LA BIBLIOTBÉQUE DE LETTRE DE SON CÉLÈBRE COMPATRIOTE
Celte leltre n'est-elle pas concluante? Peut-on raisonnablement admettre que si l'abbé de Lespine eût trouvé un autographe de Montaigne, il l'eût celé à l'un de ses amis, à l'un de ses collègues, après en avoir donné communication à un étranger quelques années auparavant? Que si, de 1 827 à 1 830, il ne l'eût plus retrouvé, peut-on encore raisonnablement admettre qu'il eût placidement gardé le silence au lieu de le crier avec véhémence et sur les toits? D'ailleurs, était-il nécessaire d'être Périgourdin comme M. Lespine pour être fanatique de Montaigne? Les admirations Ultéraires n'étaient point, à cette époque, divisées, livrées à l'anarchie comme elles le sont de nos jours, où la métaphore enragée, et, suivant l'expression de Montaigne, c< une façon de parler bouffie et bouillonnée de pointes, » fait si rude guerre à la belle langue des xvi' et xvif siècles. Montaigne était le bréviaire des littérateurs, et la disparition d'un morceau de sa main eût fait événement.
Voyez ensuite de quelle façon le pauvre Gouget appuie en 1837 son dire de 1820. 11 est, j'en suis certain, de la meilleure foi du monde; mais il affirme, après avoir perdu la faculté qui perçoit et qui se souvient. Encore un an ou deux, et un jugement, qui le reconnaît privé de raison, l'a envoyé dans une maison de santé.
« C'était en 1857, dit M. le docteur Payen dans le même écrit déjà cité, un homme doux, paisible, timide même; il s'animait peu dans la conversation. Souvent il répétait ses mots comme pour prendre le temps de retrouver sa pensée. Sa parole était entrecoupée, un peu hésitante. Il laissait souvent ses phrases inachevées. Je n'étais pas son médecin, je ne sais rien de sa santé, et je n'avais, avant son accident judiciaire, rien observé chez lui qui pût faire soupçonner un dérangement cérébral; mais, tel que je l'ai connu, un ^m brouillon, ahuri, comme on dit familièrement, je serais fort surpris si on me disait que sa folie, sur laquelle je n'ai pas l'ombre d'un
renseignement, ail élé active, illuminée, ambilieuse, dominatrice: landis que je coraprentlrais lr6s-bien que rexagéralioii du caractère que j'ai observ»; chez lui l'eût conduit à une folie calme, à la I'iîute ee la mémoire...
« Depuis sa folie, j'ai quelquefois rencontré M. Gouget: il ne semblait me reconnaître (ju'à demi ; il me parut plusieurs fois éviter de me parler; je dus faire comme lui, et nous en vînmes à nous saluer sans nous aborder... C'est en 1857 que je le connus. »
Cetîe opinion sur la nature des facultés du pauvre Gouget est importante; elle n'est point d'un homme ordinaire, mais d'un médecin distingué, doué d'un rare esprit d'observation.
Avant le moment fatal de la folie de Gouget, M. le docteur Payen le conduit à la Bibliothèque pour le confronter avec les conservateurs et en (juelque sorte avec les lieux mêmes où, suivant sa déclaration, il a fait son calque. Certes, la topographie de ce Cabinet des manuscrits que Gouget a tant pratiqué de 1820 à 1823 doit lui être familière. Cependant il traverse sans mot dire six salles: 1° la salle du grand fonds de Béthune et des armoires vitrées; 2° la salle Barthélémy, où s'étalent les 958 volumes de la collection Dupuy; 3° la salle des livres chinois; 4° la petite salle des manuscrits grecs. Il arrive enfin aux trois grandes salles de lecture (1). C'est dans ces dernières qu'en « quelque sorte inspiré par les lieux, » suivant l'expression de M. Payen (voir page 13 et suivantes), il s'écrie qu'il a trouvé Méon et l'abbé Lespine dans la pièce où se tient M. Lacabane (la sixième); que l'un de ces messieurs en partit pour aller chercher le volume en question ; que lui, Gouget, passant alors dans la salle précédente près d'une fenêtre (celle où se tient aujourd'hui M. Reynaud), il s'est placé, pour avoir plus de jour, à un coin de la table voisine (juste l'endroit où travaille M. Stanislas Julien), et que c'est à ce point précis qu'il a exécuté son calque.
(1) Depuis fémer 1848, le public ne jouit plus que de deux grandes salles d'étude; la troisième, où se tenait M. Champollion et où se tient aujourd'hui M. Haurcau, a été réservée. Cette salle est appelée Salle Colbcrt; la suivante, Salle Frérel. Le Cabinet des manuscrits comprend encore le Cabinet généalogique, qui occupe les pièces immenses des combles. C'est là (|uc sont les trésors que connaît si admirablcmcut le savant M. Lacabane.
Il n'y a à cela qu'une petite difficulté, c'est qu'au temps où cela se serait passé, les grandes salles d'étude, dans lesquelles le pauvre Gouget se souvient si nettement d'avoir fait ses évolutions lithographiques, n'appartenaient point au département des manuscrits. C'était un local tout à fait distinct, séparé par un gros mur: c'était une partie des bureaux du Trésor royal, et en dernier lieu le siège de la commission des créances de Saint-Domingue. Ce fut seulement en 1833 que, par le crédit du directeur M. Letronne, le gros mur fut percé, et que le Cabinet des manuscrits s'accrut de ces grandes salles et de douze autres encore, après que tous les bureaux du Trésor eurent été transférés à la rue de Rivoli. Les employés qui avaient, disait-on, donné le fameux volume à Gouget, MM. Méon et Lespine, morts en 1 831, n'ont jamais vu cette terre promise. De leur vivant, le Cabinet des manuscrits ne se composait que de quatre pièces, indépendamment de celte grande galerie Mazarin, où, mourant, le grand cardinal, si Français quoique Italien, pleurait jadis ses trésors d'artiste. De ces quatre pièces, les deux premières seulement étaient ouvertes au travail; c'était là que se tenaient les conservateurs, les employés et les travailleurs. La troisième était une réserve que l'on n'ouvrait que les jours publics pour donner entrée dans la galerie. La quatrièmeenfin, aujourd'hui la salle grecque, était une pièce de débarras où l'on entrait moins qu'en aucune autre, et où même de vieux employés ne se rappellent pas avoir jamais mis les pieds à cette époque.
Ainsi, voilà un homme qui n'a jamais franchi ni pu franchir de 1820 à 1823, avec une plume à calque, la seconde salle du Cabinet des manuscrits, qui pousse droit aux cinquième et sixième salles, alors n'existant pas, et qui dit : « C'est là! » Qu'il se soit assis à quelque coin de table pour exécuter en leur temps les nombreux fac-similé de ses trois volumes, à la bonne heure; mais il est évident que le nombre même de ces fac-similé lui fait faire confusion et qu'ici les souvenirs s'embrouillent en ce faible cerveau. Fonder des raisonnements sur les dires d'un tel témoin, c'est bâtir sur des nuages. Or, en fin de compte, la seule prétendue preuve que la Bi-
bliotlièque ait à alléguer avec les équivoques inscriptions de ses catalogues est le témoignage Gouget. J'avais jusqu'ici entendu dire qu'en fait de meubles possession vaut titre. 11 était réservé à la BibliotluHiue de nous apprendre que le débile témoignage d'un malheureux privé de raison doit primer tout cela, même quand ses hallucinations sont contredites par des impossibilités matérielles et par les témoignages d'esprits en pleine jouissance de leur bon sens. Mais le lx)n sens se fait-il écouter des préjugés de la passion?