FEUILLET DE CONCHES
L'absence de M" Chaix d'Est-Ange, actuellemenl ;\ Lyon, a empêché qu'il ne signât celte note.
EUrait de la rt'plique de W Chaix-d'Est-Ange.
Les plaidoiries et les conclusions du ministère public ont occupé quatre audiences. Le 5 février 1850, M' Marie, avocat de la Bibliothèque, a présenté ses moyens de revendication. M" Chaix-d'Est- Ange, avocat de M. Feuillet de Couches, a répondu le 7. Le \2, après que iM' Marie eut été entendu dans sa réplique, M'' Chaix s'est levé sur-le-champ, et a pris la parole en ces termes :
« Messieurs, noire adversaire, en lerminant, a adressé à mon client un reproche que je tiens à relever. M. Feuillet de Conches, dit-il, se serait livré vis-à-vis des conservateurs de la Bibliothèque nationale à l'injure et à l'outrage. Ce fait n'est exact ni en dehors de cette audience, ni au sein même de cette au.lience. M. Feuillet n'a fait que se défendre, et a cherché seulement à montrer que la poursuite dirigée contre lui était une poursuite injuste et téméraire. Il a déclaré qu'il avait été attaqué sans avoir été entendu, avec légèreté et sans convenance. M. Feuillet l'a dit avec ardeur, avec amertume. Comment, du reste, pouvait-il en être autrement? Est-ce qu'il est possible de nous tromper sur l'intention , sur le sens du procès intenté contre M. Feuillet, et qu'à votre barre, tout à l'heure, l'adversaire appelait un petit procès? Est-ce que nous pouvons nous tromper, quand nous entendons l'adversaire s'écrier : « Je n'ai pas besoin de prouver que M. Feuillet est un voleur? » En effet, il se dispensait de le prouver; mais il ne 86 dispensait pas de le faire entendre, car il affectait de le mettre en regard de je ne sais quels racoleurs et regrattiers d'autographes, il alleclait aussi de le mettre en regard de M. Libri. qui a été condamné par la cour d assises; il le faisait entrer dans ce qu'il nommait le gros de l'armée des amateurs, qu'avec urbanité il traitait tous de spoliateurs audacieux. Et puis il loonait contre « les possessions mystérieuses, contre les collections récemment enrichies qui s'accommodaient fort du silence et de l'obscurité « Et
tout cela à propos des collections trentenaires de M. Feuillet de Conches, qui ont été ouvertes avec tant de libéralité à tout venant!
« Entre honnêtes gens, de pareilles insinuations ne s'acceptent pas de sang-froid. Celui-là qui demeurerait timidement placide en présence d'une agression aussi insultante serait l'objet de mon mépris. Oui , quand on est traduit à la barre par les agents d'une administration puissante qui viennent vous dire : « Je me dispenserai de prouver que vous êtes un voleur; mais je dirai à tout le monde que vous en êtes un , » il me semble qu'on a le droit de répondre avec ardeur et amertume. Et n'eussé-je pas eu ce droit, est-ce que la péroraison de mon adversaire ne me l'eût pas donné!
« Le voilà donc enfin prononcé dès l'abord le mot de ce procès, dont la réclamation de la lettre de Montaigne n'était que le prétexte! Le motif, on l'a dit, on ne saurait plus s'en dédire, c'est la guerre sainte que vous commencez par mon client, la guerre sainte que vous venez de proclamer, du haut de cette barre, contre tous les possesseurs de ces belles collections, dont la richesse, et surtout le bon ordre, excitent votre jalousie et allument votre haine. La guerre sainte! mais c'est la guerre des Arabes et des Bédouins contre la civilisation; c'est la guerre qui procède par la razzia et l'assassinat. La razzia, vos clients l'ont tentée contre M. Feuillet, en sollicitant une invasion dans son foyer domestique pendant son absence; l'assassinat moral, qui ne vaut pas mieux que l'autre , il n'a pas tenu à eux tout à l'heure qu'il ne fût consommé avec la plus odieuse préméditation , car ils savaient, et je le prouverai en deux paroles, que tout l'ensemble de leurs articulations était faux, notoirement faux.
« Notre adversaire nous disait , il n'y a qu'un instant : « Est-ce qu'il s'est agi jamais d'une invasion chez M. Feuillet de Conches? » Non, grâce au ciel ; mais ce n'est pas l'intention qui a manqué. Trois fois, pendant son absence, vous avez sollicité avec ardeur, avec passion, avec acharnement, l'exécution de cette mesure odieuse. Vous en avez fatigué, harcelé le magistrat. Pour la justifier et jeter dans votre parti de véritables gens de bien en prévenant leur bonne foi, vous avez sous main accumulé diffamations sur calomnies, calomnies sur diffamations; vous avez dit avec audace : « Il est en fuite! » quand il était à l'étranger, en mission diplomatique. Mais vous n'aviez pu recueillir aucune preuve; mais vos attaques tombaient à plat d'elles-mêmes; mais vos accusations se sont évanouies; la Justice, indignée,
a reconnu que vous lenliez déloyalcmenl à susciter une affaire criminelle pour venir en aide à l'affaire civile, et l'inslruclion suivie sur voire honteuse plainte anonyme vous a constitué en état de diffamation et de mensonge.
« Il y avait une explication toute simple, et nous l'avons donnée. Vous parlez de vente d'autographes : nous avons beaucoup acheté et échangé, jamais vendu. Cette vente de 1847, que vous nous imputez, et où vous dites qu'il se trouvait des pièces volées à la Bibliothèque (ce que, par parenthèse, il faudrait prouver, car vous affirmez hardiment et ne prouvez rien, comme si nous étions forcé de nous en rapporter à vous), vous savez bien que cette vente n'est point nôtre; vous savez bien que la collection émanait d'un homme mort tout récemment au service de la France, du marquis de Chtlteaugiron , dont la mémoire n'a pas besoin d'être défendue. Encore une fois, ce n'est pas nous qui étions propriétaire de ces pièces. Voilà toutes les preuves, voilà toutes les listes, voilà toute la correspondance. Eh bien! en dépit de tout cela, la Bibliothèque s'en vient résolument, en face du public, suscitant les passions publiques, à la barre de ce Tribunal; elle vient et ose dire que c'est notre collection! Notre collection, acquise honnêtement, au clair soleil, demeure et demeurera intacte et entière, en dépit de vous, parce que tel est notre plaisir, parce que tel est notre droit.
« Ce n'est pas tout. Une lettre de Malherbe avait été prise, en 1858, à la Bibliothèque; on le savait à merveille, car c'était un malheur qui s'était passé publiquement. Vous rappelez-vous ce qu'à ce sujet a dit notre adversaire? Vous devez en avoir l'esprit frappé. Il a dit : « On a volé dans le tome II de Peiresc le numéro 65. M. Paulin-Pâris, conservateur, l'a écrit sor le volume même, au mois de novembre. Eh bien ! l'on a prêté le manuscrit dans ce même mois à M. Feuillet. » Quand on sait comment la chose s'est passée, est-il possible qu'il y ait des gens, qui doivent être honnêtes et impartiaux, qui aient le cœur de venir vous accuser d'un fait pareil , dont ils ont une parfaite connaissance! Oui , la lettre avait été volée, mais dans les premiers jours de novembre 1858, et ce n'est que le 17 du môme mois que le volume a été prêté à M. Feuillet, quand déjà la note de M. PAris était inscrite. Il y a mieux : cette lettre, volée publiquement par un inconnu presque devant vous, a été mise en vente par l'expert Laverdet. Eh bien! savez- vous ce qu'a fait mon client, qui est à l'affût de toutes ces ventes? Il
a reconnu à merveille, pour avoir beaucoup étudié la correspondance de Malherbe, que cette lettre était la lettre de la Bibliothèque; il en a averti M. Paris; M. Paris en a averti M. Hauréau, et en même temps M. Feuillet a prévenu le propriétaire de la lettre, qui l'avait achetée de bonne foi, M. Genty de Bussy, le plus loyal des hommes, dont on taisait le nom pour laisser en relief le vol et faire planer obscurément le soupçon sur mon client. C'est donc au double avertissement donné par lui que la Bibliothèque doit d'avoir recouvré une lettre que vos perfides insinuations nous accusaient, au contraire, d'avoir détournée; et c'est ce M. Hauréau, averti par son collègue et son ancien , M. Paulin-Pâris, c'est ce M. Hauréau qui, par l'organe de son docile instrument, M. Naudet, ose réclamer contre nous!
« 11 y aussi une lettre de Gabriel Naudé dont on a jeté grande clameur, bien qu'elle valût au plus cinq à six francs, et qui aurait disparu je ne sais à quelle époque pour reparaître en 1847, toujours dans une vente de M. Feuillet. Mensonge nouveau! M. Feuillet n'a jamais vendu, et sa prétendue vente était encore la même et unique vente de Châteaugiron, que l'on divise et subdivise pour faire plus d'effet, que l'on divise et subdivise pour se donner l'occasion de noircir gratuitement M. Feuillet avec je ne sais quelles ordures renouvelées du procès Libri. Le curieux, c'est que la Bibliothèque réclame encore aujourd'hui cette lettre, qui lui a été rendue il y a dix-huit mois, non, comme le prétend l'adversaire, par M. Feuillet qui n'avait rien à faire avec tout cela, mais par un libraire qui avait acheté la pièce à la vente Châteaugiron. Toujours du bruit au lieu d'arguments!
Et toi, loup, tu te plains, quoiqu'on ne t'ait rien pris!
« Que vient-on ensuite chercher perfidement à égarer la raison publique en nous parlant de manuscrits prêtés, dit-on, en dehors de la Bibliothèque à mon client, contre les prescriptions des règlements de cette bibliothèque, quand il est incontestable entre toutes choses incontestables que toute personne connue jouissait, avant 1848, et jouit encore (aujourd'hui avec plus de restriction) de ce privilège, sur reçu inscrit au livre de prêts, sur vérification à la sortie, vérification à la rentrée? Que des détournements aient pu être commis avant et depuis ces prêts, rien de plus présumable par les désordres qui régnent à la Bibliothèque; mais il faut une dose de courage peu commune pour oser, par insinuation, rendre de préférence M. Feuillet respon-
sable des perles subies dans des livres à lui pr«ités, sous ces mômes conditions de vérilicalion, il y a dix ou quinze ans. Est-ce qu'avant comme depuis, ils n'ont pas été prêtés à cent autres, soit au dehors, soit dans la salle de lecture du Cabinet des manuscrits? En vérité, le ridicule ici le dispute à l'odieux.
« Mais, avant de poursuivre, je vous le demande tout d'abord, est-ce bien le défenseur de la Bibliolhèque nationale que vous venez d'entendre? En vérité, c'est à ne pas le croire, et je serais tenté de récuser le témoignage de mes oreilles. Voilà deux heures entières employées à quoi? A plaider la question du procès? Non. A prouver la seule chose qui dût y être prouvée, c'est-à-dire le droit de propriété de la Bibliolhèque? Pas davantage ; mais à nous réciter par le menu l'affaire Libri, avec laquelle notre affaire civile n'a pas le moindre rapport; mais à déverser sur M. Feuillet, sous la forme perflde et commode de l'insinuation et de l'hypothèse, les calomnies les plus ignobles, mais heureusement aussi les plus ridicules.
« Ai-je lorl de m'exprimer ainsi, et serais-je, en ce moment, dans cet état d'hallucination où la préoccupation de sa cause pourrait jeter un défenseur? Non, Messieurs, je veux combattre mes adversaires sur leur terrain, avec leurs propres armes; je veux en appeler de la Bibliothèque ivre à la Bibliolhèque de sang-froid ; je veux vous citer ces paroles textuelles extraites du Mémoire qu'elle a rédigé pour la cause, rien que pour la cause, et qu'elle a envoyé à M. Feuillet de Conches, le 28 février dernier : « La bonne foi de M, Feuillet est, en celte affaire, parfaitement établie. » Et ailleurs : « Tout cela, hàlons-nous de le dire, prouve quelle confiance nous plaçons ici dans sa bonne foi. » Or, ces paroles ne sont pas des paroles polies d'indifférents, ce sont des vérités que la force môme des choses arrache à des adversaires. Eh bien! n'avais-je pas raison de dire qu'il y avait de quoi demeurer confondu devant leur nouveau langage?
« D'où vient cette diirérence? Est-ce que, depuis la rédaction du mémoire, avant les vacances, quelque changement serait survenu dans la cause? Est-ce que la Bibliothèque aurait fait quelque découverte à la charge de M. Feuillet? Pas le moins du monde. Voici l'explication de ce mystère ; Au début du procès, c'était l'administration de la Bibliolhèque, représentée par tous les conservateurs, qui parlait. Elle pouvait se tromper dans l'appréciation de ses droits et de ses devoirs ; mais elle connaissait de longue date son ad-
versaire, et le Irailait avec les égards dus à son caractère. Aujourd'hui ce sont MM. Naudet et Hauréau, ou, pour parler plus juste, c'est M. Hauréau, l'écrivain politique que vous savez, l'Homère de ce terrible Olympe qu'on appelle la Montagne, dont les rancunes viennent se faire jour et déborder dans cette audience. Et pourquoi doîic tant de colère et de mensonges? Parce que, vers la fin d'août, quelques journaux de l'opinion modérée ont remis en lumière plusieurs des principaux passages de ce livre qui a nom la Montagne, et en s'élonnant que la Révolution de 1848 se fût montrée assez ingrate envers l'auteur pour se borner à l'improviser connaisseur en manuscrits et le gratifier du plus haut poste littéraire de France.
« M. Hauréau soupçonna, bien à tort, que les attaques pourraient venir de mon client, et la colère, toujours mauvaise conseillère, lui souffla tout ce que l'organe de la Bibliothèque est venu répandre d'audacieuses diffamations à celte audience. Moi-môme, ici, vendredi dernier, j'ai ouvert ce livre de M. Hauréau, j'en ai lu quelques phrases, et à ce propos on vient de crier ù la délation et à la calomnie. J'ai lu, et j'ai eu tort, caria boue et le sang me font horreur. Mais c'était un argument de ma cause, non une vengeance de ma cause et une indigne dénonciation. En vérité, il faut que j'aie été bien maladroit, bien mal inspiré pour ne pas m'êlre fait comprendre par mon adversaire sur une question aussi simple que la question de date. « La date de la publication de la Galerie française, s'écrie l'adversaire, pour se livrer à un mouvement d'éloquence, la date! Eh qu'importe? de quel intérêt peut-elle être dans le procès? » Quoi! vous ne comprenez pas l'intérêt de la date, et j'en suis réduit à vous le faire loucher du doigl! mais c'est d'un intérêt décisif ! La Bibliothèque le sentait si bien, qu'elle en avait fait un de ses arguments favoris dans son fameux rapport, communiqué à M. Feuillet. En eifet, si la lettre n'eût été copiée qu'en 1821, comme vous le disiez, nous aurions fait un conte en nous prétendant propriétaire depuis 1820. Mais cela n'est pas : nous vous avons prouvé que la publication de cette Galerie française était antérieure à 1821, et nos preuves irrésistibles cl inexpugnables sont sorties de la double date de ce livre homicide de la Montagne, que nous avions d'autant mieux le droit de citer qu'il n'est poinl aujourd'hui désavoué par l'auteur.
« Ce livre, d'ailleurs, est public; il appartient à tout le monde. M. Hauréau a trop de modestie ; ce n'est pas un ouvrage dont on ne parle point.
On en parle beaucoup, au contraire. L'autre jour encore un de mes confrères du barreau le commenlail en pleine audience correctionnelle, et un gros livre avec nom d'auteur en parlait compcndieusement. C'est un ouvrage qui ne sortira pas des bibliothèques, que j'ai acheté pour les bcsoius de la mienne, et ferai relier avec soin comme un témoin des délires de notre époque.
« Ainsi donc, si vous n'avez pas procédé par l'invasion du domicile de M. Feuillet, c'o>t que les agents judiciaires vpus en ont empêché. Une chose vous Atait le sommeil, c'était le besoin de raffermir votre position, peut-être ébranlée, et pour cela de faire du zèle à tout prix aux dépens d'un des premiers collecteurs et connaisseurs en matière de documents historiques. »
M® Chaix reprend les arguments de sa première plaidoirie. « Mes adversaires, ajoule-t-il, soutiennent que dès le moment que la lettre de Montaigne était portée, au livre de la Galène française, comme adressée à Du Puy, elle doit forcément avoir appartenu à la collection des deux frères de ce nom. Mais des lettres à Du Puy, il y en a partout, dans les collections publiques et particulières : à Paris, à Carpentras, à Rome, à Londres. Là sont des lettres de Gabriel Naudé à Du Puy, de Muret à Du Puy, de PiCboul à Du Puy, de Pithou à Du Puy, de Saumaisc à Du Puy, de Reneaulme à Du Puy, etc., etc. Est-ce que par hasard, d'après la théorie de nos adversaires, la Bibliothèque serait en droit de venir dire à toutes les bibliothèques de France qui posséderaient des malles de lettres où s'en trouverait une adressée à Du Puy : « Voilà une lettre : elle doit être à nous! »
M^ Chaix rappelle ensuite le témoignage de M. Duchesne aîné, conservateur à la Bibliothèque nationale, et il éclaircit ce qu'on peut entendre par l'unanimité prétendue du Conservatoire de la Bibliothèque pour les poursuites contre M. Feuillet de Couches à propos du Montaigne. «Là comme ailleurs, la majorité fait loi, et la minorité eût signé contre son propre avis. Il y a eu protestation. «
Il rappelle ensuite le témoignage des deux brochures du docteur Payen, et il relève le caractère de ce savant, qui a été conséquent avec lui-môrae dans ses deux écrits.
A cette objection de M^ Marie que les arguments présentés par la Bibliothèque sont complexes, indissolubles et se soutiennent l'un par l'autre, M'' Chaix répond qu'il n'a nul goiit à venir jouer dans le débat le rôle d'Ho-
race ou de Curiace, et qu'en définitive, il ne connaît qu'une méthode de combattre un argument, c'est de l'isoler et de le prendre corps à corps, et qu'après tout, cent mauvaises raisons n'en sauraient faire une bonne, comme, en grammaire, deux négations valent une affirmation.
M® Chaix s'attache enfin, comme intérêt principal et décisif du procès, à établir la pureté de la pièce de Montaigne, qui n'a jamais été touchée par l'aiguille du relieur. « Or, dit-il, la collection Du Puy est entrée en 1734 toute reliée sur les rayons de la Bibliothèque; nulle pièce n'y est restée à l'état de feuille volante. La nôtre n'a jamais été reliée, donc elle n'a jamais appartenu au Cabinet des Manuscrits. »
Il termine ainsi ;
« J'en reviens au procès.
« Non, non. Messieurs, ce n'est pas pour nous un petit procès, mais un énorme procès. On ne peut pas se dissimuler qu'après toutes les imputations que nos adversaires ont jetées au travers de la revendication civile, la considération de M. Feuillet de Conches ne soil en jeu. Quelques grandes qualités qu'imposent pour conditions à leurs principaux agents les autres administrations publiques, celle des Affaires étrangères est celle qui exige des siens la délicatesse la plus irréprochable, à cause des graves intérêts déposés dans leurs mains, à cause des hauts personnages avec lesquels ils sont appelés à traiter. M. Feuillet de Conches, dans l'exercice de ses fonctions, s'est concilié l'estime des chefs éminents que les vicissitudes politiques ont successivement placés à la tête de ce département. Nos adversaires, il est vrai, n'attaquent pas en général la délicatesse incontestée de M. Feuillet; mais, abusant d'un préjugé absurde dont ils sont les ardents propagateurs, et qui dit que tout collecteur est un voleur, ils insinuent avec perfidie, avec persistance que, comme collecteur, il a bien pu oublier les principes d'une probité sévère. Toute la colère légitime de mon client se soulève avec la mienne contre cette odieuse imputation, car pour lui comme pour moi, il n'est point deux sortes de probité. Arrière donc toutes ces insinuations, toutes ces diffamations calomnieuses!
« A côté du travail est l'heure du repos. Eh bien! M. Feuillet a passé, depuis plus de trente années, ces heures de délassement à dépenser ce qu'il gagnait, ce qu'il possédait, pour se composer une fortune intellectuelle et vivre avec les personnages des temps expirés. Moi-même je l'ai vu dans des
ventes acheter à des prix que je trouvais exorbitants le bonheur de posséder quelques pensées échappées à ces personnages. Il est arrivé ainsi, à force de persévérance et de savoir, à se former une collection magniCque, classée dans un ordre admirable et enviée par la Bibliothèque nationale. Ce sont là de nobles loisirs, de belles occupations pour ceux qui ont un peu de cœur et qui aiment à vivre avec les anciens. Comme lui, il faut vivre avec eux, non pas seulement dans l'histoire, qui est une lettre morte; non pas seulement dans les mémoires, où ils sont, il est vrai, moins habillés et moins solennels, mais où ils se parent encore : il faut vivre dans leur intimité, il faut les voir en déshabillé dans leur correspondance. »
« Ce sont là des jouissances que tout le monde ne sent pas. Il faut cependant tressaillir quand on a dans la main une lettre de Henri IV datée du camp d'Ivry, ou une lettre de Napoléon annonçant le succès de Marengo, ou bien le double du testament de Louis XVI, titre de famille pour la France, égaré en Hongrie et rendu à notre pays par la courageuse persévérance de M. Feuillet. Il faut tressaillir quand on lient les lettres de la noble Marie-Antoinette, teintes du sang de la princesse de Lamballe; il faut tressaillir encore quand on lient des correspondances d'une autre nature, des lettres tendres, passionnées, ardentes des personnages les plus célèbres. Ce sont là, encore une fois, de nobles jouissances. Il ne faut pas que la Bibliothèque les combatte, les affaiblisse; il ne faut pas que le désespoir de trouver des gens qui sont plus soigneux qu'elle de ces richesses, qui les recherchent avec bonne foi, les possèdent avec passion, les mettent en relief avec honneur, l'entraîne non pas à de justes accusations que son devoir serait de soutenir, mais à des insinuations qui sont toujours une arme détestable, et dont une grande administration ne doit jamais se rendre coupable. »
Conclusions du ministère public.
(Voir la Gazelle des Tribunaux et le Droit.)
Le 19, M. Gouget, avocat de la république, a donné ses conclusions, il a exprimé d'abord le regret que la discussion ait été entrai-
née en dehors de l'affaire civile, qui fait l'objet véritable du procès. On a eu le tort d'essayer à transformer en affaire criminelle ce qui n'y avait pas le moindre trait. Jamais nulle action n'a été suivie contre M. Feuillet de Couches à propos des autographes dont on a parlé, jamais il n'a été inculpé. Il y a eu, sur la réclamation de la Bibliothèque nationale, une instruction, mais contre inconnu, touchant une vente de mars 1 847. Dans cette instruction, M. Feuillet de Couches a été entendu comme témoin, rien de plus. En résumé, aucun soupçon , aucun indice ne permet de suspecter sa bonne foi , soit dans l'affaire du Montaigne, soit dans cette vente de mars 1 847, qui ctait une vente de M. de Châteaugiron, mort récemment consul à Nice. Les preuves de ce fait ressortent d'une manière éclatante de l'instruction. Il en est de même de l'imputation relative à une lettre de Malherbe, que M. Feuillet de Couches a fait rentrer au Cabinet des manuscrits, loin de l'en avoir détournée. Après ce témoignage, solennellement rendu à la loyauté de M. Feuillet, M. Goujet passe en revue les motifs qui lui font penser que la lettre de Montaigne a dû, à une époque quelconque, avoir appartenu à la Bibliothèque, et conclut à ce qu'elle y soit réintégrée.
Contrairement à ces conclusions, le Tribunal, qui avait renvoyé l'affaire à huitaine, a rendu le jugement suivant le 26 février :