PREUVES MATÉRIELLES
Mais laissons là ce combat d'inductions où, certes, l'avantage ne reste pas aux adversaires, et plaçons-nous sur un terrain bien autrement solide, où leur défaite est inévitable.
S'il est un principe non contesté en matière judiciaire, c'est que
les preuves morales, c'est-à-ilire les présomptions nombreuses, si puissantes soient-elles, doivent céder devant la preuve matérielle. C'est à cette occasion qu'on a dit avec grande raison que rien n'était brutal connue un fait. En efl'et, que peuvent contre un lait l'expression d'une conviction plus ou moins sincère, le témoignage d'un souvenir plus ou moins fidèle, l'ensemble de rapprochements plus ou moins pertides ou exacts, et d'appréciations plus ou moins justes? Que le Tribunal ne perde pas de vue un instant ce point capital, unique, du procès, qu'il s'agit d'une lettre autographe de Montaigne dont la Bibliothèque doit prouver qu'elle a eu la propriété à une époque quelconque. Or, non-seulement la Bibliothèque n'établit pas celte propriété, mais M. Feuillet de Conches, sans se prévaloir de la prescription trentenaire, va au-delà de son rôle de défendeur qui le dispenserait de rien prouver, et démontre aussi clair que le jour, par des signes matériels et saisissants, que jamais le Montaigne n'a pu appartenir à la Bibliothèque.
SI le Montaigne a npparfenn h la Bibliothèque, il faut qu'il ait été relié; il ne l'a pas été.
Si la lettre en question a été la propriété de la Bibliothèque, elle a été reliée dans un des volumes autrefois cartonnés de la collection Dupuy, car pas une des pièces de cette collection n'était à l'état de feuille volante. C'est d'ailleurs un point non-seulement concédé, mais soutenu avec grande insistance par les adversaires pour appuyer cette odieuse et indirecte accusation d'arrachement adressée à M. Feuillet dans le plaidoyer de M^ Marie, encore une fois si peu d'accord avec le ton du Mémoire en minute de la Bibliothèque, où la bonne foi de M. Feuillet est proclamée presque à chaque ligne.
Or, de ([uelque façon qu'une feuille double reliée sorte du sein d'un livre, elle portera toujours avec elle le témoignage de son ancien état, qu'elle fût cousue ou collée sur onglet. Laissons ce dernier mode, nous y reviendrons en terminant.
Quant à l'autre mode, et c'est l'hypothèse adoptée par nos adver-
saires, la pièce qui aura été cousue dans le fond d'un énorme volume à dos non brisé comme l'était la reliure à couverture de papier de celte époque, sera inévitablement percée dans le pli vertical du milieu, de trous très-sensibles et d'autant plus faciles à découvrir qu'elle aurait été arrachée de sa place, et cela sans préjudice des déchirures de trou à trou, dans ce dernier cas, à cause des fils de la reliure. Qu'on essaie d'arracher d'un livre rehé quelconque une feuille, on jugera de l'état de lacération où sera la feuille arrachée, telle précaution que l'on prenne. Si le volume est épais, si le dos est bombé, on ne pourra atteindre dans le fond sans briser complètement le dos, ou bien on laissera une portion considérable de la pièce, et cet inévitable débris sera un témoin du dol, une sorte de souche qui déposera contre le voleur en s' adaptant à la feuille arrachée. Dans l'hypothèse la plus favorable au voleur, il enlèvera la pièce retenue par les fils et par la colle; mais la pièce séparée en deux, comment en rassembler les deux tronçons? Examinons.
Preuve»,
M. Feuillet pourrait objecter d'abord que la Bibliothèque n'articule même pas que, lors de la substitution, en 1831, do la reliure en peau à l'ancienne reliure en papier marbré, le relieur qu'ime lacune aurait dû frapper, car une lacune laisse un vide quand elle ne laisserait pas une lacération, ait révélé l'absence d'aucune pièce. Non, ce serait encore une présomption, et M. Feuillet ne veut plus combattre qu'avec des preuves matérielles. Venons donc à ces preuves : Que messieurs les membres du ïribimal veuillent bien prendre la peine d'appliquer au grand jour, sur un carreau, la pièce contestée; ils reconnaîtront au premier coup d'œil qu'elle ne porte aucune trace de l'aiguille du relieur. Les ouvertures imperceptibles qu'elle présente en divers endroits et dans le dos sont manifestement l'etFet naturel de ses plis, de l'usure produite par le temps depuis près de trois cents ans, et surtout, il faut le dire, par les épreuves fréquentes et peu ménagées du procès actuel, soit à l'audience, soit ailleurs.
Encore quelques examens, et la pièce sera en deux morceaux.
La cause de M. Feuillet devrait donc être gagnée sur ce seul examen, qui sufat à démontrer sans réplique que la pièce n'ayant pas été reliée, n'a jamais appartenu à la Bibliothèque.
Snile des preuves. — Lettre de Gabriel ÎX'audé.
Mais MM. Naudet et Hauréau, qui ne sont jamais en reste d'inventions et de suppositions déshonnètes à la charge de leur adversaire (et en cela M. Feuillet serait-il bien téméraire de répéter ce mol du grand Condé àGondy, au sujet des commérages de leurs ennemis respectifs : Ces gens-là nous prêtent les turpitudes dont ils seraient capables'^)\ MM. Hauréau et Naudet, disons-nous, ont trouvé un ordre d'argumentation à eux pour se débarrasser d'une preuve qui les écrase.
« Cest vrai, disent-ils, les trous du fil de la reliure ne sont pas très-sensibles. » — Autrement dit, il n'y en a pas. 11 faut d'ailleurg qu'il n'y en ait pas, pour donner une apparence de vraisemblance à une nouvelle calomnie de ces messieurs. « Mais prenez garde, « M. Feuillet, que ?ious som?nes loin d'accuser de vol, est un ha- « bile homme. Nul ne possède comme lui le talent de rejoindre « deux feuilles de papier après qu^ elles ont été disjointes. Il en a « fait preuve surtout à r occasion d'un autographe de Gabriel « Naudé, volé à la Bibliothèque, mis depuis en vente par M. Feuil- « let, et par lui réintégré à la Bibliothèque. »
Par parenthèse, il y a ici autant de mensonges que de mots. La lettre de Naudé faisait partie de la vente Cbâteaugiron. M. Feuillet n'a rien raccommodé; M. Feuillet n'a non plus rien restitué, et n'avait rien à restituer. Purs mensonges, encore une fois. (Voir là-dessus p. 104, 139 et 140 de l'écrit publié par M. Feuillet de Couches.) Le Naudé a été rhabillé d'une double feuille et d'une façon assez grossière. Celte double feuille n'est pas de papier semblable. Qui ne sait d'ailleurs que tous les amateurs d'aiiti(juités, de livres, d'autographes, font réparer tant bien que mal sur leurs curiosités « du
temps l'irréparable outrage? » Des gens qui font profession d'archéologie ne devraient pas ignorer cela. On met de doubles feuilles à des feuilles simples, non pour tromper les yeux, il n'y aurait pas moyen, mais pour étayer leur faiblesse et leur donner plus d'apparence : cela joue le rôle d'une garde à un livre. Les adversaires de M, Feuillet font donc ici beaucoup de bruit pour rien. Mais encore une fois, ce Naudé, feuille double ou simple, raccommodé ou non raccommodé, n'était point la propriété de M. Feuillet : c'était une des pièces de la vente prouvée de Châteaugiron. Toujours la même calomnie confondue par l'instruction; toujours cette même lettre de Naudé, dont la Bibliothèque est en possession, et que l'instruction reproche à M. Naudet de réclamer, quand il sait qu'il en est nanti ; toujours ce même Gabriel Naudé donné par feu M. le président Agier à son ami, le marquis de Châteaugiron !
Les adversaires de M. Feuillet, poursuivant, s'écrient : « Que le tribunal remarque donc Vinêgalité choquante des deux pontuseaux ou vergeures transparentes en hauteur du fond ou pli principal de la lettre de Montaigne, et il comprendra comment M. Feuillet a réussi à faire disparaître les traces indélébiles de reliure que la pièce eût présentées, si elle n'eût pas été ainsi sophistiquée par lui. »
L'articulation est-elle assez nette? L'infamie est-elle assez doucereusement déversée sur M. Feuillet de Conches par l'organe de ce M. Hauréau, qui se plaint d'être diffamé parce qu'on lui récite quelques phrases de la Montagne, ouvrage qu'il a composé à vingt-deux ans, qu'il n'a pas retiré du commerce, et dont il se glorifie encore aujourd'hui, ouvrage publié et dont la critique, par cela même, appartient au public; — et les auditeurs qui ont recueilli ces perfides paroles de M' Marie n'ont-ils pas dû remporter de l'audience la conviction que M. Feuillet (déjà si impudemment accusé de la soustraction du Malherbe et de la vente Châteaugiron) n'était qu'un misérable digne à peine qu'on écoutât sa défense?
M. Feuillet ne craint pas de le confesser, les adversaires s'expri-
niaient à cet égard avec un tel degré d'assurance, qu'il pouvait un instant concevoir la crainlo que quelque ancien possesseur de sa précieuse lettre n'eût pratiqué l'opération annoncée comme un fait certain par M.M. Ilauréau et Naudel. Un examen sur ce point, dont il ne s'était pas même occupé, l'eut bientôt rassuré.
Preuves de rintégrUé de la lettre de Montaigne.
Mais que va penser le Tribunal lorsque la seule inspection de la pièce lui démontrera que ce n'était là (ju'un indigne moyen de diffamation jeté en pâture à la foule et aux journaux, afin de continuer et de centupler l'action des abominables calomnies semées cbaquejour contre M. Feuillet par ses adversaires, ou plutôt par ses ennemis jurés, soit dans ce public insaisissable, qui est partout et nulle part, si crédule, que pour lui toute imputation mauvaise équivaut à vérité, — soit dans la presse, soit dans cette instruction anomjme qu'ils ont provoquée contre lui, et qui a tourné à leur confusion. Tout cela n'avait d'autre but que d'amener la tirade extraite de l'acte d'accusation de M. Libri, et en assimilant M. Feuillet à une personne frappée par la Justice, de lui infliger une flétrissure publique. L'épreuve en ceci ne sera pas moins victorieuse que pour l'épreuve des trous de la reliure. D'abord à qui persuaderait-on que deux feuilles de papier puissent, après solution de continuité, se fondre, s'abouter et se souder ensemble par contact ou superposition, sans traces visibles, ni plus ni moins que du plomb, de l'étain ou tout autre métal fusible? La supposition, qu'on nous permette de le dire, est tout bonnement absurde. Les plus habiles essais en ce genre n'ont jamais réussi qu à réparer des avaries de déchirures, mais toujours en laissant apercevoir le travail de restauration. Que si, comme l'a soutenu M* Marie, on eût diminué de plusieurs millimètres la largeur du papier dans le fond pour opérer un raccommodage par superposition, la lettre, ainsi rétrécie, ne pourrait plus aujourd'hui se refermer carrément. Or, elle se referme avec une parfaite précision dans ses quatre plis séculaires, de sorte qu'on peut ft\ire concorder ensemble les
quatre fentes qui servaient à recevoir, suivant l'usage du temps, la languette tle papier destinée à la fermeture. En un mot, dans la lettre de Montaigne en question, le papier a toute la largeur voulue, et conserve intacts les rapports entre toutes ses parties. Mais ce n'est pas tout, et M. Feuillet bénit ses ennemis de lui avoir fourni, dans leur rage aveugle, une arme qui va se retourner contre eux, et à laquelle il n'avait certes point pensé dans la sécurité où le laissait vivre la légitimité de sa possession.
Antres preuves de l'intégrité de la lettre de Montaigne.
Si, après avoir constaté l'intégrité évidente de la pièce contestée, messieurs les membres du Tribunal veulent bien prendre de nouveau la peine de la regarder en transparent, ils seront surpris tout d'abord de trouver, en effet, comme l'a annoncé M'' Marie, que les deux lignes verticales du fond sont beaucoup plus rapprochées que celles du surplus de la pièce. Mais qu'ils veuillent bien aussi porter leur attention sur les deux dernières lignes verticales de chacun des bords extérieurs, à gauche et à droite, ils y remarqueront la même inégalité; — de façon qu'il demeurera constant pour eux que c'est une fantaisie de fabricant qui, en plaçant ces inégalités aux deux extrémités et dans le milieu de la feuille, a voulu former autour de chaque feuillet une sorte d'encadrement, et de cette irrégularité même a fait une régularité. Plusieurs autographes contemporains, notamment un autographe d'Amyot, parfaitement identique pour le papier, et que produira M. Feuillet, compléteront la conviction du Tribunal sur ce détail important. Voilà pour la couture. Encore un argument qui n'est plus debout.
S;»'stënic nouveau des demandeurs. On renonce an système de la coupure de la lettre. On introduit ceiui de la monture sur onglet.
Mais les adversaires de M. Feuillet, si l'on est bien renseigné, en introduiront un autre pour la première fois et après coup. « Vous triomphez, diront-ils, de notre prétention basée sur une reliure avec
fil et ficelles; mais que lépoiiJrez-vous si nous soutenons que la pièce était peut-t>tre fixée sur ongiel, et si nous rendons oiseux votre raisonnement tiré de l'absence de trous de fil, de l'impossibilité du recollage des feuilles et de l'inégalité systématique des lignes du papier: — toules preuves que nous abandonnons et dont nous sommes forcés de confesser l'absurdité? » — « Oh! en vérité, dira à son tour M. Feuillet, il serait par trop commode, alors qu'on est dans l'obligafion de tout prouver jusqu'à l'évidence, de s'attribuer le privilège de ne procéder que sous bénéfice d'inventaire, par incertitudes et par hypothèses se succédant les unes aux autres à mesure qu'elles succombent et qu'on en a fait l'usage qu'on en voulait faire pour la difîamation et la calomnie! Le Tribunal ne saurait oublier, en efîet, que dans leur attaque si développée et si riche en détails techniques, à propos de ce prétendu recollage imité des œuvres ténébreuses attribuées au cabinet noir de M. Libri, les adversaires de M. Feuillet n'ont soutenu d'autre thèse que la thèse de la reliure par fil et ficelle, et non par onglet. Le Tribunal ne saurait oublier la perfidie et la passion dont toutes les paroles de leur défenseur étaient empreintes pour mettre en relief ce qu'il appelait les preuves de la sophistication. Aujourd'hui que leur système est réduit en poussière, MSI. Hauréau et Naudet ne sauraient faire décemment et avec succès volte-face, et recourir à un système incompatible avec le premier, puisqu'il a pour base l'intégrité de la lettre contestée. A quelles fins ce changement de front? C'est pour faire planche pour l'avenir, c'est afin de pouvoir, si cette argumentation à double détente était accueillie, mettre la main sur toules les pièces jadis reliées ou non reliées; car de tous les documents sortis des archives de famille et qui circulent par le monde autographique, il en est bien peu qui n'aient été ou reliés ou collés sur onglet, et que, dans les deux cas, ils porteraient avec eux, suivant la Bibliothèque, des traces révélatrices de soustraction.
Réfutation iln système de collage sur onglet.
Mais, en résumé, le tardif argument croule comme le premier à l'examen du volume 712, d'où l'on prétend que le Montaigne de M. Feuillet aurait été tiré. 11 y a des onglets, et encore fort courts, mais seulement pour porter les feuilles simples, jamais pour les doubles. Pas une seule de ces dernières (et le Montaigne de M. Feuillet est double), pas une seule qui ne soit impitoyablement percée et cousue à grand renfort de fil et de colle-forte. Il y a mieux, tout prouve jusqu'à l'évidence qu'il a dû en être de même dans l'ancienne reliure brisée en 1 828 ; car les neuf dixièmes de ces pièces doubles sont soutenues d'un contrefort de papier dans le fond. Montées sur onglet, elles eussent été préservées intactes, tandis que, dès le moment que les fonds ont eu besoin d'être doublés et renforcés, c'est qu'ils avaient été déjà fatigués par l'aiguille et le fil, attendu que les feuilles d'un livre ne subissent pas impunément une double reliure en règle. 11 faut le dire, ce volume 712, pour se borner à celui-là, est déshonoré par une reliure fort mauvaise. Des lettres importantes et de grands personnages contribuent comme leurs voisines à former le fond ou endossure du livre, et le relieur les a battues directement et à nu, grattées, éreintées, baignées de colle-forte. M. Delarue, qui a beaucoup travaillé sur les manuscrits de la Bibliothèque nationale, disait que le bombement intérieur des volumes reliés empêchait d'exécuter commodément dans le fond les fac-similé. Il y a même telles pièces où l'écriture se perd dans le fond des volumes, et qu'on ne pourrait lire sans briser en deux le dos de ces livres. Ajoutez que les deux lettres de Montaigne, qui ont été retrouvées dans d'autres volumes de la même collection Dupuy, et qui sont sur feuilles doubles, n'ont pas été l'objet de plus de précautions. Elles ne sont pas non plus montées sur onglets, mais cousues directement comme le sont indistinctement toutes les pièces doubles du volume 712.
C'est ce dont MM. les membres du Tribunal pourront se convaincre, s'ils veulent bien se faire apporter ce volume 71 2 et les deux
autres volumes de la coUeolion des frères Dupuy. M. Feuillet de Couches allacherait uu grand prix à ce que Messieurs voulussent bien, en présence de ses ailversaires, lui accorder cinq minutes dans la Chambre du Conseil pour leur faire la démonstration de tout ce qui concerne létat matériel du Montaigne en litige. Il apporterait des pièces de comparaison de personnages contemporains du grand philosophe du Périgord.