des aspirations droites. Elle s'appellerait justement l'humanisme et s'il restait des divergences, ce ne serait plus que des méchancetés.
Recherchons ces points d'harmonie de la pensée universelle.
Chacun est compétent pour ses besoins dans la mesure d'époque, de lieu et d'actiyité.
^ais le besoin d'espèce l'emporte sur ripdividuel et il n'y a pas d'hésitation entre un bien restreint et le bien total.
Donc, la discipline étant la nécessité la plus immédiate, dès qu'il y a agglomération, il faut la concevoir d'abord avec sa sanction morale ; il faut inscrire en tête de tout acte : l'idéalité.
L'idéalité, en toute matière, dénomme les conditions d'excellence^ de rareté et de perfection : plus simplement l'idéal, est ce qui enlève l'admiration vertueuse.
La libéralité, la chasteté, par exemple, ont toujours été préférées à Tavarice et à la débauche.
En art, l'idéal c'est d'abord le désirable :
qui ne préférera la vue de la jeunesse à l'aspect de la décrépitude?
Mais le désirable à divers degrés ; beau-^ coup préfèrent la fortune à la vertu et la beauté du corps à celle de l'âme : ceux-ci manquent d'idéalité^ et il les faut enseigner.
Préférer une idée à un bien immédiat c'est déjà de l'héroïsme, car la richesse et la beauté sont des biens : mah les biens ont leur hiérarchie ; et ce qui est de l'âme s'élève au-dessus de ce qui est du corps et ce qui est de l'esprit s'élève au-dessus de ce qui est de l'âme.
Une belle forme est admirable : un beau sentiment l'est plus encore et une belle idée surpasse les deux.
Quelques impérieux voudraient qu'on s'orienta tout d'abord vers la suprême beauté : mais l'homme n'a point la faculté de s'élever si haut d'un seul coup ; il faut
des étapes surtout dans la purification et la perfection.
Si les inquisiteurs avaient été sensibles au marbre grec^ ils n^auraient pu voir les corps se tordre dans les tortures.
Si les gnostiques avaient eu une plus grande culture animique, ils n'auraient pas pensé que le vulgaire put trouver son pathétique dans la métaphysique.
Tous les récits de la création même celui de la science attestent une élaboration lente du cosmos : quelle apparence que le microcosme s'affranchisse des règles du macrocosme I
La question de théodicée décide de toutes les autres, mais elle divise; pour le marabout la Trinité est un polythéisme et pour risraélite, aussi.
C'est là question de civilisation qu'il faut poser : la question d'humanisme. Ceux qui la repousseront devront être rejetés hors l'humanité ; tels les Ottomans et tout l'islam.
Le chrétien se sert du missionnaire comme éclaireur de Tinvasion : mais
-iT^
rhomme du Croissant reçoit son cimeterre de son Dieu même.
En Occident, c'est l'homme qui est mauvais ; en pays mahométan, la religion seule est méchante.
L'unanimité ne saurait se produire que dans une élite, celle de la haute culture.
« Si les hommes n'étaient pas aptes à retenir toutes les pensées émises par les générations disparues, ils ressembleraient à des bêtes fauves >, dit Tolstoï.
Mais cette aptitude n'est pas innée, elle a besoin d'un exercice et d'une application constante.
La définition de l'homme cultivé pourrait être : « celui qui est apte à retenir les penaées émises par les générations disparues. »
Il s'agit de découvrir les pensées communes à toutes les générations; celles qu'on découvrira permanentes chez les races diverses, seront vraiment essentielles.
L'homme primitif dut pourvoir à sa sécurité, à sa nutrition et répondre, par lui-même, à tous ses besoins.
L'homme civilisé est celui qui, dans les conditions de sécurité relative, trouve autour de lui la satisfaction aisée de ses besoins, pourvu que lui-même satisfasse à un des besoins collectifs.
Ce n'est qu'au moment où un potier put se consacrer à son tour et à l'argile, qu'il y eut des vases beaux et adaptés à leur destination : l'homme n'excellé en un labeur, qu'en s'y cantonnant exclusivement.
L'état de civilisation est donc celui où les attributions sont les plus strictement séparées.
En Egypte, il était difficile de ne pas continuer le métier de son père : et encore au Moyen-Age, un métier était une tradi-
l5o LA. DÉCADENCE LATINE
tion de famille : de là, les merveilles produites.
Ces principes semblent de peu d'intérêt et ne frappent pas l'imagination ; ils sont trop évidents et n'étonnent pas ; mais ils ne sont pas suivis et de leur transgression découlent des maux sans nombre.
Le militaire est un fait, il est chose de force et non homme; quand il produit son effet d'instrument on doit le remiser, comme un canon ; au lieu décela, ne voiton pas le militaire : ambassadeur, juge, administrateur ; et les insanités pullulent, parce que il y a antinomie entre la fonction de force et toute autre.
Le corps social laisse le bras commander à la tête et le ventre au cœur, d'où maladie, révolution et anarchie.
Où est la tête d'une race et sa vraie conscience? Est-ce Faust ou le débardeur?
Est-ce Pythagore ou l'hoplite? Est-ce Victor Hugo ou Mac-Mahon î
La pensée est une fonction sociale surémînente qui n'a aucune part aux agissements d'Etat : et Tolstoï sent juste « la
RÉPONSE A TOLSTOÏ l5l
science véritable, qui mériterait réellement le respect auquel prétendent les savants d'aujourd'hui, a pour but de rechercher comment on doit et comment on ne doit pas organiser la vie sociale et individuelle, comment résoudre toutes les questions de la cohabitation des hommes. »
La proposition sine qua non est ridiculement simple, mais jamais l'appliquera-ton ?
Que la justice soit entre les Etats ce qu'elle est entre les individus du même Etat.
Que ce qui est entre les membres d'un Institut soit entre tous les Instituts.
L'humanité n'est pas si forte en ses vices qu'elle puisse défier longtemps la raison manifestée.
Si tout ce qui pense, tout ce qui sait^ tout ce qui vaut, unanimement, d'un bout du monde à l'autre lançait l'anathème, Tanathème serait virtuel et frapperait de stupeur les pervers.
Mais les penseurs, les savants, les valants n'ont aucun lien entre eux, et disper-
l52 LÀ DÉCÂDENGB LATINE
sésy vagues et impuissants en leur protestation, ils n'accomplissent pas leur mission verbale qui est d'opposer la vérité à la force et de déshonorer la force si elle résiste.
Il n'y a jamais nécessité d'exterminer cinq cent mille hommes désarmés et ce prodigieux massacre aurait dû soulever toutes les consciences et celle de l'Eglise même : il s*est opéré sans contradiction.
Beaucoup d'hommes n'auraient pas de fonctions, sans l'infamie générale : beaucoup ne mangent leur pain que pétri dans le vice ouïe sang ? Sont-ils coupables ? Nul ne vient le leur dire. Depuis le Te Deum du prêtre à chaque brigandage réussi jusqu'aux honneurs civiques, tout les confirme dans leur voie.
Qui porte-t-on en terre avec cette pompe; il semble que la nation entière a perdu son guide? Ce mort fut un imbécile qui répondait à ce commandement : « tuez ce qui est devant vous » et cet imbécile disait du malheureux soldat, abreuvé d'atrocités qui s'était suicidé imparfaitement, « le militaire qui attente à ses jours est un
RÉPONSE A TOLSTOÏ l53
homme déchu. Le sang d'un soldat de marine doit être consacré uniquement à la défense du drapeau. » Sottise et cruauté voilà, ce qui vaut des funérailles nationales et comment les sots et les sauvages ne pulluleraient-ils pas î
Les mandataires de Dieu, de la Science, les théoriciens de toutes communions affir* ment que tel est le salut.
Pour faire un peu d^équilibre en ce monde pas n'est besoin d'une extraordi** naire formule :
La même morale régit la collectif et Vindividu.
Car, le plus grand crime c'est Thomicide il devient vertu et gloire, quand il est com* mis de peuple à peuple. Comment un fait abominable en soi se rachète*t-il par sa multiplication ?
Un affamé vole un pain et il va en prison, le maréchal Montauban niet à sac le palais d'été, et la Montijo, impératrice des Français, receleuse éhontée, arbore à son cou le collier volé, qu'elle tient de l'escarpe
Montauban.
lb4 LA DÉCADENCE LAtlNE
La société chrétienne enseigne à la fois la vertu pour l'individu et le banditisme pour la nation. A chaque heure de chaque jour, on égorge des races désarmées^ et les égorgeurs sont toujours des chrétiens, ils apportent l'Evangile du viol, du vol et de la torture : et le Pape affiche des sentiments italiens : or, tout patriotisme est une menace de sang et de spoliation.
La traite des noirs a été solennellement abolie^ mais le massacre des noirs et des jaunes est solennellement pratiqué.
A Madagascar, Tarmée française avait fait imprimer les débats et l'exécution des ministres, avant même de les avoir arrêtés.
Dangereux pour ses compatriotes, car il fait peser le conseil de guerre dans la vie privée, le militaire, hors d'Occident, toujours féroce est un véritable séide de TAntechrist.
On s'étonne que l'art soit seulement libidineux^ que la petite femme règne à la place de Melpomène; mais si, comme Tolstoï le remarque, la notion du Beau dépend de celle du Bien, dans l'esprit d'une
RÉPONSE A TOLSTOÏ l55
race, rien ne peut se produire d'admirable en Occident. On m'objectera les horreurs assyriennes^ puniques et romaines^ sans songer que ces fauves brutes n'avaient pas entendu le sanglot de l'Agneau, de l'Agneau qui efiface les péchés du monde.
Que sont-ils, ceux qui tuent au nom de l'Agneau, qui se servent de sa bannière pour couvrir leurs boucheries ?
■ r w i 1 vtr
Ni à cette heure, ni à aucune, Pintellîgence et la vertu n'ont manqué, mais à cette heure et h beaucoup, l'orientation a été fausse.
11 y a toujours sept justes dans une cité, mais ils ne connaissent pas ou ne s'entendent point. Le nombre de supériorités relatives est grand : que d'esprits avertis, que de mérites intimes, mais tout cela se terre, tandis que la déraison va par les rues, bruyante, ofifensive.
Si la haute culture était susceptible d'une discipline, elle régnerait : mais la faiblesse de notre caste est de ne pouvoir subir la hiérarchie ; on veut jouer des concertos et non point faire sa partie dans Toratorio bienfaisant.
L'ambition, momentanément subit un programme, Tintellectualité jamais : elle a
RÉPONSE A TOLSTOÏ l5j
peur de se diminuer en se subordonnant à la raison.
Si la Paix avait une armée, si la Vérité obtenait une obéissance passive, si enfin, il y avait des soldats de la pensée, quelle transfiguration de l'univers !
Mais quiconque vaut, se bastionne dans sa personnalité, comme un Goëtz dans son burg ; l'artiste prend son thème en luimême et tant pis si le thème est bas ; ce ne sont pas ses rêves mais ses vices qu'il nous raconte souvent.
Depuis l'amoindrissement des personnalités, l'auteur se débite, matière exclusive de son oeuvre, il convie le public au geste du pouilleux de Muriilo : et le public accourt, intéressé.
Les peintres exploitent leur maladie de l'œil, comme les acteurs leurs tics nerveux ; celui-ci perçoit les couleurs désaccordées, cet autre tire parti de la forme de son nez et, tous, hypnotisés sur eux-mêmes, grattent leur vermine, sans lassitude, tandis que le public se plaît à un art si bas qu'il n'éveille "plus une différence entre le poème et la vie.
l58 LA DÉCADENCE LATINE
Saint Ignace avait compris un des secrets de la toute-puissance, Tunification des volontés, mais il oublia un autre arcane : c'est qu'on ne forme pas des chefs comme des soldats, et qu'il n'en peut sortir des rangs: €t la Compagnie de Jésus dépaysée en notre période ne peut pas modifier son activité :
«lie en est encore au temps de Voltaire, ^Ue date : l'esprit de Tordre, induré par le militarisme qu'il contient, ne tient plus tête à répoque. Ah ! si les généraux de la Compagnie avaient été choisis hors de la Compagnie, si le génie avait pu animer cette collectivité si admirable, la déraison démocratique eût été arrêtée en son essor, car le socialisme eût été réalisé par les RR. PP. eux-mêmes : mais fidèles à de vieux programmes ils continuent à éduquer de la vicomtaille dont ils font des officiers et rien de plus!
Le xix^ n'a vu naître aucun ordre s'inspirant des nécessités nouvelles. Un homme a réalîsé la figure du moine sympathique, Lacor daire,celui-là fut éloqucnt,et celui-là fut un beau cœur et le dernier des moines illustres.
Nul n'a fait école, en ce siècle^ ni par le chef-d'œuvre, ni par l'enseignement,' Delacroix n'a pas eu d'élève, et Ruskin n'a converti que quelques miss à la Beauté.
Ce que la Bible raconte du premier groupe humain, cette confusion des langues se réalise maintenant parmi les gens de valeur, ils se méconnaissent et se fuient.
Qui les rassemblera, si l'idéal commun est impuissant à les grouper ? L'Eglise reste la seule densité vivante, qui se meuve avec cohésion, et tel son prodigieux mécanisme qui transmetle mouvement jusqu'aux infiniments petits, qu'elle servira à révolution prochaine.
Il n'y a de mot d'ordre reçu que lorsque la promesse du succès les donne à l'ambition : et cette unité ne vaut rien.
L'essence du Bien est infiniment mystérieuse : et pour le réaliser il ne faut pas le nommer. Dans une période de publicité à outrance comme la nôtre, le Bien doit se masquer et devenir secret. « Suivez cette
l6o LA DÉCADENCE LATINE
route, c'est la meilleure » est une pauvre exhortation.
L'humanité est ce noyé qu'on ne sauve que lorsqu'il s*évanouit, en inconscience :
sinon il noie son sauveur.
11 y a des bâtiments qui sont fréquentés sans cesse, et qui expriment l'aspiration de répoque : l'église, la gare, la bourse et le théâtre.
Cest le curé' et sa fabrique qui juge du plan : je ne crois pas que la mauvaise architecture soit le fait de la direction des cultes : les pontifes sont libres de leur esthétique, or donc, les pontifes sont inconscients.
Toutes les églises neuves, Trinité, Saint- Augustin, Saint- François-Xavier, sont d'abominables bâtisses. Les francs-maçons n'ont pas corrompu les maçons; M. Dumet n'a pas inspiré les entrepreneurs, c'est bien le clergé catholique qui a voulu ces temples blasphématoires : et les fidèles ne répugnent point à y venir.
La Gare, je l'ai dit, est la cathédrale de
l'agitation et de l'internationalisme^ beau fruit de charité, peut-être: ou est celle qui a un caractère : et on a fait des efforts : à Nuremberg, il y a une gare ogivale 1 Louis I®^ de Bavière qui voulut Munich vraie capitale, en désespoir de trouver un architecte, fit copier les monuments célèbres, et il fit bien, dans un pays où s'est élevé cette chose informe et hideuse, le théâtre Wagner à Bayreuth.
La Beauté d'un monument ne résulte pas, même à Sainte-Sophie, même à San- Marco, de la richesse des matériaux, mais du caractère des lignes : or, la ligne pure ne représente ni coût, ni difficulté, mais simplement du génie architectonique.
Les monuments ont pour mères les mœurs morales d'un temps ; plus un peuple s'extériorise, moins il y a d'architecture : le moderne riche vit presque en nomade, l'architecture est donc un art fini.
Mais il est étonnant que Tolstoï Tait oublié dans son livre ; peut-être a-t-il pensé que telle architecture, telle littérature, était une dure sentence pour son pays, car il
RÉPONSE A TOLSTOÏ l63
est patriote : quoiqu'il ait inspiré ce beau mot au tzar Alexandre II, < je neveux pas (lisez, je n'ose pas) faire de cet apôtre un martyr. »
Quel serait, selon le réformateur de la steppe, l'architecture chrétienne: évidemment une charpente en fer vitrée, où tous les moujicks d'une province puissent s'écraser. Dieu ouvre son temple au peuple, mais qui aura l'idée de lui ouvrir un palais ? Nul, sinon un fou. Il n'y a pas de monument démocratique, non plus de monument individualiste, il n'y aura donc plus de monument, puisque le prochain avenir ne comporte que ces deux termes.
Que reste-t-il des peuples morts? les temples. Supposons qu'un jour on retrouve les ruines des églises neuves de Paris :
que pensera-t-on de cette date où Tinforme fut le nom du saint lieu ?
Ce moujick, le prototipe humain et chrétien, Thonnête buveur de vodka qui, pour tout, a recours au pope, lequel est un moujick aussi, comprendrait-il le Parthénon? Pas plus que le musulman : églises
russes et mosquées, se valent devant l'art.
Non, l'art n'est pas ce qui est ressenti par les plus bas, l'art est ce sommet où les forts, quand ils sont aussi les bons, mènent le troupeau humain pour qu'il paisse, selon les besoins de Tâme, la sainte asphodèle du mystère.
L'art est un haut lieu où un Moïse écrit les lois de la forme^ et il faut apprendre au peuple l'adoration du mystère et non pas son commentaire.
Chrétiennement, le peuple, le pauvre, le gueux a deux palais : l'Eglise et le Musée, mais ils sont parcimonieusement ouverts.
J'ai vu les gardiens du Louvre, anciens militaires, chasser un homme parce qu'il était trop misérablement vêtu : avec cet instinct que le bourgeois a inculqué au chien contre le loqueteux.
D'un bout du monde à l'autre, en Italie, pour rançonner le voyageur, en France, pour la paix du bedeau, on ferme les Eglises à certaines heures, et surtout aux premières heures du soir où le désespéré est plus près
RÉPONSE A TOLSTOÏ l65
du suicide et le pécheur si voisin du repentir.
On dira que quelques canailles saliraient Tombre des Eglises : mais Tombre des vraies Eglises se défendrait I
Je défie bien qu'on souille Strasbourg ou Cologne, ou Notre-Dame, à moins de s'appeler l'Etat et d'y prier Dieu pour les massacres, et d'y chanter des Te Deum, après les carnages.
Le blasphème des blasphèmes c'est ce mot « Dieu des armées » ; le Dieu de Mac- Mahon, mieux vaudrait le gri-gri des nègres, le fétiche de la Nouvelle Zélande.
Le mal, c'est la force sans la sanction du droit, c'est la permanence de la force, sans la garantie de justice ; le mal, c'est l'armée qui tue par dedans et par dehors, en paix comme en guerre et qui dépasse en horreur tous les sacrifices sanglants de Carthage et du Dahomey.
Le mal, c'est la Colonne Vendôme qui dresse vers le ciel la figure du plus épouvantable maniaque de l'histoire, l'assassin aux quinze millions de victimes, l'illustre
l66 LA DÉCADENCE LATINE
anthropophage, le parfait boucher que TAngleterre n'a pas eu le courage d'enfermer à Bedlam, car de tels monstres ne sont plus des humains, mais une production sans nom de la nature devenue folle.
Il n*y a pas de nouveauté en matière de vérité, et quand on a parlé de Dieu, on répète toujours qu*il est unique *.
J'ai indiqué, ailleurs, comment on modifie les moeurs en changeant les notions esthétiques.
La première génération de ce siècle fut bercée par la cannonade et torchée avec les bulletins de la grande Armée ; la dernière, exaspérée par le service obligatoire et désabusée sur le prestige militaire, va rejeter ridée de Patrie et la barbarie qui en découle.
Mais, l'action de Tart manque à cette bienfaisante évolution, ou plutôt l'Etat encourage la peinture militaire, la plus antichrétienne qu'il soit.
Il s'agirajt d'attaquer dans l'œuvre d'ima-
* Le livre du Sceptre.
RÉPONSE A TOLSTOÏ ifi^
ginatîon, le vieux prestige de Thomme au sabre; il faudrait que l'officier ne fut plus le sympathique jeune premier des romans; il faudrait qne le vieux général, présenté en type de bonhomie, raconte un peu ses cannibalismes coloniaux.
Tolstoï s'indigne qu'un écrivain qui ne fut qu'excellent écrivain ait une statue : comme il parle d'un russe et que je ne connais pas d'écrivain» russe qui ne soit de second ordre, je ne puis discuter la justice ou rinjustice de Ticone ; mais j'insinue à l'auteur de Qii'estce que /'ar/? que la statue la plus scandaleuse est celle du tueur, de l'homme qui a envahi, massacré un peuple étranger.
Les militaires ont une autre morale que les civils: et cela est mauvais; ils ont une autre justice : et cela est épouvantable ; ils ont un autre prestige : et cela est ridicule.
Scientifiquement ils n'embarrassent aucune classe de l'institut; individuellement, ils se servent du conseil de guerre dans leur vie privée; et l'honnête français qui
l68 LA DÉCADENCE LATINE
trouverait un homme en chemise chez lui, devrait lui demander s'il n*est pas officier, car il irait en conseil de guerre et on n'en revient pas, époux outragé, quand l'outrageant est galonné. Les rancunes et les haines se satisfont de la même façon, puisque tout le monde est soldat : quelques jours on verra, comme à Constantinople, l'uniforme embrasser au hasard les femmes dans la ruç ; mais en France cela s'appellera de la galanterie, un peu poussée.
Comment se fait-il qu'on n'entende jamais dire qu'un officier soit fusillé ; on descend tous les jours des soldats de troisième classe : jamais un sous-lieutenant. A partir de ce grade, une vertu surhumaine s'inocule à l'individu et depuis un siècle je ne sais pas si un seul officier a été condamné à mort : et cela humilie beaucoup les autres professions.
La littérature a ses Verlaine et ses Wilde, la science ses Lapommeraye; le corps des officiers seul, pur et intègre, ne mérite jamais la mort. Ou bien ce métier est-il privilégié par le contrat social : est-ce une
RÉPONSE A TOLSTOl 169
compensation aux mauvaises chances de la mitraille : < tu iras au combat, mais en revanche tu n'iras jamais à Téchafaud »• Il y aura toujours des privilèges, seulement on devrait les déclarer honnêtement.
Lc3 trésoriers payeurs ne volent jamais et les officiers ne tuent points hors de la guerre : soit pour la France, parce qu'il serait dangereux de parler autrement. Mais on m'a conté des histoires soudanaises, algériennes, tonkinoises et malgaches tellement horribles que je tâche de les oublier. Ce n'est pas la peine de bafouiller que la neuvième symphonie divise les hommes quand on est compatriote de Skobeleff et autres héros.
O chrétien, épris de charité, surveille les petits fils de Pierre le Grand, au lieu de t'acharner sur la misérable luxure d'un poète : ce n'est pas l'art qui a peuplé si longtemps les mines de Sibérie, ce n'est pas l'art qui a fait cette tranquillité européenne SI belle et sereine autour du massacre des Arméniens. Ta horde, à toi, est terrible à elle seule autant que toutes les
autres ensemble et s'il y a au monde une terre ou le bon plaisir remplace officiellement la justice, c'est la tienne.
Laisse là, la grossièreté de Sophocle, o subtil patron des moujicks, et remémoretoi les expéditions du Caucase !
Changer les notions c'est varier les mœurs : reconstituer une théorie de la vraie gloire précipiterait au néant les héros du mal, et ces héros seront clairement désignés par cette formule : l'action de la force sans le droit.
L'animal agit selon sa force et son instinct; hélas! l'homme aussi et le chrétien même. Quelle est la mission de l'écrivain d'opposer leit-motiv de la conscience à la force et à l'instinct.
Puis-je? est le mot des peuples aujourd'hui. Il faut leur imposer celui? Dois-Je?
Une épée en soi vaut mieux qu'un cierge si elle est tenue par un chevalier, c'est-àdire^ selon la justice. Elle vaut moins que le coutelaâ du bourreau si elle est tenue par un homme d'armes^ c'est-à-dire, hors de la justice.
La société moderne a besoin d'une armée à la saint Ignace^ baculum perinde ac cadaver: mais la métaphysique qui est une plus grande Dame que toute nation déclare qu'il n'y a pas de gloire sans justice. Sur ce terrain, toutes les religions se sont déshonorées, et la catholique tout en premier:
les « Te Deum » du premier Empire étaient des sacrilèges de laquais cyniques. Si l'autorité spirituelle sanctionne les passions nationales, les citoyens sont relevés de tous péchés.
L'opinion seule, par la puissance des écrivains, ramènera chacun à la conscience de sa fonction.
Le temps n'est pas à construire et le xx^ ne verra pas de monument surgir ; mais l'époque est propice aux démolitions et il se prépare un grand déblaiement. La société a souscrit au combat contre l'Eglise, elle a renoncé Jésus, mais voici qu'aujourd'hui par le cloître écroulé et désert, les même ennemis de Dieu ont dressé leurs menaces contre la bourgoisie et la peur fait des prosélytes et tous les possédants se
RÉPONSE A TOLSTOÏ Îj3
rabattent vers l'Eglise; mais TEglise, à son tour ébranlée par ses mauvais pactes, chancelle.
Ce n'est pas un vain symptôme ; la Papauté ne satisfait pas la conscience universelle, elle rétonne, elle l'attriste; elle Tirrite : tristes effets. Quel mot d'ordre vient deRome, quels hommes viennent du Vatican ? L'Eglise se fait si petite, si mesquine, si docile, qu'elle a conquis, comme Henri V, l'estime de ses ennemis et le mépris de ses vrais fils, si on pouvait mépriser une mère ; c'est^déjà trop pour leur cœur, d'avoir à juger là ou on voudrait honorer, d'avoir à réprimander, là où il convient de s'agenouiller.
Les Encycliques tissées de lieux communs ne signifient absolument rien : le Pape hibou auguste dans son palais, refuse de parler. Il se tait urbiet orbi.
Ce sera l'écrivain indépendant qui rappellera les nécessaires vérités ; mais cette parole illuminatrice dans la bouche du Vicaire du Christ devient séditieuse sous la plume du fidèle : et il faut renoncer son
zèle OU la vérité. Aujourd^hai qui a la foi passe pour hérétique, tellement on s'est aveuli : et les pasteurs assurés par une certaine régularité, effet de prolongation de mouvement, ne comprennent pas même qu'on s'inquiète: le casuel de la paroisse ne décroît point !
La Religion depuis un siècle a horreur de Tart : il faut qu'elle prêche, elle le fait avec tant d'humilité que les illetrés seuls supportent les verbiages de la chaire.
Elle a besoin d'images; elle choisit les plus niaises : elle consomme du papier imprimé dont le style est exclu pour laisser toute la place à la piété et l'archevêque de Paris, ce marabout digne de la mosquée d'Omar, ne connaît ni le nommé Wagnère, ni que les R -f- C ont bâti Notre- Dame, il s'en tient au Bréviaire, le cher mouton-berger, et ce seul livre est encore bien lourd pour sa cervelle.
Un groupe d'artistes demande une messe, à l'intention d'un effort d'art religieux : et M. de Guibert la refuse.
L'art c'est le diable, peut-être, mais pas
celui du clergé, un autre dont il ne faut rien dire.
Travailler pour les églises c'est abandonner ridéal : le goût religieux est dirigé par des dévotes bilieuses qui adorent le blond, le rose, le doré et la niaiserie : la stupidité est leur prisme pour regarder la sainteté.
Les cuisses d'ange des confessionnaux à saint Bavon de Gand, la danse du chale de sainte Véronique à saint Pierre et à. ce même saint Pierre les cupidons qui s'amusent avec la tiare et les clés: voila l'art chrétien.
Les natures vicieuses se reconnaissent à un traita la peur du nu : l'Anglais le plus dépravé des occidentaux en est le plus pudique. Il y a des esprits ténébreux que la beauté horrifie, qui conçoivent le salut à la Philippe II ; pour eux la colombe du Graal est une chauve-souris. Ces jansénistes d'instincts, protestants inconscients, voudraient assombrir la religion, Tétriquer: leurs pauvres poumons ne supportent pas l'air vif et sain.
Le salut n'est pas la pénitence, pas plus
que la santé n'est le remède. On va à Dieu par l'enthousiasme et les bonnes oeuvres, Jean qui rit y parvient comme Jean qui pleure : il n'y aura pas qu'un seul tempérament parmi les élus.
Unité de tendance, certes, mais aussi multiplicité de moyens : telle la formule.
Hors de l'Eglise, pas de salut ; mais l'Eglise est plus étendue qu'on ne suppose.
Quiconque vit comme s'il connaissait Jésus, quoique l'ignorant, fait partie de l'Eglise : quiconque fait les oeuvres chrétiennes est chrétien, fût-il bouddhiste par les mœurs.
Quand il s'agit • d'étudier une période esthétique, la question d'art est une question d'âme qui soulève tous les problèmes du bien et du mal : car l'oeuvre est le fruit d'une époque et reflète exactement son aspiration.
Il faut donc montrer l'état de la sensibilité chez un peuple, ou plutôt dans l'ensemble d'une civilisation.
Le lieutenant espagnol Portas faisant arracher les ongles, tordre les testicules, brûler les hanches, briser les poignets.
arracher les lèvres à Aschîeri, Collî^, Nogués, Molas, Mas, Synier; le pacificateur des Philippines Polavîeja qui arracha les yeux et brûla la plante des pieds au frère d'Hau-Kai, voilà qui est. autrement anti-chrétien que les écarts de goût des poètes français.
A l'heure ou j'écris, on viole les femmes juives en pleine rue d'Alger, sous l'œil bienveillant du catholicisme et de la civilisation.
Urbain Gohier, un des plus nobles intellectuels de ce temps, a composé cette brochette de faits d'après la correspondance des Compagnies d^A/rtques. •
Le colonel Combes, du 47* de ligne, écrivait d'Orléans, 18 juin i836 :
Nous pûmes, au moyen de nos braves alliés, incendier dans notre route et dans un grand rayon tout ce qni était brûlable. La campagne fut en un instant un vaste océan de feu. Cette manœuvre fut continuée les jours suivants.
Le colonel Smidt^ du 53* de ligne, écrivait de Medeah, 18 mai 1841 :
Le duc de Nemours a visité ma capitale. Il est heureux qu'on ignore en France comment on a traité celte pauvre ville ; ce n'est plus qu'un amas de ruines. . .
Le cbef.de hataillon Westée, delà légion étrangère, 3 juin 1841 :
Nous avons fait immensément de mal à Témir en détruisant ses entrepôts et en ruinant ses alliés. Le nombre de douars incendiés et la quantité des récoltes détruites est incroyable. Sur les deux Rancs de la colonne, on ne voyait que des feux.
Du capitaine Canrabert, futur maréchal, i**" janvier 1842 :
Nous avons surpris de nuit une assez grande quantité d'habitations de Kabyles et enlevé plusieurs sortes de troupeaux, des femmes, des enfants et des vieillards... Le soldat, mal ou pas surveillé, excité d'ailleurs par l'appât du pillage, se livre aux excès les plus grands qui vicient singulièrement son caractère.
Du chef de bataillon de Lioux, du 53^ de ligne^ 20 mai 1842 :
... Pendant ce trajet, comme durant les jours qui s'é^nt écoulés depuis notre départ, on détruisit beaucoup de pauvres villages et de riches et abondantes inoîssoiis.
l8o LA DÉCADENCE LATINE
Du commandant Forey, futur maréchal, même date :
Le général Qiangamier a trouvé l'occasion, par son activité, de faire quelques razias qui ont enlevé aux* Arabes de cinq à six mille têtes de bétail et de sept à huit cents prisonniers, surtout en femmes et enfants.
Du chef de bataillon Bouteilloux^ du génie, 20 juin 184.2 :
Depuis le mois de décembre, on exécute dans toutes les directions des razzias organisées par le général Changarnier, qui est une véritable capacité militaire {sic). Ces razzias, qui ont été très habilement conçues, ont ruiné ou du moins commencé la ruine du pays. Puis^ dès le mois de mars, les colonnes sont sorties, faisant la guerre aux récoltes, qu'elles faisaient manger en herbe par les bêtes de somme. On a fait beaucoup de mal aux cultivateurs, aux gens paisibles qui, de tout temps, étaient portés pour la soumission.
Du capitaine Cler, futur général , i*"" juillet 1842 :
Depuis cinq mois que je suis dans ce pays, j'en ai passé quatre en expédition. Pendant ce temps, j'ai vainement cherché une idée de combattre sans pouvoir la rencontrer. Nous n'avons fait la guerre qu'aux trou-
RÉPONSE A TOLSTOÏ l8l
peaux, âux habitations, aux récoltes et à la partie la plus infime de la population.
Du commandant de Lieux, du 48^ de ligne, 23 avril 1843 :
Nous rentrons d'une nouvelle expédition... Notre colonne avait mission de tout ravager sur son passage et à plusieurs lieues autour de ses bivouacs successits. En effet, Ton a beaucoup détruit ; des villages entiers, de grands et véritables villages ont disparu par Tincendie, et plusieurs milliers de pieds de figuiers, d'oliviers et autres ont été coupés.
Du lieutenant-colonel Forey, futur maréchal de France, 26 avril 1843 :
... Tous, nous étions stupéfaits de tant de beautés naturelles. Mais les ordres étaient impératifs, et j'ai cru remplir consciencieusement ma mission en ne laissant pas un village debout, pas un arbre, pas un champ...
Dans cette expédition, on a brûlé plus de dix grands villages, coupé ou incendié plus de dix mille oliviers, figuiers, etc.
De M. Dussert, sous-directeur de la province de Constantine :
Le général Baraguey d'Hilliers, dans ses dernières expéditions, a détruit, dit-il, plus de cinq mille oliviers.
i82 ul dëcâdbncji latine
Si nous ap{|auvnssona le pay& d'avancev q|ui*fta feronsnous quand nous Taurons ?
Dtr Ueunenant Pierre de Caisl!ritea« :
Nous sommes restés plusieurs jours à ce bivouac, détruisant les figuiers^ les récoltes, et nous ne. sommes partis que lorsque le pays a été entièrement ruiné,
Da colonel Dubern^ da 9' chasseurs^ 4 macs i84|6> :
I.es chevaux, les bœufs et même les moutons vcont manquer totalement ; la guerre a détruit les premiers et e itravé la production ; les razzias ont achevé Textinction de la race bovine ; il en a été de même pour lesF montons.
Au résumé,, nous détruisons le pays que- noas^ prétendons coloniser et civiliser.
Depuis trente ans, il n'y a pas de guerre en Occident ; on est trop lâche pour attaquer des gens qui peuvent se défendre, et on va sur des faibles pour brigander sans péril.
Tout officier est un antéchrist; rincendie, la destruction systématique voilà Tesprit de Tarmée dont les chefs sont bercés sus
RÉPONSE A TOLSTOÏ l83
les genoux des jésuites. Oh I détruire des moissons, couper dix mille oliviers ! Et on parlera des Huns et un ex-officier russe viendra déclarer que la Grèce fut grossière.
L'écrivain, qui prend son mot d'ordre du divin crucifié, doit réserver sa colère pour l'énorme amas de crrm^es incamé sous la forme coloniale ; les peuples cruels fi'eurent jamais d'art, et la France, l'ignominieuse France, incendiaire des blés et destructrice des arbres, ne peut plus avoir que des garde-chiourmes et le protectorat russe.
Montmartre, c'est-à-dire Texploitation des jeunes talents par les limonadiers, et l'alliance de la bohème avec la galanterie, a plus fait pour hâter la décadence que Ton ne suppose.
Ces poètes qui ont débité leurs vers entre des bocks et parmi la fumée des cigares avaient du talent pour la plupart.
Mais, soit nécessité» soit faiblesse ou succès facile, ils ont consenti à diminuer dans le public la notion du poète, d'abord; et puis, inféodés à tel café, comme un rédacteur à son journal, ils ont attaqué et sali, suivant la fantaisie du patron. Et le bourgeois, c'est-à-dire l'homme riche et sans culture, a trouvé drôle de pouvoir se payer pour cent sous la déchéance de cet être qu'il déteste de toute son âme et qui Tembêtait avec les tours d'ivoire de jadis. Ah ?
RÉPONSE A TOLSTOÏ l85
si ces malheureux lyriques livrés aux bêtes avaient entendu tel bourgeois disant à son épouse : « Ah ! les poètes te font rêver : je vais te les faire voir les nouveaux Vigny^ les Musset actuels. » De rintemérabilité, la poésie est descendu au cabaret; TElvire actuelle est une pierreuse, habituée de Saint-Lazare et qui a pour héros et seigneur un assassin de passants.
Les plus récentes poésies,parmi celles qui valent^ sont consacrées au monde de la préfecture de Police et de la Grande Roquette.
Les femmes du meilleur monde se font conduire dans des tavernes où on les hue où on les abreuve d'obscénités et ce sont les pères, les époux, les frères qui les conduisent. L'ordure et la vulgarité sont les Muses de l'heure : mais la vulgarité l'emporte, elle met si bien à l'aise, c'est l'art à l'image de l'homme, l'art niais. A qui la faute? à l'Etat; un homme qui a passé par l'école laïque et la caserne peut-il encore se plaire aux nobles choses.
Le café-concert est l'art qui convient aux garnisons.
l86 lA DÉCADENCE LATINE
Depuis deuK ans, la colonne des théâtres s'est enrichie d'une vingtaine de mauvais lieux, où on ne voit pas seulement des femmes jolies et déshabillées, mais où on trouve autant d'art que la grivoiserie en comporte.
En revanche, la Comédie-Française joué le répertoire du PalaiS'Rojral^ YOdéon ne donne aussi que du vaudeville -et de vieilles comédies mal mises en scène, et le théâtre pour tout dire devient imbécile : mais la faute incombe à l'Etat qui devrait faire du Théâtre^ Français et de YOpéray des théâtres d'enseignement où on ne jouerait que des chefs-d'œuvre. Subventionner C^limare le bien^aimé ou la Maladetta c'est l'acte de gâteux et d'incurables.
Le public vient toujours au classique mais on lui en donne le moins possible pour ne pas le dégoûter de la production contemporaine. Que deviendrait la Société des auteurs dramatiques, cette puissante Société financière, si le public ne voulait que du grand Art ?
J'ai vu des hommes socialement tout à
fait qualifiés, accepter, par admiration, ce rôl« 4t figurant qui apitoyé le <:omte Tolstoï et j'avoue que je me dévoueraiB à faire un garde dans Polyeucfe, tandis que je refuserais d'assister comm« spectateur à là plupart des ignaminies qu'on lïonMine comédie maintenant.
La moralité, au théâtre, c'est le pathétique ; rimmoralîté, c'est Tironic. Ce qui «st ridicule pour le commis voyageur est pitoyable pour le penseur. Turcaret, diton, consola le public à moitié ruiné d'alors par les trartants : mais les œuvres qui soulageraient l'indignation publique ne seraient pas autorisées.
M"* Sarah Bemhardt et d'autres ont mis Jésus-Christ sur la scène; mais on n'a pas osé y mettre Mahomet : et k Grand Turc a fait respecter l'islam dans ce même Paris où on ne respecte pas le Christ.
Il s'est trouvé un homme de lettres, pour intituler sa pièce blasphématoire, évangile jComvcit on dit comédie ou drame :
cela suffit à montrer l'époque, et que Montmartre est partout.
l88 LA DÉCADENCE LATINE
« L'œuvre d'art véritable efface dans la conscience de celui qui en est impressionné toute distinction entre lui et l'artiste, et même avec tous les hommes qui sont impressionnés comme lui. »
L'effet le plus ordinaire du chef-d'œuvre c'est le prosternement et la reconnaissance.
A la Sixtine, au Parthénon, aux Chambres, à Karnach, si les auteurs m'étaient apparus, je me serais agenouillé et j'aurais baisé leurs mains sacrées : car, n'étant pas moujick, je distingue l'abîme qui sépare le mortel du daïmon et que je ne m'estime pas digne d'être le serviteur d'Ictinos, de Phidias, de Raphaël et des grands architectes d'Egypte.
L'œuvre d'art véritable crée dans la conscience de celui qui en est impressionné, un état d'âme surélevé, c'est une communion d'inférieur à supérieur.
Quand mon frère, le docteur Adrien Péladan, me donnait, un à un, les livres de Magie, j'éprouvais, à chaque ouvrage, l'impression de m'enrichir chaque fois d'un
fief insigne : c'était Tagrandissement de ma personnalité, c'était la conquête de moimême qu^il aidait ; et chaque fois que j'ai vu un chef-d'œuvre, et j'en ai vu beaucoup, )'ai eu l'impression que je m'augmentais ; une dilatation radieuse de la réceptivité augmentait ma conscience ; je m'enrichissais d'une certitude, d'une évidence, d'un flambeau.
* Qu'on appelle cela le plaisir esthétique, c'est pour moi, un saint mystère I
Posséder est un verbe de bourgeoisie.
On possède de l'âge de conscience à la mort ! c'est-à-dire, pendant quarante années, des murs, des meubles. Est-ce posséder cela ? puisque la plus petite circonstance matérielle peut vous l'enlever.
On ne possède que ses conceptions et ses souvenirs. Cela ne peut vous être enlevé, et quelque notion que l'on ait du devenir, ce qu'on a pensé et senti n'est pas seulement votre, cela est vous.
Un homme est le total de ses pensées et de ses émotions : l'art apparaît donc lamine d'or inépuisable où l'individu sans cesse se
igO LA DÉCADENCE LATIKE
peut enrichir et s'orner, à condition que Fart reste incompréhensible en son essence et par là, toujours divin.
Le comte Tolstoï, ancien officier, nous a bien fait voir que le chef-d'œuvre reste fermé devant plusieurs qui ne sont pas moujicks. C^est sa sensibilité médiocre qui nie, et il semble le chrétien cosaque, repoussé par une femme dont il dirait : « elle m'est indiiiérente, » alors qu'il n'en aurait pas senti le charme, par le fait de sa grossièreté de nature.
Le réformateur russe est ce qu'on appelle, en argot littéraire, un simpliste : il a peu d'idées. En revanche, il les pousse toutes à l'excès et les rend brutales, absurdes et même dangereuses : il y a du musulman chez ce russe qui n'est que chrétien, et encore de sa propre communion.
Une intolérance singulière se fait jour à travers sa douceur et malgré qu'il ait exagéré l'enseignement de la passivité, je ne sais s'il serait bon qu'il devînt le Maître ; et c'est déjà beaucoup contre sa théorie de
ne vous faire douter de lui comme applicateur. A l'adverse partie, il ne donne aucune garantie même théorique et Ton serait inquiet si cet homme de bien pouvait agir.
Si le clergé que j'avais défendu dans la rue, avant de le défendre dans le livre, si les moines pour qui j'ai passé onze jours sur les bancs de la correctionnelle, et que j'honore et vénère en toutes mes œuvres, triomphaient, je n'aurais plus qu'à passer la frontière du pays où ils seraient devenus les maîtres^ et sans délai.
Sincèrement, Tordre de choses que je défends n'a rien à m'ofFrir que le bûcher, et l'archevêque de Paris m'aurait fait lyncher, après m'avoir fait torturer, sans ces francsmaçons que je vilipende depuis vingt années.
Les illusions sont admirables chez les enfants, déplorables chez les hommes. Si on m'annonce un acteur, je n'ai aucune méfiance ; j'y regarde à plusieurs fois avant de
RÉPONSE A TOLSTOÏ IqS
laisser un ecclésiastique franchir mon seuil.
EntK le dispensateur des sacrements et l'homme en soutane il y a une différence, et de plus il y a une inimitié, entre clerc et laïque occupé de clergie.
Le prêtre méprise le fidèle comme le militaire méprise le civil.
Il faut la sublime naïveté du chevalier Péladan pour avoir voulu la bénédiction de l'ordinaire sur ses efforts. Le prêtre, n'approuve que le prêtre ; le zèle du laïque l'exaspère comme un reproche à la fois et une usurpation aussi.
Il y a une secrète irréconciabilité entre l'intellectuel et le clerc : la charité ne suffirait pas à la réduire : l'assermenté, le prêtre national et Tabstractçur ne se comprendront jamais.
Le père Didon, la plus noble conquête que le Protestantisme et le Germanisme aient faite sur le Catholicisme et le Latinisme, le père Didon qui a trouvé son chemin de Damas entre Gœttingue et Tubingue, s'essaye à faire des Ravaillac et des Jacques
Clément dans les bagarres anti-juives.
L'institutcatholiqueorganise des émeutes tandis que l'épiscopat continue sa Capitulation perpétuelle.
La loi de Charité est violée et la dignité aussi : pactisant avec la passion nationale, la religion prostitue les formules divines aux aventures politiques et la propagation de la Foi qui semble une œuvre de civilisation n'aboutit qu'aux horreurs de la conquête.
Ce sont les missions qui ont ouvert rOrient aux chrétiens, et ce sont les chrétiens qui ont réalisé Tenier en Orient. S'il y a des aumôniers dans les corps coloniaux c'est sans doute à l'insu de TEglise, comme dans les troupes de toreros, car tout soldat d'une conquête est damné ipso facto. ,
On ne sert pas deux maîtres : Jésus et son colonel, on ne peut être à la fois rhomme très doux de l'Evangile et la bête féroce et perverse de l'armée, et surtout on ne peut enseigner sans dérision à être citoyen et chrétien, en même temps. Il y a antinomie entre les oeuvres aveugles de la
RÉPONSE A TOLSTOÏ • igS
force et les œuvres divines, et ce n'est pas un casuiste qui la réduira. On objectera que cette matière est essentiellement contrainte, que la mort est au bout de la révolte, que cette révolte n'aboutirait et que l'heure n'est pas venue d'un tel effort? O'ui^ mais l'idée en est venue, l'idée marche, et c'est vainement que Ton suscite l'obstacle du fait : la conscience chrétienne a récité • son Conjiteory et les fermes propos sont formés. L'art aura beaucoup aidé à ce mouvement, l'art méconnu par Tolstoï, l'individualiste, car, sans oreille au bruit de la rue, chacun doit comprendre que le théorème occidental ainsi se pose ; l'individu se reconquérant sur l'Etat.
Le gouvernement est appelé à se réduire prochainement au rôle de voirie et de po-lice, la campagne menée contre les langues mortes et les hautes études aboutira à la formation d'une classe lettrée et» Técritoire en main, cette classe est la seule maîtresse des grands changements.
Toute chose mortelle doit être humaine d'abord et devenir divine, ensuite.
Que l'humanité nous ait été enseignée par la divinité» cela n'est pas à discujter : mais que les hommes de Dieu soient inhumains, voilà qui n'est pas supportable et qui légitime un parti humain en face de l'inhumanité chrétienne.
Le premier devoir des missionnaires est de dénoncer les cruautés des chrétiens ; or, l'archevêque de Carthage ne s'est jamais enquis des tortures en permanence dans l'armée d'Afrique, ni des crimes perpétuels de ces armées sur les Arabes.
Le principal office du prêtre quelque soit son dogme est d'empêcher le sang de couler et de s'opposer à la souffrance injuste : il s'agit moins de jeter les gouttes d'eau du baptême sur un être que de lui conserver son sang aux veines.
La manifestation du Divin c'est la bonté et ce que le comte russe ne comprend pas c'est le nom matériel de cette même Bonté, qui est au monde des formes^ la beauté.
Un regard vous arrive bienveillant, comme son action s'augmente si la personne est belle. Socrate était un esprit im-
parfait et brouillon parce qu'il était laid : cet amant de la sagesse avait les traits de rinstinct et le poète Verlaine nous a semblé souvent un Socrate décomposé ; Verlaine a donné cours aux mêmes penchants que Socrate a refrénés, Tun a été involontaire, a coulé à toutes les pentes de sa nature, l'autre a voulu d'une façon extrême, a réagi contre tous ses vertiges : mais les potentialités morales furent identiques.
Dans ce refrain de Musset :
Plus oblige et peut davantage
Un beau visage
Qu'un homme armé.
Il y a une vérité profonde, l'art est le visage du mystère : la beauté est le voile prismatique de la foudroyante vérité dont nous n'oserions approcher si elle apparaissait dans sa redoutabilité.
L'art nous révèle la vie morale en nous poussant à l'immatérielle impression. Un fragment de marbre grec, un profil de Léonard, quelques mesures de la Pathé^
igS LA DÉCADENCE LATINE
tique ou de Parsifal suffisent à nous remémorer cette éternité qui nous attend, à la fois, mère et fille de nos aspirations.
La fresque italienne réalise ce que l'imagination ne se figurerait pas : les visions des saints n'ont pas l'harmonie de la vision des artistes y et les peintres depuis un siècle sont les vrais prédicateurs.
Que d'esthètes m'ont dit en revenant d'Italie : « Signorelli à Orvieto, Bellin à Venise, PYa Ângelicoà Florence,Melozzo a la sacristie du Vatican m'ont rendu la foi. >
Qu'est-ce qu'une foi qui renaît par une image? Qu'importe, si elle renaît?
Il n'y a qu'un but pour la créature : la recherche de son créateur, il y a mille moyens et le meilleur est celui qui opère*
Au jugement dernier qui n'aura certainement pas lieu dans la vallée de Josaphat, même s'il n'est que le jugement du peuple élu, il y aura un immense étonnement et les élus ne seront pas tous ceux qu'on croit. On sera jugé sur les oeuvres et non sur les doctrines. Le salut ce n'est pas de connaître Jésus et sa généalogie selon son saint Luc ;
REPONSE A TOLSTOÏ IQQ
mais de contenir Tesprit de Jésus et de suivre ses voies.
L'horreur du sang, l'horreur de la souffrance d'autrui, Thorreurde la destruction, voilà les sentiments de Jésus, et ce ne sont certes pas les sentiments des chrétiens. Quels antrophages sont comparables aux très catholiques espagnols, res assassins d'une race entière,ccs vo^le^rs d'un monde- A l'aube de cette innommable infamie d'Amérique il y eut un génie qui croyait apporter l'évangile à des idolâtres et il n'a apporté que l'extermination à des faibles.
Les crimes de la foi sont les plus horribles : quand llnstinct animal se peut revêtir d'une formule sacrée, il se lance avec un cynisme nouveau et l'inquisition reste la démonstration que la tyrannie est au cœur de rhomme et qu'il faut sans cesse user les pouvoirs les uns contrôles autres, car prédominer signifie brigander.
La suprême erreur est de croire que Tétat social éteint la bestialité dans l'homme ; le moraliste lui-même se prend aux couleurs hypocrites de la chrétienté et sur ce point tout TOccident est anglais.
Le vol, le viol et le meurtre sont les trois instincts primordiaux : la Bourse, la prostitution et Tarmée y correspondent.
Ce que la civilisation a obtenu et qui est un progrès, c'est la restriction momentanée et la convention dans le mal.
11 y a des règles pour le crime : le pacte social tolère tout, sous certaines formes et dans certaines conditions.
Ainsi, il n'y a plus de sentiments humains, pour un Occidental, dès qu'il met le pied en Orient. Débarqué sur une autre partie du monde, Asie ou Afrique, tout est
permis à la race blanche contre les autres races.
Partout des gens vivent du Droit des gens et renseignent, pas un ne se lève pour accuser les crimes des chrétiens sur les Asiatiques ou les Africains.
On objectera l'Assyrie et l'Empire Romain, qui furent longtemps prospères et nous ont laissé de nombreux chefs-d'œuvre.
11 y a un moment où une vérité devient officielle et virtuelle : et dès lors la mépriser entraîne bien d'autres maux que l'ignorer.
Assour et Rome n'avaient pas reçu la leçon insigne du Calvaire, ils ne cachaient pas de leurs horreurs : aucun Sargon ne se disculpa jamais de ses cruautés pas plus que César, dans sa guerre de Gaule, ne se repent des huit mille dextres coupées à la prise d'Alésia : et nul à Babylone ou à Rome ne l'eut insulté pour ces faits.
Toute autre est la situation occidentale ; fille du Christ, elle cache ses cruautés les, pallie, les excuse : car il y a des penseurs, des écrivains qui le lui reprochent : en outre, avec le développement des études
historiques et rixilorm8tion quondiaitie du journal, l'acte de cruauté nuit aa parti qui le commet, car il contredit aux formules de la civiUsâAion latiae. Lemisérabie qui lance an explosif au h azard pour exprimer son opinion ne vaut certes pas mieixx que roCScier de conquête ; il vaut moins^ car Tessence de la civilisation est dans la régularisadon des désordres : et l'imprévu sera toujours plus haïssable que celui régulier et convenu*
Le pacte social est une canvenjôon. et parce qu'il est convenu il jouit d'une légimité incontestable dans le fait.
La torture est insupportable à notre éta de sensibilité^ die indigne généralement, elle irrite le système nerveux et physîologiquement le commun des chrétiens se rebellionne devant le spectacle de la souffrance physique : progrès certain sur l'antiquité orientale, si on est dupe de l'hypocrisie nationale, si on ne voit pas l'atrocité ancienne sous ses oripeaux civilisés.
Le rôle de l'Art est de cultiver la sensibilité, et de créer Tamour de la paix. Au-
RÉPONSE A TOLSTOÏ 2o3
îourd'huiy la guerre englobe le peuple en entier, aussi depuis trente ans ne Ta-t-on pas faite : mais pour utiliser l'armée, on i'a envoyé massacrer au loin ; il est impos* sible que l'homme destiné à la tuerie, et au-jourd'hui, cet homme est tout homme, puisse devenir ni un artiste ni un esthète.
Il n'y a jamais eu d'artistes méchants ; ils ont pu être jaloux et violents, non pas mau.
vais. Celiini a vengé de personnelles injures : Celiini n'aurait pas brûlé un village. Souriants ou graves, les mains pures de sang, les Maîtres ont été en tout remps les plus moraux des hommes.
Voyez ce que l'antiquité nous dit d'un Sophocle, d'un Phidias, d'un Platon !
Remémorez-vous ce que l'on sait d'un Raphaël, d'un Léonard, d'un Galilée et d'un Newton ; et enfin que chacun se reporte a ses souvenirs personnels.
Quels hommes furent meilleurs que Lacuria, Villiers de Lisle Adam, d'Aurevilly, Hello, Franck, Gustave Moreau, Leconte de Lisle, Banville et Pasteur.
L'art n'a point de bandits, il ne peut
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même pas être compris des méchants : et voyez au contraire Timbécillité d'un Bona* parte ; il n'a aimé que Paul et Virginie et ce qu'il voit en Corneille c'est une école du soldat, lui qui avait renou* vêlé en ses grenadiers les fedavi du vieux de la Montagne et qui inspire encore des regrets à tous les vautours, qui ne vivent de la mort des peuples !
En Magie, comme en religion, une illusion se produit dont on ne peut se défendre : on conçoit le triomphe pur et simple de l'idée : on ne voit pas que la plus pure idée, devenue toute puissante, se corrompt.
La théocratie est la vraie forme du pouvoir conscient; mais qui se soucierait de dépendre en sa vie et ses biens du clergé actuel ou même de n'importe quel clergé.
La paix en ce monde exige un équilibre des forces et non Télévation d'une seule ; l'art de l'homme d'Etat n'a pas d'autre matière que tenir une exacte balance entre les facteurs divers de la société, et cela présente bien plus de difficulté que de pousser à l'outrance une conviction et de
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mener le fanatisme jusqu'au martyr !
Oui, quelque décevante que soit cette notion, il ne faut pas de triomphe, d'excès car les lois de réaction sont implacables.
Le lecteur s'est curieusement aperçu que le discours, malgré son point de départ esthétique, s'est évasé sur la sociologie et en apparence, a dévié : mais la conclusion de Tolstoï et qui constitue Tidée-mère de son essai, implique toute cette digression :
car il n'emprunte pas à l'art lui-même sa théorie, mais à la religion, et c'est au nom de l'Evangile qu'il parle et veut être entendu et jugé.
L'esthétique ne saurait être qu'une annexe d'une doctrine ou d'une croyance :
ou bien à son tour elle nécessiterait la doctrine ou la croyance correspondante.
Dans le cas, c'est la conception chrétienne qui inspire, mais tare de ce système, tout y est individuel, même l'idée religieuse.
Tolstoï a simplifié; d'un coup, il biffe la tradition et l'orthodoxie. Double réformateur, il a sa religion et son esthétique également personnelles. Son seul sentiment
l'autorise : ce n'est pas l'hérésiarque ou le schismatique, c'est le rêveur dégagé de toute obédience au passé qui refait la matière en la traitant, et propose son contexte comme la vraie version du texte. L'insuffisance métaphysique &:Iate : on ne recom* mence pas en son cerveau l'effort des siècles, on le continue seulement.
Croire que les grandes vérités sont encore à découvrir et qu'on va passer les Grands Morts, illusion et lycanthropie !
Le génie réside à rapprocher entre eux des rapports jusqu'ici éloignés et c'est tout. Quant à ceux qui créent dans l'ordre de la pensée ce sont des gens de Técole du soir qui n'ayant pas assez de lecture, ignorent ce qui a été dit et découvrent ce que contient toute bibliothèque.
La notion abstraite et la notion pratique ne sont pas identiques, quoique parallèles.
Il faut que l'âme prédomine sur le corps et le meilleur moyen sera d'accorder au corps beaucoup de soin, de peur que la maladie ne vienne gêner l'essor de l'âme.
La Rome de Léon X et l'étable de Bé-
thléem ne feront jamais un dyptique, pour des yeux ingénus: et des Catacombes à Grégoire VII, il y a un abîme que la conceptualité du vulgaire ne franchira pas.
L'art doit unir les hommes, oui, mais il faut être un cerveau russe pour vouloir des tableaux ou des moujicks se serrent la main et s'embrassent, Tart doit manifester la charité, mais non pas en ôtant sa splendeur à la Cour céleste. Le cerveau russe concrétise tout, il a le mouvement instinctif de l'enfant vers l'objet de son désir et ce sera la source de désordres sans nombre.
La logique, qui est sainte^ nous avertit de ne pas transposer les idées en faits, et c'est l'erreur slave de croire qu'on peut vivre ce qu'on pense, et que l'idée doive se réaliser avec rigueur.
L*art est l'incarnation de l'idée comme ridée apparaît la transfiguration d'une forme.
Incarnation, transfiguration, mystère ?
qui voudrait comprendre là où il faut adorer? Un négateur répudie la tradition humaine et ne reconnaît Tart que dans le sujet traité, comme un qui jugerait des substances à l'étiquette du flacon.
Modestie et Vanité^ le Saint-Jean a micorps et la Joconde comme la Sainte-Anne n'appartiennent pas à l'art religieux ils n'ont jamais orné d'églises. Et que feraient-elles dans une église^ ces iconostases de l'autre