RÉSUMÉ ET CONCLUSION
Cette cause est toute de détails, et il est bien difficile de la résumer en quelques pages sans en négliger des points intéressants, utiles à la démonstration. Néanmoins, je vais ici en faire ressortir les parties essentielles et culminantes.
Lémontey, de l'Académie française, m'avait fait cadeau, en 1820, de l'autographe de Michel de Montaigne, objet du litige. Dès celte même époque, je l'avais fait voir à l'un des employés du Cabinet des manuscrits à la Bibliothèque alors royale, qui m'avait déclaré ne pouvoir par la comparaison constater l'authenticité de ma pièce, la Bibliothèque ne possédant aucune lettre originale de cet écrivain. Cet employé de la Bibliothèque est feu l'abbé Lespine, qui était Périgourdin comme Montaigne, professait un culte enthousiaste pour son grand compatriote, et a écrit sur les illustrations de son pays.
En 1837, j'apprends par un savant bibliographe, M. le docteur Payen, qui s'est particulièrement occupé de la personne et des ouvrages de Montaigne, que ma lettre, qu'il avait crue jusque-là, comme moi, inédite, a été reproduite en fac-similé ^àxXdi lithographie, dans le premier volume d'un livre intitulé Galerie française, qui porte au titre le millésime de 1821, et qu'une note de ce livre indique quelle a été copiée à la Bibliothèque royale, dans un volume intitulé :
« Lettres françaises de divers grands hommes. »
Jamais, jusque-là, ceiieGalene française ne m'était tombée sous la main. La Bibliothèque elle-même, qui ne saurait prétexter cause d'ignorance en matière de livres, puisqu'elle les a tous, ne s'inquiétait pas autrement, depuis 1821, du dire de ce même livre, et ne songeait point à réclamer. « Cependant, dis-je au docteur, il faut vérifier à la Bibliothèque si l'on y possède un tel volume. » Le docteur avait déjà fait la démarche : le volume avait été cherché au Cabinet des manuscrits, et là on lui avait confirmé ce qui m'avait été affirmé à moi-même en 1820, à savoir : que le Cabinet des manuscrits n'avait jamais rien possédé de Montaigne. La même réponse avait été faite par le même abbé Lespine, en 1828, à son collègue M. Duchesne aîné, lorsque ce dernier était en quête d'un autographe de Montaigne pour en insérer le fac-similé dans son recueil intitulé \ Isographie. Voilà qui était positif.
Je ne m'en tins pas à ces renseignements; j'allai droit à la Bibliothèque, et je remis mon autographe au directeur, M. Letronne, en lui disant : « On a imprimé qu'il vient de chez vous : prouvez-moi cette origine en me montrant une description nominale et précise de ma pièce sur vos catalogues, et je vous la laisse. » Le Cabinet des manuscrits n'ayant pu trouver aucune preuve, l'autographe me fut rendu avec cette déclaration formelle : « La note du livre d'où F on prétend que la pièce dont il s'agit a été tirée, à notre dépôt public, ne signifie rien; l'autographe ne nous a jamais appartenu. »
Ces faits ne sont pas contestés. Ils sont écrits et acquis à la cause.
Cela se passait, avons-nous dit, en 1837.
En janvier 1850, parait une brochure de M. Jubinal qui remet de nouveau sur le tapis la question jugée. J'apprends que la Bibliothèque, à qui sa déclaration de 1837 semblait commander le silence, a cependant le dessein de le rompre en m'attaquant, non avec ses propres armes, mais avec celles de M. Jubinal que je n'ai pas pris au sérieux et à qui je n'ai pas répondu. Autre directeur, autre système. Je vais au-devant de l'attaque, et j'écris à M. Naudet : « Ce que j'ai offert, il y a treize ans, à M. Letronne, je vous l'ofTre : montrez-moi
dans vos catalogues la mention nominale et descriptive de ma pièce : elle est à vous sans combat. Si vous voulez des raisons qui vous prouvent que ma propriété n'a jamais été vôtre, je suis prêt à vous en donner verbalement ou par écrit. »
La Bibliothèque prend son temps, lait dresser un Mémoire sur la question par le conservateur M. Ilauréau, et m'envoie au bout de onze jours ce Mémoire où, ne pouvant couper court en justifiant de ce que je lui demande, elle se rejette sur un tissu de conjectures, d'hypothèses et d'inductions.
J'avais été au-devant des discussions par aversion pour le bruit et le scandale, et afin d'étouffer dans leur source les paroles indiscrètes. Je me serais empressé de faire cadeau de ma lettre sur des preuves; à défaut de preuves seulement spécieuses, je la garde.
Cependant je fais une réponse au Mémoire officiel ; mais M. Naudet ne l'attend pas. Il décide «y>m?^i" sans m'entendre, et m'écrit presque coup sur couj) que le non-envoi immédiat de la pièce est, à ses yeux, une dénégation, et que la Bibliothèque va me poursuivre devant les tribunaux, en restitution.
L'etTet suit la menace, et, dès ce moment, la Bibliothèque se conduit envers moi d'une manière peu loyale.
Ainsi, j'ai besoin, pour compléter ma défense, de consulter ses catalogues, — elle me les refuse, disant d'abord qu'elle ne veut pas me donner des moyens contre elle, et une autre fois que la Bibliothèque na pas de catalogues, tandis qu'elle en a plus de deux cents volumes au Département des manuscrits, tandis que, dans un cabinet réservé et même en pleine salle publique de lecture, on les remet à la disposition du premier venu! Procédé indigne, car, entre simples particuliers, entre plaideurs vulgaires, on se communique de piano toute pièce de procès, et il est honteux à un grand établissement public de se faire arracher demain par un jugement ce qu'on eût dû accorder aujourd'hui avec bonne grâce. — En outre, la Bibliothèque, quand l'affaire est engagée entre nous judiciairement, me fait attaquer par un de ses employés auxiliaires dans un journal intitulé
Bibliothèque de r Ecole des Chartes, façon nouvelle de plaider avant les plaidoiries.
Le Mémoire, sur la lecture duquel la Bibliothèque présumait que je m'empresserais de déposer à ses pieds mon autographe de Montaigne, m'avait paru d'une rare faiblesse de raisonnement. En y répondant, j'avais eu peine à savoir oîi me prendre, car on ne peut saisir que ce qui a un corps. Sur quel fondement logique avait-on pu se flatter d'avoir résolu et prouvé aujourd'hui ce que M. Letronne avait, en 4837, décidé négativement? Serait-ce donc que l'auteur du Mémoire eût fait une contre-enquête sérieuse; qu'il eût débattu avec moi le pour et le contre; qu'il eût puisé des lumières auprès de M. le docteur Payen pour contrôler les légèretés de M. Jubinal? Serait-ce que, cherchant de l'eau dans son propre puits, comme disent les Orientaux, il eût trouvé quelque vigoureux argument de son cru; qu'il eût enfin découvert en quelque catalogue secret de ces preuves victorieuses d'une autorité irréfragable et décisive? Non, rien de tout cela; rien, rien, rien! Il n'a pas même demandé à voir la pièce en litige, cette belle Hélène dont la conquête aura duré finalement trois fois autant d'années que le siège de Troie. C'était bien la peine d'en être si amoureux ! Le Mémoire n'est littéralement que l'habit retourné de M. Jubinal, tout décousu par M. Payen. Et tandis que, de peur d'errer, la justice du pays s'entoure, en toute affaire, d'une instruction sévère, profonde, prêtant oreille attentive et critique à tous les dires, la Bibliothèque, dédaigneuse des voies vulgaires, décide par inspiration et intuition, comme si elle avait consulté la sibylle ou une somnambule. Est-il donc écrit qu'on pourra ainsi impuriément violer à l'aveugle un citoyen dans sa propriété, dans sa tranquillité? La chose publique n'a-t-elle donc pas assez d'inévitables angoisses qui brisent notre vie en secousses violentes?
Et d'abord, l'exposé des faits est faux, par lapsus, je le présume; mais enfin il est faux en des points capitaux. Le Mémoire dévore près de la moitié de son étendue à disputer à vide, pour établir que la pièce n'a été lilhographiée qu'en 1821, et que dès lors, puisque ce n'est pas
moi (lui l'ai ooniiniini(|uée, je ne puis pas posséder depuis Ireuleans. Pour ('lal)lii- le fait, il suppose dans la conversation de l'éditeur, imprimée par M. le docteur Payen en sa Notice biblioiiraphique, la mention textuelle de cette date de 1821, quhnj est pas, qui n'y peut pas être, attendu (pie la pièce avait été lithographiée en 1820, peutêtre même avant; attendu que, si le frontispice du volume où figure la lettre porte le millésime de 1821, c'est que l'ouvrage a paru par livraisons, que le titre d'un livre est généralement la dernière chose qui s'en imprime, et que les premières livraisons de la Galerie française, parmi lesquelles se trouvait le Montaigne, ont paru à partir de mai i820. Cela est prouvé par le Journal de la Librairie (\nQ la Bibliothèque n'a pas même pris la peine de consulter.
L'échafaudage du iMémoire repose, comme le factura de M. Jubinal, sur deux bases : iMe témoignage de l'éditeur du livre, nommé Gouget; 2° le témoignage des catalogues. Or, des catalogues, les uns disent Montagu, les autres Montarjne, à l'endroit où l'on suppose par diiination qu'ils ont voulu dire Montaigne et désigner mon autographe, le mien, non un autre. Mais Michel de Montaigne a eu des homonymes, ses contemporains. On peut citer, entre autres, l'auteur de \ Histoire des Calvinistes, nommé De Montagne; on peut citer Guillaume Montaigne, l'auteur du beau livre de la Police des pauvres de Paris. Il serait curieux de voir comment s'y prendraient mes adversaires pour décider logiciuement si les inscriptions du catalogue ont voulu désigner le grand philosophe du Périgord plutôt que ceuxlà, d'autant qu'ils étaient amis de toute la Pléiade, ainsi que des Dupuy et de Pasquier.
Pour rendre sa dialecti(iue plus persuasive, l'auteur, qui ne voit que sa pensée, débute par aider, au moyen d'une date fausse, à la lettre du témoignage Gouget; il en fait autant pour les catalogues : il affirme que, suivant l'inventaire original, et suivant toutes les copies de cet inventaire, une lettre de Montaigne à Claude Dupuy (ce qui est bien trouvé, puisque la mienne est adressée à un Dupuy) existait autrefois dans le volume 712 de la collection Dupuy. Cela est faux
encore, matériellement faux. 11 n'y a nulle part ni en toutes lettres, ni sommairement, ni de près ni de loin, rien qui particularise la lettre indiquée, rien qui conduise au nom de Dupuy. Encore une fois, sur la moitié des catalogues Montagu, sur l'autre moitié Montagne, jamais Montaigne, rien de plus. Quelle bonne raison le Mémoire allègue-t-il d'opter entre ces deux noms? Aucune. L'intérêt de sa cause est son seul guide. Faites, si vous le voulez, Montaigne de Montagu et de Montagne, vous n'aurez pas davantage à Claude Dupuy. Or, l'existence de cette mention eût pu mener assez raisonnablement à une induction spécieuse. Voilà pourquoi le Mémoire en argumente; mais, encore une fois, elle est fausse, et l'argument lui échappe.
Gouget, en sa note de 1820, donne pour origine à ma pièce la Bibliothèque royale. En 1837, il affirme à M. le docteur Payen qu'il l'y a calquée lui-même dans un volume intitulé : Lettres françaises DE divers grands HOMMES; iiiais, comme l'a vérifié M. Letronne, la Bibliothèque n'a pas un seul volume qui porte un titre parfaitement identique. Le Mémoire, toujours d'après M. Jubinal, montre triomphalement le n" 712 de la collection Dupuy, ce volume auquel renvoie le Montagu ou le Montagne des Répertoires; — mais ce 712 porte deux titres dont aucun n'est pareil à celui qu'a donné Gouget. Nous marchons bravement de suppositions en interpolations, d'interpolations en à peu près. Le Mémoire, qui sent son faible, élude sur ce point la discussion; mais la Justice n'élude rien.
Ce titre de Lettres françaises. Lettres latines, etc., n'est, après tout, qu'un titre banal au service de toutes les collections privées, usité autrefois, usité de nos jours, et qui était celui des recueils d'autographes de Lémontey, qui en a tiré cette lettre si disputée dont il m'a fait présent. Gouget, en indiquant pour origine la Bibliothèque, s'est trompé comme, en pareil cas, s'est trompée X Iconographie, et plus souvent encore \ Isographie, quelquefois même à dessein, au témoignage d'un conservateur de la Bibliothèque, M. Duchesne, l'un des auteurs de ce dernier recueil de fac-similé.
Le hasard a fait découvrir en ces derniers temps, dans deux volumes dinV'reuls de cette même collection Dupuy, deux lettres jus- (ju'iei incoiiimes de Montaigne. Ces lettres ne sont portées sur aucun des catalogues comme existant aux volumes où elles se sont trouvées. I^ Mo/ifagu ou le Montagne des répertoires les désigne tout aussi bien que la mienne, puisqu'ils n'oftrent aucune indication descriptive quelconque. Pourquoi donc, quand on a sous la main en quelque sorte le corps du délit, quand tout s'explique par une pure transposition à la reliure ou avant la reliure, quand enfin mon autographe même, par ses caractères extérieurs, à savoir : l'absence de cote et d'estampille et l'intégrité de la feuille qwi n'a jamais été reliée, repousse formellement la main del'i'^tat, comment s'acharner à mon autographe? Peut-on bien logiquement argumenter, dans l'espèce, de catalogues qui ne disent pas ce qui est, et disent ce qui n'est pas?
Une large rature ou tache d'encre trouvée sur l'un des répertoires, à l'endroit de la description du volume 712, cache le mot Montagu ou Montag?ie. La Bibliothèque y voit un pâté intentionnel, coupable, méchamment apposé pour dissimuler le larcin de mon autographe, comme si une souillure aussi indiscrètement apparente n'élait pas plutôt de nature à appeler les regards et éveiller les soupçons que faite pour cacher quelque chose. D'ailleurs, à quelle date a été accomplie cette tache ou rature? 11 est acquis à la cause (le Mémoire de la Bibliothèque le reconnaît) que, depuis l'époque où le volume a été relie en peau, c'est-à-dire de 1828 à 1830, il n'a subi aucune perte, et que, par conséquent, le larcin n'aurait pu être commis qu'avant celte reliure définitive. Alors, il faudrait qu'elle remontât, soit à trente ans, soit à vingt ans, à tout le moins à celte date de i 837, où la question du Montaigne a été pour la première fois soulevée. Or, la lâche parait fraîche de quelques mois, et commise plutôt pour faire supposer un dol que pour en dissimuler un. Et puis, dans ce même volume, là où aurait été jadis le Montaigne, il manque douze autres pièces, dont les unes sont plus précieuses que le Montaigne même,
parce qu'elles sont encore plus rares; les autres sont de personnages totalement obscurs et inconnus et n'auraient point en vente trouvé acheteur. A quoi bon le voleur aurait-il dérobé les chiffons inutiles? Et comment surtout, ayant intérêt à effacer toutes les désignations du Répertoire, n eût-il raturé que celle du Montaigne? Tout bien pesé, c'est une rature qui a toute la mine d'un pâté postiche et apocryphe, sur lequel l'auteur lui-même du Mémoire, fort empêché de trouver une explication, a glissé, comme toujours, quand l'orateur s'embarrasse. On ne saurait y voir un incident sérieux, à moins qu'on ne s'arrêtât, ainsi que plusieurs, au soupçon d'une intention mauvaise, suscitée par les besoins de la cause.
Gouget a pris soin lui-même d'infirmer par des contradictions son témoignage. En tête des notes de ce même volume où il indique le Montaigne comme provenant de la Bibliothèque royale, il dit qu'il a tiré presque tous ses fac-similé, presque tous, de cet établissement; et, quand il en vient à les énumérer un à un, il les en fait tous sortir. Sa réserve presque tous n'implique-t-elle pas l'exclusion de certaines pièces qui ne sont pas exceptées et auraient dû l'être? Qui dit que le Montaigne ne soit pas du nombre?
D'ailleurs, lui qui est dans l'habitude, lorsqu'il cite une provenance de la Bibliothèque, de relater le fonds où il a puisé, de désigner même scrupuleusement le volume et le folio, il n'indique aucun fonds pour le Montaigne. Il se borne à nommer le fameux volume de Lettres françaises, etc., qui n'existe pas. Or, en 1837, le docteur Payen conduit Gouget au Cabinet des manuscrits pour en tirer des lumières sur les lieux mêmes; si Gouget eût puisé en effet le Montaigne dans le fonds des Dupuy, il s'en serait souvenu à ce moment, quand il passait et repassait devant cette collection, laquelle s'étale et saute aux yeux dès la seconde salle d'entrée, et dont les 958 volumes lui criaient le nom de Dupuy! — Il a passé indifférent.
Il y a plus, cet homme se trompe grossièrement de lieu, et lui qui, pendant trois ans, a travaillé à la Bibliothèque royale pour son ouvrage, lui qui en doit connaître à merveille la topographie, reconnaît
pour rondroit précis où il aurait calqué, une salle très-difTérontc cl très-éloignée de celles ou l'on travaillait en 1820, une salle où il n'avait jamais pu entrer, puiscpi'eile ne faisait point alors partie du Cabinet des niaïuiscrits et dépendait du Trésor public. C'est que le pauvre Gouget était un esprit faible qui, peu de temps après, s'est éteint dans une aliénation mentale.
Gouget a dit encore que c'est un des employés, l'abbé Lespine, qui lui a communiqué le volume contenant le Montaigne. Il se rencontre que cet abbé est le même Périgourdin, le môme compatriote de Montaigne, qui, en 1820, m'a dit que la Bibliothèque n'a jamais rien découvert de ce grand philosophe; il se rencontre que c'est le même qui, en 1828, a fait une pareille réponse à l'un des conservateurs actuels, M. Duchesne, qui en témoigne. Gouget s'est trompé : il a confondu avec l'un des cent autres fac-sùnile qu'il a exécutés au Cabinet des manuscrits, s'il en a jamais exécuté aucun.
Mais finalement, où donc a-t-il trouvé l'original qu'il aurait copié? Je l'ai déjà dit, cette pièce était chez Lémontey, depuis son enfance amateur d'autographes, qui avait donné des notices dans la Galerie française^ et que par conséquent Gouget connaissait. La preuve que c'est dans le recueil de cet académicien que Gouget a puisé, c'est qu'une autre pièce qu'il dit avoir trouvée dans ce même volume de Ijittres françaises, une lettre autographe d'Etienne Pasquier, était adressée au procureur général l'icardet, aïeul de Lémontey, quelle faisait partie des papiers de famille de ce dernier, et n'a jamais appartenu à la Bibliothèque nationale, non plus que le Montaigne.
Il faudrait être bien prévenu pour résister à de pareilles objections et savourer encore les délices d'illusion et l'odeur de proie qui charmaient le rapporteur de la Bibliothèque en dressant son Mémoire. Si je donnais aujourd'hui ma lettre au Cabinet des manuscrits, je le mettrais au défi de justifier pourquoi il la rangerait dans le volume 712 en question plutôt que dans tel ou tel autre. Ce n'est qu'après avoir fait l'étude de quelques volumes qu'on viendrait à bout de lui assigner une place, qui vraisemblablement ne serait pas celle-là.
Quand je dis la Bibliothèque, entendons-nous. Tant s'en faut que je prétende (j'ai eu le soin de le dire aux premières lignes de cet écrit) attaquer sans distinction tous les hommes distingués qui composent le Conservatoire. Ils ont été mis de côté par l'administration de la Bibliothèque, ou abusés, dès le début de l'affaire. Que le bon M. Hase se soit fait le complaisant de M. Hauréau, qu'il ait participé au maladroit refus des catalogues, ce n'est pas une raison pour lui imputer une faiblesse à crime. Lui dont toute pensée traverse un souvenir grec ou latin, et qui, s'il avait à dire : « Nicole, apportez-moi mes pantoufles, » en trouverait, à coup sûr, quelque exemple dans l'antiquité, vit trop aux Panathénées athéniennes pour s'apercevoir des choses de cette terre et pour reconnaître qu'on abuse de sa bienveillante et débonnaire nature, en l'associant, par un acte de déloyauté, à une coterie effrénée de bruit. Certes, ce n'est pas de luimême qu'il eût refusé ces catalogues, « pour ne pas fournir de moyens, » comme dit M. Hauréau. Ce refus, dont tout le blâme retombe sur ce dernier et sur M. Naudet, qui l'a approuvé, restera comme un exemple étrange de naïveté à la fois et de déni de justice.
Nous vivons cependant à une époque où l'affaiblissement du principe d'autorité et la sotte manie de donner des leçons au gouvernement mettent les pouvoirs les plus légitimes dans l'obhgation de se retremper en d'étroites conditions de modération, de justice et de dignité. La force et la puissance du pouvoir ne sont qu'à ce prix. Mes adversaires ont méconnu envers moi toutes ces conditions. Accusés souvent d'incurie, de désordre et de négligence, ils s'agitent et s'évertuent, ils font du zèle, ils tâchent à se relever par l'éclat et le scandale; ils passent à parader devant la Justice un temps qui serait mieux employé pour eux et pour les autres à faire la besogne en souffrance; et, rejetant le poids du blâme sur leurs prédécesseurs ou sur leurs collègues, ne s'apercevant pas qu'ils se diminuant en définitive eux-mêmes en essayant de diminuer ceux dont les traditions font leur savoir, ils s'adjugent le grand et le petit triomphe, Je ne tremperai pas dans la bonne opinion qu'ils ont d'eux-mêmes, quelque
disposé (|Uo je sois trinslinct, de sympathies, d'iiahiliule en laveur dune adininislralion publique. Quand M. radniinislraleur p;énéral osl forcé d'aecepter d'un niodesle libraire un démenti qui touche à une (|uestiondo bonne foi, je gémis, conuueancieu serviteur de Tl^tat, de l'humiliation où descend le gardien ofliciel d'un des trésors du pays. Attaqué à mon tour indiscrètement par cet administrateur, j'ai fait, en homme d'ordre, tout ce qui était humaineiuent possible pour prévenir le scandale d'une discussion publique. Mais la facilité ne pouvait aller jusqu'à me laisser dépouiller, et il a bien fallu me défendre par les révélations qu'on m'arrache à force d'injustice et d'outrecuidante légèreté.
Si, d'un côté, l'on est toujours intéressant quand on parle au nom du bien public, de l'autre, les hommes d'expérience savent de reste que, comme tel est le cas de la Bibliothèque à mon égard, l'esprit d'envahissement et de corps, voisin du zèle, ne tend que trop à se mettre de la partie et pousse son homme. 11 n'est pas sans exemple que le garde d'un dépôt public se soit abusé sur le crédit de ce titre honorable. A côté du devoir de revendiquer ce qui appartient à Vl'Aat est le danger d'étendre la main sur ce qui ne lui appartient pas. Le succès trompeur du procès en revendication de la signature de Molière est tout propre à mettre en goût. De tout temps, aujourd'hui surtout, l'homme se laisse volontiers séduire à des conseils de rancune et de commérage, facilement il se fait illusion sur l'innocence des armes qu'il emploie. Et puis, en fine fin , quel est l'enjeu dans tous ces procès en revendication? Serait-ce la bourse des conservateurs? Oh! que non pas! C'est moins que rien, c'est seulement la bourse de la victime et la caisse de l'Klat. Aussi a-t-on la main leste à intenter un procès, et, tandis qu'il est des fous
Qui, toujours assignant el toujours assignés, Souvent demeurent gueux de vingt procès gagnés,
on n'aurait encore qu'à se féliciter même d'un procès perdu. Somme toute, en efîet, le triomphe est une gloire. La défaite, qui ne coûte
rien, est encore un gage de zèle. Que s'il y allait pour soi d'un risque personnel, on aurait, qui en doute? un semblable courage; en hommes délicats, on risquerait même sa fortune plus facilement que celle de l'Etat. Ce néanmoins et sans malice, il est permis de supposer qu'en général on y regarderait à deux fois. Je ne sais quelle prudence ferait alors mieux sentir que l'intervention officielle et publique d'un Conservatoire, c'est-à-dire de l'Etat, doit être dictée par une pensée haute et sérieuse. Tuteur des intérêts d'une bibliothèque qui, de sa nature, est en quelque sorte mineure, on ne la jetterait en un procès qu'en tremblant, à la dernière extrémité, le pour et le contre pesé mûrement, froidement et à coup sûr. S'il est vrai qu'un procès pourrait faire parfois l'afTaire des rancunes personnelles ou de l'ambition de tels conservateurs, il est toujours un inconvénient pour r l'état, quand il emprunte de ses origines et de ses circonstances un caractère de tracasserie, d'accaparement et de confiscation, il met de petites passions à la place de l'équité; il entache de déconsidération ce qui, encore une fois, ne doit s'otTrir aux yeux de tous que digne et calme comme la loi.
« De quoi vous plaignez-vous? me demande-t-on doucereusement aujourd'hui à la Bibliothèque; personne n'effleure votre caractère, nul ne dit que ce soit vous qui ayez soustrait l'autographe de Montaigne : on reconnaît pleinement votre bonne foi. Nous nous bornons à chercher devant la Justice l'éclaircissement du point de fait de la propriété légale de la pièce. »
La belle grâce en vérité que vous m'octroyez là, de l'air d'un prévôt qui prend quelque maraud sur le fait! Eh! messeigneurs! je réponds que ma bonne foi est au-dessus des attaques de l'administration de la Bibliothèque, et se passerait volontiers de vos certificats. Je réponds que vos déclarations s'accommodent d'ailleurs assez mal avec la déloyauté calomnieuse de l'un des employés auxiliaires du Cabinet des manuscrits, duquel les insinuations dans la Bibliothèque de l'Ecole des Chartes n'ont pas été désavouées par M. Naudet. Je réponds (ju'un administrateur qui ne cherche que la vérité ne cache
point les catalogues (jui peuvent y conduire, ne se refuse pas à entendre un liouinie (pii a été ouvertement au-devant de son attatpie, qui offre des explications, et avec qui un mot d'entretien verbal ou écrit eût prévenu le scandale d'un procès. Non, non, ce que cherchait avant tout M. Naudet, c'était le bruit. Grisé par le commérage de M. Jubinal, aveuglé par le faux exposé et les conclusions illogiques du rapport de M. 1 lauréau, et plus encore par sa propre passion ; comptant avec une injurieuse confiance sur le succès quand même devant une magistrature qui cependant ne sait que rendre et faire justice, il n'avait qu'un but, celui d'entrer par la porte de ma collection dans toutes les collections d'autographes et de pièces historiques, comme ayant foison de tous biens à la convenance de la Bibliothèque. Chose commode assurément que de faire du zèle sans risques aux dépens de la propriété d'autrui, s'il n'était besoin, pour confisquer et moissonner à plaisir, ni d'estampilles, ni de cotes, ni d'enregistrements nominaux et descriptifs aux catalogues publics; s'il n'y avait qu'à se montrer malappris aux armes courtoises, à faire diffamer par insinuations et qualifier finalement de voleurs, à tout le moins de receleurs, par quelques malheureux à gages, les honnêtes propriétaires de collections ! Li propriété c'est le vol. Ah! si les vieux gouvernements nous confisquaient, du moins ne nous salissaient-ils pas!
En vérité, l'on ne saurait s'y prendre mieux que ne s'y prennent les plus ardents défenseurs de la Bibliothèque pour en discréditer l'administration, et rendre cette dernière à la fois ridicule et odieuse :
Ridicule, en mettant une sorte de frénésie à crier sur les toits que la pauvre Bibliothèque n'a pas su se conserver; à en faire une espèce de V^estale fxtur rire, dont la pudeur dérisoire est la fable des carrefours; à se vanter, à propos de tout et à propos de rien, de son ordre, au sein des désordres les plus déplorables, et à rendre un public narquois confident de ses haines et guerres intestines, car tels de ces hommes de bibliothèque et de science se prendiaient à la gorge dans le paradis;
Odieuse, en faisant table rase et niant les services de ses devanciers,
— no —
sans rien substituer à leurs travaux; en s'amusant, au grand détriment du budget, à disputer sur le beau en matière de catalogues, et à les recommencer toujours, sans jamais rien finir; — comme s'il n'y allait pas des intérêts du public et de la science, comme s'il n'y avait en jeu qu'une thèse spéculative et de mode, pur paradoxe à discuter nonchalamment aux heures de loisir, ainsi qu'on se joue dans les arts, sur cette question du beau immuable, qui change tous les vingt ou trente ans; odieuse, en s'en prenant un peu à tout le monde de ses propres désordres, en traînant étourdiment et sans preuves les amateurs d'autographes et de manuscrits devant les tribunaux, sans daigner écouter leurs raisons, sans même avoir vu les pièces qu'on prétend revendiquer;
Ridicule enfin et odieuse tout ensemble, en n'appuyant sa revendication que d'un exposé faux, solennellement approuvé et paraphé en plein Conservatoire, et trompant ainsi sur les droits de l'État et la rehgion de ses propres collègues et la religion du ministre qui décide des poursuites; enfin, en n'ayant pas même l'honneur de l'initiative de ses propres actes, et n'agissant, après trente ans de mufisme, que contrainte et forcée, sur l'impulsion d'un quidam qui la gourmande et harcèle avec dédain. Est-il un aveu plus naïf d'incurie et d'impuissance? La dignité d'un grand établissement de l'Etat, du premier des dépôts bibliographiques et paléographiques du monde, peut-elle se railler plus à vif d'elle-même et accepter un pareil rôle sans rougir?
En vain, au demeurant, MM. Naudet et Hauréau voudraient-ils rendre le Conservatoire entier solidaire de leur légèreté à l'égard de la revendication du Montaigne, il faudrait qu'on ne sût pas comment se passent les choses au sein de ce Conservatoire, qui n'est plus, en résumé, aujourd'hui, que le conseil sans autorité, sans initiative, et le plus souvent muet, d'un administrateur sans contrôle. En toute commission administrative sérieuse, il y a étude commune, élaboration commune des affaires, examen , discussion sur pièces, sur faits et articles. Quand, au Conservatoire de la Bibliothèque nationale, il fut
question de mon autographe, M. lîauréau lut son rapport. Nulle pièce, nul catalogue à l'appui; partant, nul examen possible. 11 fallut accepter sur parole prémisses et conclusions. Lecture faite, l'administrateur laissa tomber sur le disciple le manteau d'I^lie, il signa, et l'on passa à autre chose. Au Conservatoire, l'administrateurprésident se substitue à tout, et malheureusement, ses manières rendant trop souvent les observations voisines de l'aigreur, plusieurs des hommes les plus forts et les plus accrédités ou s'abstiennent de venir ou se taisent. Un esprit froid, étroit et sans tact, uni à un caractère difïicile, cassant et passionné, n'est pas pour appeler la conciliation. 11 ne suffit pas, pour tenir les rênes dune administration, d'avoir les intentions droites et les mains pures, encore faut-il savoir vivre avec les hommes. Ce sont ces difficultés de caractère qui ont fait de la Bibliothèque une arène de discordes intestines dont ne soulTrent pas seulement les personnes, mais le service public ; qui, au dehors, transforment en affaires ce qu'un peu de tact, de mesure et de savoir-vivre aurait concilié. Ainsi, par exemple, un académicien a emprunté, avec toutes les formalités voulues, de la Bibliothèque nationale, quelquesuns de ces manuscrits orientaux dans lesquels il lit à livre ouvert, comme Le Verrier dans le ciel, et dont le séjour prolongé chez lui pour ses études ne fait pas faute à d'autres savants, rares défricheurs de ces terres inconnues, — M. iXaudel réclame ces manuscrits par huissier! Ainsi mon alTaire du Montaigne, jugée, comme elle devait l'être, à l'amiable, par l'illustre Letronne, devient, dans les mains malheureuses de l'administrateur nouveau, guerre ouverte, et s'en va étourdir la Justice. J'aurais vingt exemples pareils à citer que j'omets pour ne point incidenler. Je n'en rappellerai qu'un qui m'est personnel, car ce n'est pas pour la première fois que, bien innocemment et sans provocation, je me trouve en lutte avec M. Naudet. Un jour (c'était il y a trois ou quatre ans), un de mes amis, M. Melchior Tiran, chancelier de l'ambassade de France à Madrid, avait reçu mission de recueillir en Espagne, pour la Bibliothèque royale, des livres et des manuscrits. Il en envoya plusieurs caisses, et, en prévenant le mi-
nistre de l'Instruction publique de cet envoi, il fit passer les factures d'acquisition et ne réclama que ses déboursés. De mon côté, sur sa prière, j'invitai officieusement M. Naudet à vouloir bien ordonner un récolement des livres et manuscrits et à faire connaître promptement sa décision au ministre, qui avait promis une réponse à mon ami. M. Naudet choisit et marchanda comme s'il eût eu affaire à un spéculateur, et, le croirait-on? ne s'entendant pas avec M. Tiran blessé de ce marchandage, et qui annonçait, du reste, qu'il serait à Paris sous quinze jours, il s'en prit à moi et me cita devant le tribunal civil pour que j'eusse à faire enlever sur-le-champ les caisses, sous peine de les voir jeter à la rue dans les vingt- quatre heures. En vain je lui fis observer que cela ne me regardait pas, que M. Tiran était comme lui le délégué du ministre de l'Instruction publique, et que c'était au ministre qu'il fallait s'adresser; que ce n'était pas moi qui avais envoyé les caisses, que je n'étais pas le fondé de pouvoirs de M. Tiran, et n'étais intervenu qu'en dehors de faction officielle et seulement pour lui transmettre une prière; — M. Naudet tint bon. Il fallut aller en référé; le Juge, en entendant fexposé des faits, haussa les épaules et brisa là, déboutant M. Naudet de sa plainte. Inde irœ. Le chapitre des causes secrètes est toujours bon à consulter.
Que la Bibliothèque examine avec soin les catalogues de vente, et réclame des vendeurs ce qui lui appartient réellement, à la bonne heure! Tout le monde fy aidera, moi tout le premier; mais qu'elle évite de réclamer ce qui n'est point à elle. Avec de bonnes manières, on a toujours eu bon marché des amateurs, — témoin cet ancien conseiller d'Etat, député, de mes amis, qui, apprenant que, dans son cabinet mis en vente, deux pièces non estampillées avaient été enlevées à la Bibliothèque, en fit sur-le-champ, et de bonne grâce, présent au Cabinet des manuscrits (1). Tous feraient de même,
(1) En parcourant les pièces de cette vente avec mon ami , le comte Gilbert Borromeo, chez le marchand d'autographes Laverdet, je signalai à ce dernier une lettre de Malherbe sur laquelle se trouvait encore un numéro d'ordre de la main de M. Paulin
|M)iirvu qu'on leur administrât tic bonno^ preuves et (ju'on y mil des tonnes. Je ne connais point d'amateurs qui acceptassent des plaisirs autograjdiiques aux de[)ens d'autrni. .Mais, je le demande, à (juoi l'essomhlent , en matière de revendication , quelques-unes des laçons de M. iN'audet? Au mois de novembre 1848, un jeune honniic, un [joiteux. — sans doute le pcde pœmi claiido, — entrant de vitesse lancé/donne au travers d'une vente publique d'autographes, renversant cecpii se trouve sur son passage, et interrompt deux fois la vente avec scandale pour s'écrier: « Au nom de M. Naudet, administrateur général de la Bibliothèque nationale (comme qui dirait au nom du Uoi), je vous soimne de me dire le nom de celui qui fait faire cette vente, où sont des pièces qui appartiennent à la Bibliothèque. » — « ()ni appartiennent! » ne dirait-on pas qu'il avait eu jugement? On lit taire cet homme sans mission légale, et l'on fit bien; l'officier public qui présidait à la vente lui eût fait vider la salle, s'il eût continué son scandale. Cette vente était celle où se trouvaient les deux pièces dont fit cadeau le député en question, dès que, finissant par où l'on aurait dû commencer, on eut poliment parlé à l'expert qui faisait la vente, et qu'on se fut entendu à l'amiable avec le vendeur. Ces façons de gendarme jettent du ridicule sur l'administration. S'en tint-on là? IVon. (!et ancien député avait, reçu les pièces en présent d'une persomie ([ui les avait achetées, bien légitimement, à une vente publique cataloguée et connue de la Bibliothèque. Les mêmes pièces avaient primitivement figuré en vente, en avril 1844, à l'Al-
Pàris, du Cabinet des nianusciils. Je l'engageai à faire rétablir la pièce dans les papiers de Pciresc, d'où elle sortait évidemment, et je le prévins, du reste, que, s'il ne jnenail pas les devants, il devait s'attendre ù une réclamalion de la Bibliothèque. Kn efiet, Particlc rclalirau M.tlherbc dans le Catalofiue de cette vente m'ayant tout d'abord donné réveil avant même que j'eusse vu Lavcrdct, j'avais averti du fait, huit jours auparavant, M. Paulin Pàri<, pnr l'enlreniise bicnvciilaiile de l'auteur du livre sur Louis XIII, .M. Bazin, qui s'intéressait vivement à tout ce qui louchait à Malherbe. Il parait qu'un ami ou collaborateur de M. Lalaune, et comme lui ancien élève de l'Kcole des Chartes, était présent quand je fis mon observation à Laverdet. Il courut vite auprès de M. Naudet se faire un mérite de ce qu'il venait d'apprendre, et que le Cabinet des manuscrits savait depuis huit jours. (Voir page 32 de la Lettre de M. \uudel à M. Libri, t849.)
liance des arls, sans que, dans ces deux circonstances, la Bibliothèque eût dit mot. Eh bien! elle fit citer ce député devant un juge d'instruction pour faire connaître d'où il tenait des pièces auxquelles une pareille notoriété était acquise, et qui avaient passé par tant de mains! Quel amour du papier timbré! quel luxe de tracasseries sans but!
A sept mois de là, le libraire Téchener met en vente publique une pièce de Gabriel Naudé qui peut bien valoir un écu; la pièce ne portait ni cote, ni estampille; on devait donc la vendre sans scrupule, d'autant qu elle avait déjà passé en vente publique cataloguée, en 1847. La Bibliothèque avise, seulement en 1849, non une inscription descriptive sur des catalogues, mais je ne sais quel lien moral entre cette pièce et une autre qu'elle possède. Alors, au lieu d'appeler tout bonnement Téchener pour s'arranger avec lui, vite elle le fait citer par devant le juge criminel. Téchener, qui n'y entend pas malice, désigne la vente où il a acheté cet autographe de Naudé, vente où le boiteux de M. Naudet (ne confondons pas) ni aucun autre réclamant n'était intervenu. Cité à son tour, le libraire Charavay, qui a fait la vente, nomme la personne qui l'en a chargé. Enfin, celle-ci étant appelée, il se trouva que les autographes vendus étaient extraits pour les neuf dixièmes de la collection si riche du marquis de Châteaugiron; il se trouva que la misérable pièce en question qui intriguait tant les puissances, provenait d'un de ces volumes de la correspondance dePeiresc dont la Bibliolhè juede la ville de Carpentras possède une portion, les Bibliothèques de Rome, de Londres, d'Aix et de Nimes une autre, la Bibliothèque de la rue Richelieu une autre encore, et dont le reste, échappé aux auto-da-fé de la nièce de Peiresc, a été disséminé, à différentes époques, en diverses mains; il se trouva enfin que le volume avait été donné en présent à Châteaugiron par le président Agier qui, pas plus que le bon Châteaugiron, n'a volé personne, litait-cele cas de remuer, pour ainsi parler, la terre et le ciel?
pour luer une puce, il voulait obliger
Les dieux à lui [)rôlcr leur foudre el leur niassue.
Toutefois, comme il fallait (lue la lin coiiroimât l'œuvre, on ne (lit plus mot à réeliener; mais il ne revit j>lus sa pièce, et elle fut remise sans nulle discussion conlradicU)ire quelconque, sans autre forme de procès, à la Hibliothèque; et la lîibliolhè(jue ne mancjua pas de la frapper de l'estampille et de la placer dans un de ses volumes avec cette inscription : « Pièce qui, après avoir été enlevée à la Bibliothèque, a été remise, le 7 décembre 1840, par M. le juge d'instruction. » Je vois bien là une application de la loi du plus fort; mais qu'en dirait l'article 36G du Code d'Instruction criminelle?
Or, comme le procédé réussit à M. Naudet, et qu'il est déjà à la tête de troi i ou quatre pièces conquises, ce qui par parenthèse est bien peu depuis près de trois ans qu'on fait tant de bruit; — comme il s'aperçoit que les héritiers qui mettent en vente les papiers de leurs auteurs sont peu enclins à entamer des procès coûteux pour lui disputer des débris d'héritage, il fait tiier aux ventes et saisir ce qui pourrait avoir appar/e?ui au ('abinet des manuscrits. 11 ne prouve et ne démontre rien : il se borne à prendre, et par peur des frais on le laisse faire. C'est ainsi qu'a été dépouillée M"' Waldor à la vente des collections de son père, M. Villenave. Il y a là un scandale auquel une certaine pudeur doit mettre un terme.
Du reste, je suis de ceux qui pensent que le Cabinet des manuscrits a subi beaucoup moins de pertes que le département des livres. Il règneune telle abondance dans le premier,qu'on retrouve à chaque instant, glissées dans des fonds étrangers, des pièces qu'on croyait perdues. Tel est, par exemple, le cas des minutes de lettres de Malherbe, dont -M. Hauréau a promis la publication : celles-là même lont j'ai parlé, [). 36, qu'on avait portées comme enlevées au fonds fie Baluzp, et qui se sont retrouvées de fortune au Résidu de Saint- Germain.
Pourquoi la Bibliothèque nationale atta(iue-l-ello, d'une égale vivacité, et ceux qui affirment que l'on a beaucoup perdu de livres imprimés et ceux qui soutiennent que lès voleurs ont beaucoup plus res[*eclé le Cabinet des manuscrits? — C'est que, entre les conserva-
leurs du dé|)nrtemcnt des imprimés, l'un en est cliargé depuis vingt ans, les deux autres le sont depuis dix ans, et qu'y signaler des gas- pillages, c'est accuser leur système de conservation; tandis qu'au département des manuscrits, M. Hauréau a été imposé par le Gouvernement provisoire, et qu'il est de l'intérêt de ce nouveau-venu au Cabinet de prétendre qu'avant lui les conservateurs laissaient tout prendre, s'ils ne prenaient pas eux-mêmes, et qu'on n'a fait bonne et sérieuse garde qu'à dater de son avènement. De la sorte, on justifie tant bien que mal les diatribes du National de 1847, écrites par M. Hauréau, ainsi que cbacun sait; on justifie la révocation de M. Champollion- Figeac, et le remplacement de celui-ci, non, comme je l'ai déjà fait observer, par un des membres de l'Institut, attachés depuis quinze ou vingt ans au département des manuscrits, et qui se connaissent en monuments écrits, mais par JM. Hauréau lui-même, qui ne s'y connaît pas. L'historien Josèphe dit quelque part qu'il avait entendu dans le temple de Jérasalem la voix des faux dieux qui murmuraient : « Sortons d'ici. » N'enlend-on pas quelque part celte voix dans l'antique palais de Mazarin?
11 serait facile de prouver que la thèse contraire à celle de M. Naudet est l'expression de la vérité. On a beaucoup pris, on prendra beaucoup encore dans le Cabinet des livres imprimés, tant qu'on ne possédera pas un catalogue général des livres. On a moins volé au département des manuscrits, parce que les volumes ont toujours été soumis à une grande surveillance, parce qu'on ne les a jamais confiés qu'à des personnes honorablement connues, parce qu'on n'a jamais cessé de tenir la liste des emprunteurs, et que les objets prêtés sont rigoureusement vérifiés au retour, parce qu'enfin un grand nombre des pièces les plus importantes (malheureusement pas toutes) sont revêtues d'une estampille indélébile, et qu'il est bien plus malaisé de tirer argent de fragments manuscrits que de volumes imprimés. Le goût des livres est bien autrement général, et, la plupart du temps, le simple changement du titre qui porte le timbre suffirait à les défigurer. En effet, la reliure aux armes qui les distingue encore
elail une relimo banale sous les vieilles iiioiiarchies : tous les livres (lesliiies aux présents du prince étaient reliés en niaro(iuin du Levant à la nihliolluHiue royale, et fVap[)és du même écusson que les livres de la bihliolheipie elle-même.
En Ions les lenips, il y a eu dans l'air un courant de folles idées. A une époque se déclara une sorte d'épidémie de sorcellerie; un ennemi criait : « Voilà un sorcier! » el l'on brûlait. Plus lard, on a crié aux libertins et aux athées; plus tard encore, aux aristocrates, el l'on prenait aloi"S, comme dit M. liauréau, « le parti le plus sage, « LA GiiLLOTiNE. » (Lii Mo)da(j7W, [)age 41.) Aujourd'hui, l'on voit partout des voleurs, et, par suite sans doute d'un théorème trop fameux, les propriétaires d'autographes ont le front courbé sous le poids des réprobations sociales, lin attendant le triomphe de Xidée, les autographes sont cependant choses qui peuven t être possédées, dont la loi garantit la [>ossession, commedetoutautreobjeldecuriosité(l).
L'application du facile systètne de la Bibliothèque rendrait toute collection inq)0ssible en quelque branche que ce fût des lettres et des arts. Par exemple, la Bibliothèque nationale possède un inventaire fait à Fontainebleau du cabinet de François V. J'ai retrouvé quel- (jues morceaux de ce cabinet dans le cabinet célèbre de M. de Bruges, tels que des insignes [insignia), grands camées que portaient les femmes dans leur chevelure, magnifiques pierres taillées, encadrées en or émaillé. J'ai reconnu également dans cette collection l'origine princièrede plusieurs statuettes, et je nommerais les églises et lescarlulaires d'abbayes d'où sortaient les plus beaux manuscrits à minia-
(I) Les gens de lettres savent bien les trouver et les cajoler au besoin, ces innocents u crocheteurs qui leur amassent tout. » Tantôt ils publient, malgré les propriétaires, li'urs auto;:raplies; tantôt ils leur en empruntent qu'ils ne leur rendent pas; ou bien ils ne daii:nent jms même citer leur nom quand ils se servent de leurs trésors. Ainsi, le lord Urougliarn à qui j'avais prêté des lettres du xvni" siècle pour ses notices publiées en France sur Voltaire et sur Rousseau, a profité de mes communications et n'a pas indiqué la source où il avait puisé, de sorte (jue Je n'aurais pas même, sans tomlier s<jus le coup de la loi, le droit de réimprimer ce qui m'appartient. Ainsi,... maiscluit! Abslenons-nous pour ne pas nous faire trop d'ennemis.
liires que le gendre de de Bruges, le savanl M. Laharle, a livrés en vente. Un examen attentif de tous les cabinets d'antiquités amènerait un pareil résultat. S'ensuivrait-il que l'Etat eût à revendiquer ces richesses? Qui ne sait, en effet, que la plupart des monuments des arts, des monuments calligraphiques, des monuments écrits de nos mœurs anciennes ont été jetés aux vents des révolutions? Le séquestre, transformé volontiers en conascation par l'Etat, lui a livré tout ou partie d'archives de famille; mais beaucoup de ces archives, pillées par la nmltitude quand elle ne les a pas livrées aux flammes, sont tombées dans le domaine public avec bon nombre de papiers des grandes administrations. Ouvrira-t-on l'arène à toutes les réclamations?
Indépendamment de ce pillage des papiers administratifs, il faut encore supputer tout ce que des ventes officielles de cartons de même nature, à des époques de désordre, ont introduit d'autographes dans la circulation. Ainsi, grâce à un employé imbécile, les papiers de la ]\Iarine, alors que les archives en étaient encore à Versailles, furent vendus par charretées. Les archives si riches des ducs de Bourgogne, à Dijon, eurent le même sort. Eh bien! tant d'années passées sur les méfaits de l'infidélité, de l'incurie et de la violence, ont amené une prescription nécessaire à la tranquillité publique, et dont les établissements nationaux eux-mêmes profitent.
La Bibliothèque du Louvre possède, ainsi que la Bibliothèque nationale, quantité de volumes d'autographes aux armes de Noailles. Certes, elles ne les tiennent point par acquisition de la famille même : ce sont des épaves révolutionnaires. La famille ne songera pas à les leur disputer, tout cruel qu'il ait pu être à M. le duc de Noailles d'y promener en étranger ses regards pour ses beaux travaux sur M"" de Maintenon. Deu^ volumes encore de ces mêmes archives de Noailles sont aux mains d'un des membres les plus honorables de l'Institut, M. le président de Golbéry , j'en ai deux moi-même : personne, que je sache, ne nous contestera la légitimité de notre possession, à moins que ce ne soit la Bibliothèque nationale.
Les archives de Navaillcs roiiservaioni plusicMirs voiumt's d'anciennes eorresjiondances d'Armand de (lonlani, seignenr de Sainl- (ieniès, gonvernenrel iienlenanl-général pour le roi Henri, en son royaume de Navarre; la révolulion a donné un revers de main sur ces archives et les a jetées au\ hasards de la destinée. La- dernière des Navailles, (|ui a épousé un neveu du roi de Suède, en a sauvé des débris. Le ministère des A fia ires étrangères en possède un volume; M. le vicomte de Flotte, à iMarseiile, en a un second; M. Graham en jtossède deux en Angleterre; j'en ai un cinquième : qui de Ions ces possesseurs a volé les autres?
Certes, la plupart des dépôts pid)lics, à commencer par les Archives générales de la Ixépublique et la Bibliothèque nationale, seraient fort empêchés sil leur fallait artic; 1er par le menu les origines de tout ce (pi'ils conservent. On répugne à avouer qu'on doit beaucoup aux révolutions.
Les Musées, dont, par parenthèse, l'admirable activité fait le procès aux lenteurs de la Bibliothèque nationale, en nous donnant coup sur coup des chapitres de l'histoire de l'art, au moyen d'excellents catalogues des tableaux et statues de toutes les écoles, les iMusées n'indiquent pas les provenances de leurs richesses, par peur sans doute des réclamations de particuliers. Timidité mal placée, à mon avis, car le milliard de l'émigration a, sur ce point, légitimé le passé. Ouant aux tableaux venant de l'étranger, la conquête en avait été couverte par la capitulation do Paris, cpii garantissait en France la propriété publique et particulière (1).
(I) L'histoire flclrira, à celle occasion, le nom du Directeur général de la Maison du roi, on 1813, qui eût tout donné, portes ouvertes à deux battants. Elle honorera la conduite du baron Donon , qui fit avec un conratrc inouï une résistance désespérée contre la violence. J'ai sous les yeux une lettre d'un intendant f;éiiéral des années prussiennes, nomme Uibber Tropp, qui, sous la date du 9 juillet ISI.i, lui écrit en allemand qu'il vient d'inviter le baron de Mufling, fjouverneur de Paris, à envoyer au Musée un oflicier et vinjit-cinq hommes pour le mettre à la raison, et que si, le lendemain a midi, il n'a pas livré les chefs-d'œuvre enlevés, en 1806, par les Français, à
Voilà pour les musées du Louvre; mais, à coup sûr, il y aurait trop d'exigence et de malice à demander aux Archives générales et à la Bibliothèque nationale de nous permettre de lever à leur égard un coin du voile. Si c'est un secret d'Klat, ne le trahissons pas. Je déclare néanmoins tout haut (pie je ne saurais partager la doctrine de M. Naudet ( Lettre à M. Lihri , p. 2i ) touchant de prétendues
Berlin cl à Potsdam, il lu fera arrêter et conduire à la forteresse de Graudentz, dans la Prusse occidentale.
Un beau tableau de Jules Romain, représentant le Martyre de saint Etienne, avait été donné par la ville de Gènes à la république française; on en représentait l'acte de donation du corps municipal de cette ville; — rescouade prussienne aida le commissaire sarde à enlever la peinture, et celui-ci laissa en échange la déclaration auloiiraphe suivante : « Le soussigné déclare avoir enlevé de force et sous la protiîction des troupes prussiennes, de la galerie du Musée royal, le tableau lapprcscntant [sic) le martyr de saint Etienne, par Jule Romain, lequel, ce que m'ont déclaré les dii'ecteurs du Musée, avait été donné par la ville de Gênes au gouvernement français, de laquelle donation on lui montra la copie.
«Paris, ce 30 septembre 1813. Signé : A. L. Costa,
commissaire de S. M. le rui de Sardaigne. »
Il n'y eut pas jusqu'au commissaire de la Hollande et delà Belgique, nommé Apostool, qui ne fît preuve d'une rudesse éj^ale à celle de la Prusse. Il voulut emporter de nuit, au risque d'incendier le Louvre, les tableaux qu'il revendi(inait. L'enlèvement fut opéré arec l'appui d'une douzaine d'Anglais, sans même que les tableaux fussent montrés à M. Denon ni au secrétaire général des musées, M. Lavallée.
Encore une fois, toutes ces reprises furent une suite de violences, durant lesquelles Denon brava les baïonnettes; et quand le sacrifice fut consommé, il donna sa démission, mais il avait voulu rester siir la brèclie tant qu'il y avait eu danger. Le prince de Talleyrand, cette vieille ruine sur laquelle s'appuyèrx^nt à tour de rôle tous les empires, et le noble duc de Richelieu se conduisirent, dans cette circonstance, en viais amis de leur pays; mais leur vive intervention auprès des ennemis fut impuissante. Louis XVIH lui-même, qui avait quelques parties d'un loi, -alla jusqu'à abriter plusieurs des plus admirables chefs-d'œuvre de la peinture derrière son trône; ce qui rappelle le beau trait des Invalides murant les salles des plans de nos places fortes pour les soustraire à l'étranger.
Que si donc les scrupules de la direction des musées portent sur ce qui touche à l'ctianger, ces scrupules sont sans fondement, d'autant que toutes ces conquêtes étaient inscrites aux livrets de l'Empire, qui en faisait trophée. L'habile directeur, M. de Nieuwerkerke, et les savants conservateurs, MM. Villot, de Longperrier, Léon de Laborde et Reiset, n'oublieront pas que ce qu'il peut rester enL;:)ro d'objets d'art conquis par nos armes en Ein-opc n'a été que trop payé de notre saii ' cl de notre or, que notre propriété
ooïkiuèles lie la tjloirc et de la victoire, .le suis aussi scusible que lui à riiOMUcur de mon pays; mais je rougirais de i)lacer cet honneur dans rohstiuation à ne pas rendre ce qui ne lui appartient pas. Ouand je doiuierais à M. Naudel toutes les figures de Quinlilicn, (ont le sublime de Longin. lous les tropes de Dumarsais à joindre à
encore une fois est sous l.i iMOtection des Irailes, et qu'à cet éiiard la diplomatie nantaise n'a jan)ais fait ni pu faire aucune concession aux Cabinets.
Quel est, après tout, le secret de Factivité des musées? C'est qu'une administration bien entendue y emploie les forces vives du Conservatoire lui-même, et que les conserviiteurs ne font pas autre chose que leur hesopfne de conservalonrs. Il en est de même à la bibliothèque du Louvre, à la bibliolhè([ue Mazarine, à la bibliothèque de l'Ai^senal, où tout est dans un ordre merveilleux, parce que les hiéraichies y sont respectées et que chacun dans sa sphère fait sa besogne. Mais il faut que le public sache enfin ce qui se passo à la Bibliothèipie nationale. L'administrateur péncral y a brisé l'échelle hiérarchique, sans Kuiuelle rien ne marche en concorde. Au lieu d'utiliser les employés titulaires pour dresser les calalO|^ues do ce que naturellemeiil ils connaissent mieux que personne, il av;iit pris un Italien pour faire le catalogue français du Cabinet des médailles; il prend deux étrangers à la lîibiiolhètpie poin- faire le catalogue des manuscrits, cjuand un conservateur adjoint, membre de l'Institut , homme applique unicpiement à son affaire, M. Paulin Paris, l'avait conmiencé et l'eût exccnto excellemment et pour rien. Au Cabinet des estampes, dont le conservateur est le doyen de la nibliothcque, le travailleur le plus attaché à ses devoirs, le plus aimé du public, et dont les moindres instants de sa vie, heiiroisement longue el utile, ont été consacres ;i rainclioration du Cabinet, l'administrateur fait faire le catalogue par un homme nouveau, qu'au mépris de tous les règlements il place en dehors de l'action du chef de service, du conservateur. Anarchie et désordre oiganisés.
Ce qui est de nature à étonner davantage, c'est le défaut d'unité dans la classificalion «les trésors du pays. Comment se fait-il que tous les objets d'art ne soient pas coiilralisés aux musées? L'ancien Cabinet du roi se composait jadis des collections de la Bibliothèque et des collections du Louvre. Les dessins appartenaient au Louvre, connue on le voit au livre dn père Lclong. Pourquoi la Bibliothèque nationale recèle-t-elle des dessins •les Clouet, des du Monsticr, d'Alliert Durer, etc.? Ces dessins devraient faire refour au Cibinet des dessins; les bronzes du Cabinet des médailles devraient passer également au Cabinet des antiques au Louvre. De leur côté, les musées possèdent de nombreux objets d'échanges, tels que gravures et manuscrits, qu'ils seraient prêts à livrer, si mieux n'était encore que le Cabinet des Médailljs et le Cabinet des Estampes devinssent des déjiartements du grand centre artiste au Louvre. Des obstacles vieiment de la direction chicanière de la Bibliothèque. Cependant, toutes ces disséminations nuisent à l'étude el sont de mauvaise adminislration. Mais la rage de tirer à soi est la plaie de la rue de Richelieu. C'est à ce point que, dans le sein de l'établissement même, les divers départements se font la guerre et s'arniclieiit mutuellement leurs trésors.
ses propres hendiadys, il ne réussirait pas à prouver que lii probité internationale, qui pour la France est non un mérite, mais une ha- Ititude, ne soit pas aussi sacrée que la morale pour les individus. Vérité politique, quand ce ne serait pas une vérité absolue.
Klrange anomalie! 11 sied bien à la Bibliothèque nationale de se montrer si sévère en matière de revendications, elle qui se fait si peu scrupule de receler le bien mal acquis! Pour avoir le droit d'adresser au modèle des bibliothécaires, à l'honorable M. Panizzi, du British Muséum, le langage que M. Naudet a cru pouvoir lui tenir, il faudrait que le Cabinet des manuscrits n'eût point acheté le Cancionero de Baëna, connu comme volé à l'Escurial. On a aussi jelé grande 'clameur d'un vol considérable d'autographes commis à la Bibliothèque Laurentienne de Florence, et dont la plus forte partie fut vendue à Paris au marchand d'autographes Charon. Eh bien! c'est le Cabinet des manuscrits lui-même qui avait adressé le vendeur à ce marchand, après avoir, pour son compte, acheté quelques pièces, notamment une belle épltre de l'Arélin à un Médicis (1)!
(1) Puisque aussi bien j'ai l'honneur de m'entretenir avec le grand scoliaste M. Naudet, Irouveia-t-il indiscret qu'un écolier lui soumette en toule humilité une ou deux petites questions purement littéraires? Dulces ante omnia lUusœ, comme il nous disait au collège. J'ai sous les yeux un livre intitulé : la Pharsale de Lucain, édition publiée pour l'usagi: des classes et annotée par M. J. Naudet, membre de VInstitut [Académie des Inscriptions et Belles- Lettres), inspecteur général des études, y édition, Paris, 18^0. Je trouve, dans l'introduction de cet ouvrage, page 3, la phrase suivante : « Elle avait l'ame haute et la voix brillante et sonore, cette lignée d'écrivains espagnols, qui commence aux deux Sénèques, le rhéteur et le philosophe, et qui compta parmi ses rejetons Lucain et Flonis. Tel fut leur succès qu'il s'établit k Rome une école d'éloquence dont le maître professait en espagnol. » En espagnol, au temps de Sénèque! Cette question sera-t-elle mise au concours de l'Académie par M. Naudet? Je sais un Ibérien qui désire concourir.
Autre question. J'ouvre à la page 102, la Conjuration d'Etienne Marcel contre rautorité royale, etc., par J. Naudet; Paris, chez Adrien Egron, 1815. Dans un discours à la façon des discours de Titc-Live ou, mieux encore, des amplifications de collège, que l'auteur met dans la bouche d'Etienne Marcel, il parle de la bataille d'Azincourl, qui eut lieu en 141o. Or, le prévôt des marchands Etienne Marcel avait été tué, à la tête des Parisiens, l'année de la Jacquerie, en 1358. Serait-ce de l'histoire mise en roman, — compensation insuffisante pour tant de romans mis en histoire?
.M. Naiidcl voiiclrail-il nous expliciuer comineiil le propridairo (l'une k'ilre préciousc, un des plus élranges nionunieuls du courage de I^ouis W'I. lia pu réussir, ajtrès vingt ans de réeiauialions, à l'arracher du (.abinel des manuscrils, qui la relient contre tous les |Mincipes les plus élémentaires de la loyauté? Qu'on lise le chapitre xvii de y lissai fiitr les révolutions, on connaîtra toute la valeur de ce document, pour ainsi dire aussi infernal, suivant M. de Chateaubriand, que le testament de Louis XVI est divin. Je veux parler de la lettre écrite sur l'exécution de ce monarque, par Sanson, bourreau de Paris, « cet homme qui a certifié conforme la plupart de nos crimes et de nos malheurs. » dette lettre, dont le propriétaire avait refusé de plusieurs étrangers un prix considérable, fut confiée par lui, en 1830, à M. Ilyde de INeuville; par ce dernier à M. de Chateaubriand, puis au ministre de l'Intérieur. Ce ministre, ayant été remplacé, oublia sur la table ministérielle la lettre précieuse. Son successeur la trouva, mais, n'en coimaissant point le maiire et croyant qu'elle appartenait à l'Etat, il l'envoya sur-le-champ au directeur de la Bibliothèque royale, avec ordre de la mettre sous clef dans un étui spécial; ce qui fut fait.
La Bibliothèque a bonne pince. Depuis lors, elle ne nie point la [u'opriété, seulement elle ne rend pas, — et tout ce qu'on peut imaginer d'atermoiements dérisoires et de chicanes a été mis par elle en usage pour pousser à bout la patience du propriétaire. Un [)rocès est chose coûteuse, et fait reculer les droits les mieux établis : la Bibliothèque le sait, et se rit des droits. Voilà bien les dépôts publics!
Notez que la Bibliothèque n'a pas même un prétexte pour appuyer son audacieuse confiscation, car la pière n'offre aucune espèce de caractère public; ce n'est point une lettre adressée à un ministre, à un personnage officiel (juelconque : elle est écrite à l'historien de Paris, Dulaure, alors rédacteur en chef du journal le Thermomètre du jour. — Si le ministre le savait!
Cette manie d'accaparement saisit presque infailliblement tout homme (pii devient conservateur. Son excuse est dans ce qu'il ap-
pelle la considération du bien public. S'il est un élément particulier dont se forment les direcleursde bibliothèques, on peut assurer, sans personnalité, qu'il n'en fut pas mêlé une parcelle à I ame de l'administrateur actuel de la Bibliothèque nationale. 11 n'a jamais eu de livres, hormis un certain dom Bouquet, qu'il a vendu au libraire Franck, livre à estampille grattée, et cité comme tel par ]M. Paul Lacroix et M. Lepelle de Bois-Gallais (1); il n'aime pas la bibliographie^ il naquit pour ainsi dire avec l'antipathie des livres; il ne les connaît ni ne les veut connaître. Habile scoliaste, il sait les anciens, mais, comme il me le disait naguère, il n'a jamais pu lire Rabelais. Sa passion pour les livres et les manuscrits n'est donc qu'une passion de circonstance et de position. La fureur de l'accaparement n'en est pas moins chez lui ce qu'elle a été de tout temps chez les conservateurs bibliophiles les plus convaincus; car, encore une fois, c'est proprement le mal endémique des bibliothécaires. (Jui ne sait la curieuse histoire de l'un des plus savants bibliographes qui aient existé, chez qui le goût des livres et des manuscrits n'était pas une passion à froid, le spirituel sceptique Gabriel Naudé? La fureur de tirer à soi s'accroissait en lui à mesure qu'il passait successivement, en qualité de bibhothécaire, de l'hôtel du président de Mesmes aux palais des cardinaux Bagni et Barberin à itome, de Richelieu et Mazariji à Paris. Ce n'était pas, à ses yeux, une moindre vertu d'acquérir que de conserver, et l'auteur un peu machiavélique du livre des Cowps d'État a donné, sur la merveilleuse industrie de recouvrer, des secrets que la Bibliothèque nationale ne met que trop bien en œuvre. Il ne formule pas en précepte didactique
(I) « Tout Paris sait que le savant directeur de la Biljliullièqne iialionale, ayant appelé dans sa maison un iib-aire très-connu, auquel il voulait céder par voie de vente ou d\'change un exemplaire des Historiens des Gaules, par dom Bouquet (ouvrage qui vaut 1,200 à !,500 Francs), sembla fort étonné lorsque le libraire lui montra que, dans les douze premiers volumes de cet ouvrage, on avait coupé ou gratté des estampilles de bibliothèque. » (E.ncore une lettre i>édite ue Mo^rAIGISE, etc., par Fr. Lepelle de Bois- Gallais; Londres, Barthès et Lowell, I80O, in-S", page i:j, note 2.)
la ruse que |x)iirraionf , «lit-il. prati«]iior ol exercer les magistrats et personnes autorisées par le moyen de leurs charges. Il ne veut point re\pli(pier piusouvorlemenl que par le simple narré du slralagème duquel se servirent les Vénitiens pour avoir les meilleurs manuscrits de Pinelli. incontinent après ([u'il fut décédé. Kt là-dessus il raconte comme cpioi, apjirenant que l'on se disposait à transporter de Padoue à Naples la bibliothèque de ce grand bibliophile et amateur d'autographes, la seigneurie de Venise envoya sur-lechamp un de ses magistrats (pii la saisit, alléguant pour raisons ([ue, encore bien cpion eût permis au défunt seigneur Pinelli, eu égard à sa condition, son dessein, sa vie louable et sans reproche, et principalement à ramilié qu'il avait toujours montrée à la république, de taire copier les archives et registres des atl'aires des Vénitiens, il n'était pas néanmoins à propos ni expédient pour eux que telles pièces vinssent à être divulguées, découvertes et communi(|uées après sa mort (I).
(I) Le Vincciil Pinelli dont l'hérilage fut si leslemonl liaitc est l'un des premiers dont la passion pour les livres et le;; manuscrits ait donné aux amateurs l'exemple d'aller à la découverte dans les majïasins de vieux papiers et parchemins, et dans les boutiques d'épiciers et autres débilanls. Il se souvenait que, pendant que le Foggio était au concile de Constance, en lilG, cet écrivain avait exhumé de la poussière de l'abbaye de Saint- Gall, au fond d'une sorte de cachot où l'on n'eût pas même, dit le Poggio, voulu jeter des condamnés à mort , un grand nombre de manuscrils d'auleurs latins encore inconnus. Gabriel Naudé va jusqu'à dire que ce fut sur le comptoir d'un charcutier que le Poggio rencontra les Institutions oratoires de Quintilien; que Papyre Masson retrouva les œuvres d'Agobard chez un relieur qui s'apprêtait à en endosser ses livres, et que les écrits d'Asconius Pedianus, l'ami de Virgile, nous ont été rendus par semblable rencontre. (Voir Adcis pour dresser une bibliothèque, présenté à M. le président de Mesmc, par Gabriel Naudé, M. DC. XXVII, pages 105 et lOG.)
On peut rappeler aussi le fragment de capitulaire de Charlemagne, découvert par M. Guérard, de la Bibliothèque nationale, sur l'enveloppe d'un manuscrit de cette Bibliothèque, et la piquante tî )uvaille faite, dans ces derniers temps, par le comte Léon de Lal)orde, sur la reliure d'un Journal des Débats. Croirait-on que les dessins originaux, sur peau vélin, de la cathédrale de Cologne furent retrouvés cloués, en façon de couverture, sur la malle d'un étudiant?
Un grand collecteur d'autographes, ?.l. Joseph Taslu, avait foinié une des plus belles coUeelions des temps modernes, rien qu'en fouillant les caves d'épiciers. Kniin , un
Calherine de Médicis en fit autant à l'occasion. Celte princesse qui, à l'exemple de tous les Médicis, avait sucé avec le lait le grand goût des objets d'art, des livres et des manuscrits précieux, avait l'œil sur la bihliolhèque de son parent le maréchal Pierre Strozzi, bibliothèque riche entre toutes (1), particulièrement en manuscrits grecs. A peine Strozzi eut-il été tué, en 1558, au siège deThionville, que, poussée par son bibliothécaire, la reine, sous prétexte de parenté, fit saisir la librairie, qui devint le premier noyau de sa grande bibliothèque, et cette dernière forme aujourd'hui un des plus beaux fonds de notre Bibliothèque nationale. 11 n'y a de nouveau que ce qui a vieilli.
Les bibliothécaires ne dérogent pas de nos jours : les collections privées sont en état de siège. Paralt-il sur l'horizon un manuscrit ou une lettre autographe un peu remarquable, vite on est à l'affût. Que si l'on y avait quelque droit légitime résultant d'inscriptions sur les catalogues et de l'existence d'une estampille, à la bonne heure; — encore une fois tout le monde applaudirait. Mais on se contente, la plupart du temps, comme dans l'affaire du Montaigne, de suppositions et d'inductions à la légère. On s'écrie comme le Malvolio de la Douzième Nuit de Shakspeare :
« By my life, this is my lady's hatid; there be lier very C's, her U's, and lier Ts, and thus makes she lier yreat P's. Il is, in contenipt of question, her hand, »
(Sur ma vie, ceci est bien récriture de Milady; voilà bien ses C , ses U , ses T; c'est bien ainsi qu'elle fait ses grandes lettres P. (l'est bien , sans conteste possible, sa propre main.)
peintre, M. Wachsmuth, a déterré une signature de Molière et plusieurs de la Déjart, avec des reçus de la main de Racine et de Quinault, dans les quinze cents livres de parchemins mal triés, vendus à 2 francs 50 centimes la livre, par la Bibliothèque royale aux marchands de papier Pochard et Henry, en février 1823, époque oîi le Cabinet des manuscrits vendait à M. Campenon, de l'Académie franralse, celle autre signature de Molière que ledit Cabinet s'est fait rendre judiciairement, et dont il garde à la fois le prix. (1) Voir la Notice de Brantôme sur le maréchal et les Manuscrits français de la IJilUothèquc du roi, par Paulin Paris; tome I, pages 11-12,
Colle loltre ot:| aiitlienti(]iic :
hXLE DOIT Kn\K A NOUS!
Kl là-dessus 011 fait saisir la pièce, on Ton l'ail citer son homme (levant un Magislral criminel, ou l'on inlenle une action civile. C'est dérisoire et misérable!
Mais les Maj;islrafs le sauront !
ADDniOiX.
Cet écrit était imprimé quand M' Cliaix d'Est-Ange, mon défenseur, reçut la lettre suivante de M. Delarue, le lithographe. Connu plus tôt, ce témoignage, qui détruit de la façon la plus complète celui de feu Gouget, eût beaucoup simplifié la discussion.
A monsieur Chaix d'Esl-Ange, avocat à la Cour d'appel de Paris.
31 juillet 18;iO.
« Monsieur,
X La citation imprimée en février 1840, à l'occasion du faux testament Berliieau, sur ma collaboralion à la Galerie française comme fac-similateur, vous fait supposer que j'ai pu conserver quel<[ue souvenir de l'autogra|il»c de Michel de Montaigne, dont le fac-similé aurait été fait, dit-on, par M. (joujet.
« C?uoique près ile trente années se soient écoulées dejiuis la pub'icalion de cet ouvrage, je puis cependanl vous ailirmer que les fac->imile qu'il ren-
ferme, împriaiés clicz M. Molle, liihographe du duc d'OrU'^ans, où je suis resté de mars 1818 à oclobrc 1825, (époque de mon élablissomenl, oui lous élé exéculés, de ma main, par le procédé Irès-simple f]uo j'emploie encore aujourd'hui, et donl je suis redevable à M. le com!e de Lasieyrie. Parmi les fac-si'nilc donl je me souviens parliculièrcmenl , je puis, e!i ellel, ciler celui de Monlaigne. Je me souviens de celui-ci parce que i'aulograplie élail regardé comme unique, el que le nom de l'auleur avait suscité en moi, observateur naissant, linlrrél ([u'il comporle. Au surplus, au bas de ce fac-similé se trouvent doux mois tracés de mon écriture naturelle sur pierre, propres à coii>laler l'origine de cette pièce. Si M. Goujet, I un des intéressés à celle publication, a (îéclaré l'avoir l'ait, il n'a pu l'entendre que comme éditeur qui commande et (|ui paie; car, autant par absence d'aplilude que par position, il élail coinplélemcnl étranger aux opérations manuelles. Après trente ans eiiviron, dire où j'ai fait ce fac-similé sérail [lour moi chose impossible; ce que j'aurai' pu dire, je le crois, si a celle époque Ofi eût attaché aux autographes le prix qu'on y met aujourd'hui. Je sais seulement, el je puis alfirmer aussi avec certitude, que j'allais exécuter de ces fac-similé tantôt à la Bibliothèque royale, tantôt chez des membres de l'Institut ou autres persontiages, dont faisaient partie MM. Lémonley, Campenon , Auger; Monmerqué, Marron, etc.
« Veuillez agréer,
« Monsieur,
« L'expression de mes respeciueuses civilités,
« Signé : Delakue. »
« P.-S. Cet autographe paraît n'avoir jamais été cousu, el le fac-similé a toute rapj)aren(e d'un travail fait à plat sur une pièie isolée" car ceux pris dans des colleclions reliées présentaietit généralement des imperfections du côté du dos, qui ne sont pas sur celui-ci. Ces impcrfcclions pro\enaient des difficultés que j'éprouvais à calquer de ce côté, en raison du bombement produit par l'ouverture du volume, qui permettait bien de tout lire, mais non de tout fac-similer convenablement. »