‹ Réponse aux objections contre le PithecanthropusChapitre 3 sur 11 · JUIN · texte numérisé non relu

JUIN

Précepte excellent en effet, pour la recherche, mais qu’il ne faudrait pas oublier dans la critique scientifique.

Je ne me suis pas laissé influencer mal à propos par les conditions du gisement dans la détermination des ossements de Trinil. Dans le passage incriminé, il n’est aucunement question de cette détermination. Il est simplement question de savoir si ces ossements sont fossiles, s'ils appartiennent à une même couche tertiaire et sont contemporains l’un de Pautre. Et l’on avouera que, dans une pareille question, les conditions du gis2ment méritent quelque considération.

Le passage relevé par M. Houzé ne se rapporte pas à autre chose. Dans le contexte qui précède et qui suit on peut voir, au contraire, de la façon la plus évidente, qu’il s’agit exclusivement de la contemporanéité géologique des diverses pièces en discussion.

J'avais craint tout d’abord, avant d’avoir vu les pièces et avant d’avoir pu être édifié sur la haute compétence de M. Dubois, que cet investigateur n’eût commis, par mégarde ou inexpérience, quelque mélange. Cette crainte, qui a propablement été partagée, au début de la discussion, par plus d’un anatomiste, a été l’une des causes de mes premières hésitations et aussi la cause de l'impression produite sur moi par l’aspect des ossements, impression partagée par tous les témoins, tant géologues qu'anthropologistes. En conservant des préventions après l’examen direct des pièces on eût obéi à un véritable préjugé. Quant aux faits contradictoires ils faisaient et font encore défaut. Voilà pourquoi j'ai écrit le passage incriminé par M. Houzé, passage assez clair, ainsi que son contexte, pour que tout lecteur tant soit peu attentif et exempt de préoccupation n’y puisse voir autre chose.

L'ensemble de mes deux études montre, au surplus, que lorsqu’il s’est agi de détermination anatomique c'est à des faits et arguments anatomiques que j'ai eu recours.

Intervention et rôle de la théorie. — Certes, j’ai tenu compte des conditions de gisement géologique des pièces de Trinil, mais uniquement pour en apprécier la signification au point de vue de la question de l’origine de l’homme. Une théorie existe à ce sujet : la théorie transformiste. Et comme toute théorie scientifique, celle-ci n’est point uniquement destinée à satisfaire ou à irriter les philosophes. Elle a un rôle à jouer en biologie et, dans la question qui nous occupe, l’anatomiste avait le devoir de la confron-

ter avec les faits découverts. On agit ainsi dans toutes les sciences, où il est commun de voir un investigateur prévoir des faits inconnus d’après une théorie, méthode assez féconde pour n'avoir plus besoin de justification. A plus forte raison est-il permis d’interprèter un fait à la lumière d’une théorie déjà basée sur un grand nombre d’autres et leur servant de lien. On contrôle ainsi la théorie; on éprouve une fois de plus sa valeur, quitte à la modifier si c’est nécessaire. Souvent même la théorie, après avoir paru être en contradiction avec les faits, sert à rectifier ceux-ci ou à les compléter. Ge n’est pas une médiocre qualité pour un fait, aux yeux d’un chercheur pourvu d’une théorie, que d’être en parfait accord avec cette théorie lorsqu'elle repose déjà sur un ensemble imposant d’autres faits et qu’elle a le mérite de relier ceux-ci entre eux. Si elle explique les faits déjà connus, C’est une raison de croire qu’elle doit en expliquer beaucoup d’autres, et c’est un travail continu, en science, que cette mutuelle épreuve des théories par les faits et des faits par les théories.

Je fais allusion à ces faits, innombrables surtout en matière biologique, qui sont eux-mêmes mélangés et imprégnés de théorie sans que l’on s’en doute, et bien souvent déformés par des appréciations inconscientes.

Evidemment ce n’est pas un travail nécessaire au professeur qui se borne à enseigner les théories régnantes et les faits enregistrés, ce qui arrive aux plus éminents lorsqu'ils sont placés en dehors du champs habituel de leurs recherches spéciales ou lorsqu'ils ne sont pas suffisamment informés. Aucun travail théorique par exemple, n’est intervenu quand après avoir constaté l’extraordinaire infériorité morphologique du crâne de Trinil et les caractères humains du fémur on se contenta de conclure que ces pièces démontraient l'existence à Java, à l’époque pliocène : 1° d’une race humaine représentée par le fémur; 2° d’une espèce simienne anthropoïde représentée par le crâne et les dents. Voilà de ces faits qui ont grand besoin d’être un peu frottés de théorie.

M. Houzé dit que, dans la détermination d’un os, il faut être anatomiste et non géologue. J'aborde dans ce sens, mais ce n’est pas une raison pour laisser de côté la notion très importante de l'ancienneté d’un os par rapport à tous les os connus, car la Paléontologie nous enseigne que les espèces varient, en général, dans le temps, et ce fait peut être pris en considération non pas pour constater l’infériorité de l'individu de Trinil, mais pour

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apprécier hypothétiquement la valeur ethnique de cette infériorité une fois établie.

La forme complèment humaine du fémur de Trinil ne prouve pas du tout qu’il en ait été de même pour la forme du crâne. C’est ici qu'il faut être anatomiste comme l'exige M. Houzé, mais il ne suffit pas de l’être assez pour dire que le fémur de Trinil est aussi humain que les modernes; il faut être assez anatomiste pour dire si la forme humaine du fémur entraîne une forme cranienne aussi élevée que les formes actuelles. Et nous savons pariaitement qu’il n’en est rien. Sans recourir à aucune vue théorique nous savons que les races humaines dont la forme cranienne est la plus bestiale ont le fémur tout aussi humain que le nôtre, et cela parce qu'elles ont l’attitude et pratiquent la marche bipèdes tout aussi bien que nous.

De là et de la notion des causes capables d’influer sur le volume et sur la forme du cràne sans influer sur le fémur on est en droit d’inférer qu’à l’époque tertiaire le cràne humain pouvait se rapprocher plus qu'aujourd'hui et plus qu’à l’époque quaternaire de la forme simienne sans qu'il en fût de même pour le fémur. Il est donc fort possible que la race humaine et espèce simienne dont le professeur allemand crut au premier abord l'existence démontrée par les pièces de Trinil n’aient été qu’une seule et même espèce. Le contraire n’est pas démontré par l'anatomie, et l’anatomie permet d'adopter cette interprétation. Elle concourt même à la faire considérer comme la plus satisfaisante. On fait encore de l’anatomie quand on cherche à saisir l’évolution et à l’expliquer.

Je ne suis nullement sorti de lanatomie comparative quand j'ai dit que, dans l’évolution humaine, le fémur devait avoir devancé le crène et que, par conséquent le fémur et le crâne de Trinil étaient, l’un par rapport à l’autre, tels qu'on eût pu et dù s’y attendre chez un précurseur humain.

Cela est de la théorie, c’est vrai; mais, encore une fois, la théorie a sa place en anatomie comme dans les autres sciences. Les circonstances d'ordre géologique rendaient ici particulièrement intéressante la confrontation des faits avec la théorie. Celleci devait intervenir si l’on ne voulait point de parti pris éluder la plus importante portion du problème à résoudre en se contentant de dire : fémur humain, crâne néanderthaloïde, ce qui est laisser de côté la très importante partie de la question posée par les

conditions de gisement. Ces conditions, je les ai jugées très importantes et J'ai écouté la question qu’elles PRE mais c'est de l'anatomie seule que j'ai tiré la réponse.

Ce que j'ai dit au sujet de l’évolution précoce du fémur par rapport à celle du crâne, j'aurais pu le dire très légitimement pour les besoins de la question en litige. Mais je avais dit déjà plusieurs années avant la découverte faite à Trinil, et dans des circonstances analogues ; car il y avait aussi alors une question anatomique à traiter, et des conditions géologiques en faisaient également une question d’évolution.

Il s'agissait de la rétroversion de la tête du tibia observée par MM. Collignon et Fraipont sur des squelettes humains quaternaires et considérée comme indiquant l’obliquité de l'attitude dans la station debout.

Dans mon mémoire sur ce sujet !, je présentai diverses considérations théoriques d’après lesquelles on était conduit à admettre que la transformation du précurseur de l’homme avait commencé par le redressement du tronc et que, le tronc étant redressé, ce précurseur n’avait pu garder dans la demi-flexion son membre inférieur, alors que l’extension de ce membre était déjà possible chez le grimpeur, alors que cette extension entraînait d'énormes avantages physiologiques, tandis que attitude en demi-flexion était extrêmement pénible et désavantageuse. Après avoir développé ces considérations, je concluais « qu’il était très vraisemblable qu'à l’époque quaternaire il y avait déjà bien longtemps que l’homme était en possession de l'attitude parfaitement bipède et verticale, comme la possèdent aujourd’hui les races humaines les plus arriérées intellectuellement. » (p. 224-226).

D’après ces vues théoriques accompagnées de faits exposés ensuite, je refusais d’attribuer la rétroversion tibiale des hommes quaternaires à la persistance d’un état simien de Pattitude et je prédisais, en quelque sorte, que l’homme tertiaire lui-même présenterait cette précocité morphologique du squelette du membre inférieur, par rapport au crâne, que nous a précisément montré l’homme de Trinil. Loin de tirer vanité de cette prédiction je pense que tout anatomiste à qui l’on eût demandé, avant de lui montrer les pièces de Trinil, s’il supposait que la forme du fémur

1 Etude sur la rétroversion de la tête du tibia et l'attitude humaine à l'époque quaternaire (Mëm. Soc. d’Anthrop. de Paris, 1890. 2° S. t. IV, p. 219, 264),

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fût plus humaine que celle du crâne, se serait prononcé affirmativement. Peut être quelques-uns eûssent refusé de répondre sous -prétexte de rigueur scientifique. Mais la rigueur scientifique n'exclut pas les théories ni les hypothèses pourvu qu’elle les subordonne aux faits bien établis; et l’on ne voit pas en quoi il est plus rigoureux, dans la question dont il s’agit, de s’en tenir à l'apparence de deux espèces l’une simienne et l’autre humaine, quand une théorie bien fondée indique avec la plus grande probabilité que cette apparence est trompeuse.

Ce qui précède paraît être à l’adresse de Berlin; mais c’est bien à l’adresse de Bruxelles, car j’ai dû montrer que mes préoccupations étaient scientifiquement nécessaires et que si, dans la question du pithecanthropus, elles m'ont conduit à admettre un état humain rapproché de l’état simien, elles ne m'ont pas empêché antérieurement, de repousser l'opinion qui attribuait à une survivance ou à l'atavisme divers caractères anatomiques tels que la rétroversion tibiale, la platycnémie et d’autres encore.

En 1890 comme en 1896 j'étais sous l’influence de la théorie transformiste et je m’en sers aujourd’hui comme alors uniquement dans le but de trouver la vérité, but que je ne crois pas possible d'atteindre, dans une question comme celle du pithecanthropus, si l’on s’en tient à de pures et trop simples constatations.

Je ne fais aucune difficulté à reconnaître que je m'attendais à ce que le crâne de l’homme pliocène fût morphologiquement inférieur à celui de l’homme quaternaire ; mais cette infériorité, d’ailleurs reconnaissable au premier coup d’œil par tout anatomiste, c’est très rigoureusement et très laborieusement que je l’ai étudiée sans faire intervenir aucune considération géologique.

Incertitude des approximations. — A diverses reprises, M. Houzé s’est efforcé d'appuyer son argumentation sur.le défaut de précision des chiffres approximatifs obtenus par M. Dubois et par moi comme représentant la taille de l'individu de Trinil, sa capacité cranienne, le diamètre vertical du crâne, etc. Ces évaluations ne présentent pourtant que des avantages sans aucun inconvénient, dès que l’on ne donne pas des approximations pour des mesures précises.

« Quant à nous, dit-il, nous nous refusons à sortir du domaine des faits et nous restons fidèle à la méthode exacte comme de Quatrefages et Hamy qui, parlant d’une calotte cranienne d’Adélaïde très platycé-

phale, ont préféré dire : » « L'aplatistement vertical ne peut se mesurer, la base faisant complèlement défaut. » (Crania ethnica, p. 41).

On lit dans le texte (loc. cit.) des Crania ethnica : « L’aplatissement vertical, bien appréciable », etc.

Celte restitution de deux mots nous montre que la méthode exacte en queslion n’a rien de particulier sous le rapport de l'exactitude, puisque les auteurs cités apprécient laplatissement d'un crâne complètement dépourvu de sa base. Leur méthode n’eût rien perdu de son exactitude si, ayant cru nécessaire ou utile de préciser davantage leur appréciation, ils avaient cherché à établir autant que l’état du crâne l’eût permis, que l'indice vertical ne pouvait guère dépasser, je suppose, 60.0 à 62.0.

C’est ainsi que Sir W. Turner n’a pas craint, malgré sa remarquable précision, d'évaluer approximativement la capacité du crâne de Trinil. Son évaluation ne s’est guère éloignée de celle de M. Dubois et de la mienne, bien que toutes trois aient été obtenues de façons différentes. On est mieux fixé ainsi, certes, qu’en se bornant à dire que le crâne de Trinil était petit.

Moi aussi j'ai laissé des cases blanches et introduit des ? dans de nombreux tableaux. Et bien souvent, je me suis abstenu d'évaluer approximativement, alors que j’eusse pu le faire. Mais quand il s’agit d’un cas aussi important que celui de Frinil, ou simplement d’un cas utilisé pour établir un fait, on essaie autant que possible, sans sortir de la méthode exacte, et même pour donner plus de précision à l’appréciation, d’obtenir un chiffre approximatif que l’on donne comme tel.

Vraiment, j'ai regret de m’attarder à justifier cette manière d’agir, tant de fois employée par Broca dont la rigueur en maière de mensuration était extrême, manière d'agir usitée à chaque instant, jusque dans les sciences dites exactes. Elle n'est autre chose, en effet, qu’une recherche de l'exactitude approchée faute de pouvoir obtenir l’exactitude absolue.

J'y ai eu recours à diverses reprises dans l’étude du crâne de Trinil, et c'est tout à fait inutilement que l’on viendrait me faire observer la possibilité d’erreurs de deux et de plusieurs millimètres, possibilité que je n’ai jamais cherché à dissimuler, mais qui n'empêche pas les faits énoncés d’être réels. Le crâne de Trinil présente un certain nombre de caractères-limites pour l'espèce

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humaine, et l’existence de ces caractères est indépendante des erreurs d'évaluation que j'ai pu commettre dans ces essais qui . n’avaient ni la prétention, ni le besoin d’avoir une précision géométrique.

Par l’ensemble de ses caractères, le crâne de Trinil présente une infériorité telle qu'aucun des crânes humains exceptionnels cités par M. Houzé n’a jamais produit sur aucun craniologiste, Pimpression produite par celui-là. Jamais le Néanderthal, ni les crânes de Spy, ni aucun des néanderthaloïdes tant de fois cités n’a soulevé pour personne, et surtout pour des anatomistes illustres, la question de savoir si c’étaient des crânes humains. Cette impression unique produite par le crâne de Trinil, j'ai cherché après M. Dubois à en analyser les causes et à évaluer la portée de celles-ci avec la plus grande exactitude possible, et j'espère que ce travail n’aura pas été inutile. Ce qui sera inutile, ce sera de dire que l’homme de Trinil avait peut être un peu moins de 1960 que son inion et son opisthion, son conduit auditif, etc. étaient peut être à 2, 3 ou à millimètres plus en avant ou en arrière, plus haut ou plus bas. J'ai cherché à atteindre la plus grande probabilité pour les chiffres proposés. Si je ne l’ai pas toujours atteinte, chacun est libre de le démontrer et de proposer des chiffres plus approchés, à moins que l’on ne préfère, sous prétexte de rigueur scientifique, rester dans le vague des appréciations à vue de nez et utiliser l’élasticité des adjectifs : grand, petit, bas, aplati, inférieur, etc. Il serait facile alors de prouver que le cràne de Trinil n’a rien de plus extraordinaire que les crânes de Spy ou qu'un vulgaire crâne australien.

IT. — Fémur.

La forme du fémur de Trinil à la région poplitée est-elle pathologique? — Les caractères du fémur de Trinil indiquent l'attitude et la marche bipèdes sans que la pathologie puisse intervenir dans cette question; voilà l’essentiel. Quant aux caractères d’ordre secondaire d’après lesquels on pourrait chercher à rattacher le fémur de P. E. au fémur de tel ou tel genre d’Anthropoïdes, je les ai considérés comme peu démonstratifs et même comme suspects d’altération pathologique. Tel était l’avis de Sir W. Turner au sujet de la forme cylindrique de la région poplitée. J'ai émis moi-même un doute à ce sujet dans ma deuxième étude parce que

le fémur le plus arrondi à la région poplitée que j’aie pu trouver dans une nombreuse série de fémurs parisiens, était précisément un fémur présentant à sa partie supérieure des lésions coxalgiques. Mais comme J'ai signalé en même temps plusieurs autres fémurs de diverses races qui étaient également très arrondis à la région poplitée et sans la moindre trace pathologique, je me suis gardé de généraliser. M. Dubois étant venu chercher lui-même au laboratoire de Paris des fémurs semblables à celui de Trinil, a découvert dans cette même série de fémurs parisiens où J'avais trouvé mon cas pathologique, un autre fémur présentant exactement la même lésion à la partie supérieure, mais sans aucun renflement poplité. Je n’avais point vu ce second fémur parce que je m'étais occupé exclusivement des fémurs plus ou moins arrondis à la région poplitée. :

Très nombreux sont les fémurs pathologiques présentant des lésions de toutes sortes sans que la région poplitée soit arrondie ou renflée.

D'autre part, le mot renflement est très inexact ici, parce qu'il suscite l’image d’une bosse, d’une saillie plus ou moins aberrante « d’une sorte de mamelon » suivant l’expression de M. Houzé (p- 12), tandis que le fémur de Trinil est arrondi très régulièrement et sans la moindre trace d’un processus pathologique dont sont également exempts les autres fémurs arrondis et de provenances diverses que J'ai trouvés.

Dans ces conditions, je n’avais qu’à exposer les faits et à tenir compte des uns et des autres, non d’un seul.

M. Houzé déclare : « Personne n’est en droit de dire que l’anomalie poplitée n’est pas dûe à la même cause que l’anomalie sous-trochantérienne ; elles doivent être de même nature. »

C’est possible qu’elles soient de même nature, mais je persiste à croire qu’il y a lieu d’en douter. Et puis une communauté de nature comporte souvent de bien grandes différences.

Des deux « anomalies » dont parle M. Houzé, l’une, la sous-trochantérienne, est évidemment pathologique; si l’autre, la poplitée, l'était aussi évidemment, alors il y aurait, en effet, lieu de croire qu’elles sont de même nature. Mais il n’est pas du tout certain que l’anomalie poplitée soit pathologique. Elle ne consiste pas en un mamelon ou en une excroissance, elle n’a pas du tout l'apparence d’une tumeur; c’est ce qui expliquera à M. Houzé

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pourquoi je me suis donné « beaucoup de peine » pour chercher des formes similaires et les interpréter.

Il s’est borné à un trop rapide examen des pièces quand elles lui ont été présentées à Bruxelles. C’est sans doute pour cela que, malgré toute sa compétence, certains détails, certains faits que l’on ne voit pas sans une longue attention, lui ont échappé parmi ceux qui constituaient plus particulièrement les délicatesses de la question.

J'ajoute à l'appui de ma réserve une nouvelle considération :

La forme cylindrique du fémur de Trinil et des autres fémurs arrondis au même niveau ne résulte pas seulement d’un renflement postérieur; elle résulte aussi d’une diminution absolue et considérable du diamètre transverse de la région. Il ne s’agit donc pas d’un simple épaississement postérieur, mais bien d’une variation morphologique affectant la région poplitée dans sa totalité, comme si l'agrandissement du diamètre antéro-postérieur était réalisé aux dépens de la largeur de l'os. C’est ce qui a lieu également dans d’autres variations morphologiques non pathologiques, telles que lélargissement de la région sous-trochantérienne (Turner) ou platymèrie, agrandissement de la saillie pilastrique, la platycnémie, variations très différentes des renflements ou épaississements produits sous l'influence d’un processus pathologique extrà-budgétaire. La forme arrondie de la région poplitée du fémur de Trinil semble être liée à une modification de la totalité de cette région. |

Sans nier l’intérèt du squelette de Bruxelles, qui ne gêne.en rien, Je ne puis donc partager l'assurance de M. Houzé, et je me borne à maintenir les réserves suivantes qu’il a lues dans ma deuxième étude (p. 580) !.

« En somme, un doute s'impose dans l'interprétation des caractères du fémur de Java. On peut soupçonner, mais non affirmer, que ces caractères sont purement individuels et liés à la maladie attestée par les végétations sous-trochantériennes.

« Il n'est pas certain, mais il est probable que si l’on trouve un second individu de la race de Trinil, ses fémurs ne présenteront pas cette forme cylindrique de la région poplitée qui, du reste, n’est pas plus simienne qu'humaine.

« Cela n’infirme en rien, je le répète, l'hypothèse d’un Pithecanthro-

L Voir l’Appendice, p. 000.

pus, mais cela nous engage à ne pas attacher trop d'importance aux caractères fémoraux du spécimen existant au point de vue de la caractérisation ethnique et de la détermination spécifique. »

Rapports de la forme du fémur avec les questions très différentes du Pithecanthropus et de l'Hylobates. — M. Houzé me reproche (p. 48) d’avoir dit que ma conclusion ci-dessus n’infirmait en rien l’hypothèse d’un Pithecanthropus. Certes non, et j'ai longuement expliqué pourquoi le fémur d’un Pithecanthropus peut présenter tous les caractères d’un fémur humain. La question de l’existence d’un Pithecanthropus est toute autre que la question d’origine de ce Pithecanthropus. M. Dubois ayant abordé cette seconde question, je l'y ai suivi par curiosité, et c’est pour cela que j'ai fait observer que les menus caractères relevés par lui avec une attention très méritoire sur le fémur de Trinil n’avaient qu’une valeur suspecte au point de vue zootaxique et ethnologique, étant donnée l’'irrégularité de ce fémur.

Mais pour la question principale : celle du Pithecanthropus, le fémur de Trinil nous apprend deux faits très importants : 1° que son possesseur était un bipède marcheur et non un anthropoïde; 2° qu'il avait une taille voisine de notre moyenne. Et sur ces deux points des lésions fémorales sont hors de cause. Voilà pourquoi J'ai dit et je répète que mes réserves n’infirment en rien Fhypothèse d’un Pithecanthropus.

Je ne vois pas pourquoi ce P., supposé ancêtre humain et bipède marcheur, aurait eu des fémurs différents du fémur humain puisqu’ils fonctionnaient comme les nôtres, puisque le corps qu'ils avaient à supporter était de taille humaine et puisque l’anthropoïde ancestral ressemblait vraisemblablement plus que tout autre à sa descendance humaine.

J’ai déclaré dès le début qu'aucun caractère ne différeneiait le fémur de Trinil d’un fémur humain et j'ai cherché à convaincre de ce fait M. Dubois. Sans attendre la critique de M. Houzé, j'ai émis l’opinion que si l’on ne trouvait aucun fémur humain présentant tous les caractères signalés par M. Dubois, c’était simplement à cause de la pauvreté relative de nos collections. Celui-ci n’en a pas moins conservé sa manière de voir avec une fermeté qui n’est pas injustifiée.

De mon côté -j'ai reconnu après de longues recherches que plusieurs des caractères en question étaient véritablement des

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caractères limites pour l'espèce humaine. M. Houzé me reproche ce mot limite ici, et ensuite à propos du crâne parce que, dit-il, ce mot implique une sorte de continuité avec les caractères simiens. Je maintiens ce mot qui ne signifie pas autre chose que la constatation d’un maximum ou d’un minimum rencontré dans l’espèce humaine après des recherches considérables et quelle que puisse être la signification de ces cas extrêmes.

M. Dubois a trouvé, dernièrement, au Museum de Paris un fémur canarien présentant à un aussi haut degré que le fémur de Trinil la minceur de la crête intertrochantérienne, mais nous ne connaissons aucun cas plus extrème. C’est donc un cas limite.

Il en est de même pour la rectitude remarquable du fémur de Trinil. M. Houzé dit « qu’il suffit d'examiner une série quelconque de fémurs d’adultes pour trouver des fémurs aussi peu incurvés » (p. 11) Pour moi j'ai été obligé d’examiner des séries nombreuses; et je n’en ai pas rencontré de plus droit. C’est donc encore un caractère limate, et j'ai dàù le reconnaître bien que, sur l’interprétation du fait, je fùsse en désaccord avec M. Dubois. |

Ceci ne concerne d’ailleurs que la question très secondaire des rapprochements avec le genre gibbon, et nullement la question du Pithecanthropus. M. Houzé fait observer (p. 10) que le fémur de Trinil est beaucoup plus oblique que le fémur des anthropoïdes et des gibbons est particulier. Mais cette remarque est indifférente à la théorie de M. Dubois sur le P. E. et aussi bien à son hypothèse sur la parenté du P. E. avec le genre Hylobates. Il est clair, en effet, que si une race d’Hylobates a évolué dans la direction humaine elle a pu conserver quelques-uns de ses caractères fémoraux, mais non ceux qui ont dû être nécessairement modifiés par l'adaptation du squelette tout entier à la marche bipède et à ses conséquences anatomiques. Si la partie inférieure du bassin s’est élargie le fémur n’a pu rester vertical. Un anthropoïde devenu homme n’est évidemment pas resté en même temps anthropoïde.

Plus loin (p.13), M. Houzé fait observer que le fémur du gibbon se rapproche moins du fémur humain que celui des pithéciens et des cébiens qui sont cependant quadrupèdes et dont la ligne âpre est très développée, souvent autant que chez l’homme. Il dit cela pour montrer « que certaines déductions physiologiques ne peuyent pas toujours être tirées des caractères morphologiques. » Mais, précisément, le cas cité par M. Houzé est un de ceux dont je crois avoir donné une interprétation physiologique satisfaisante

dans mon mémoire swr les variations morphologiques du corps du fémur ! (p. 143). On voit l’indice de section du fémur descendre, chez les anthropoïdes, au-dessous de celui des singes inférieurs qui est peu différent de celui des quadrupèdes, puis remonter chez l’homme. Ce fait est parfaitement en rapport avec le travail du muscle crural qui atteint son maximum relatif dans la marche bipède et son minimum chezles anthropoïdes purement grimpeurs. Dans le type des singes quadrupèdes-grimpeurs, le travail du membre inférieur se rapprochant de celui des quadrupèdes, l'indice de section fémoral doit s’élever au-dessus de lindice des purs grimpeurs, se rapprocher de celui des quadrupèdes et de l’homme comme on le constate. Mais si un anthropoïde grimpeur est devenu bipède marcheur, son indice pilastique a dà s’élever non seulement au-dessus de celui des quadupèdes grimpeurs mais encore au-dessus de celui des purs quadrupèdes eux-mêmes,

Ainsi se trouve annihilée cette objection : que « les ressemblances fémorales sont plus intimes entre l’homme et les singes inférieurs de petite taille et quadrupèdes qu'entre ceux-ci et les anthropoïdes de taille élevée et à marche redressée. » (Redressée quand ils veulent marcher, mais c’est rare).

Encore à propos du fémur, M. Houzé me reproche « d’avoir dit, dans mon 1° mémoire, que les exostoses sous-trochantériennes constituent une anomalie extrêmement rare et, plus bas, qu'elles doivent être laissées de côté comme indifférentes dans la discussion ! » (p. 13).

Or, le passage où je dis cela (p.6, 1re étude), montre clairement le sens de ces paroles par lesquelles j’exprime l’opinion que les dites excroissances ne sauraient rien prouver en faveur de l’opinion que le fémur n’est pas un fémur humain! Il semble parfois que mon critique de Bruxelles ait un peu cherché ses objections.

Il me reproche aussi de m’être incliné trop vite, à propos de ces excroissances, devant le diagnostic de Virchow. Qu'il veuille bien ne pas me croire, pour si peu, trop facile à influencer par les autorités. Ayant lu que Virchow avait présenté au Congrès de Leyde deux pièces probantes indiquant un abcès par congestion, et n'ayant point, par devers moi, de preuves contraires à apporter, je n'avais qu’à m'incliner devant une compétence que M. Houzé

1 Bull. Soc. d’Anthr. de Paris. 1893.

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respecte sans doute autant que moi lorsqu'il s’agit d'anatomie pathologique. Cette déférence ne m’empêche pas de voir que le squelette de Bruxelles enlève aux pièces présentées par Virchow l’importance qui leur était attribuée. Mais ce n’est pas une raison pour exagérer la signification du squelette Bruxellois.

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