‹ Réponse aux objections contre le PithecanthropusChapitre 4 sur 11 · IV. — Dexrs · texte numérisé non relu

IV. — Dexrs

M. Houzé conteste que la forme, le volume et l’écartement des racines des dents de Trinil soient aussi extraordinaires pour l’espèce humaine que je l’ai prétendu. Il cite une dent arrachée par lui à un infirmier de Bruxelles dont la divergence des racines atteint 17 millimètres. Il ajoute (p. 23) que cette divergence est bien plus remarquable sur la molaire de Bruxelles dont la couronne n’a que 41 millim. de diamètre.

Voilà donc une dent de plus qui tient compagnie à la dent de Trinil. Je n’avais réussi qu'à trouver une couronne aussi grosse et encore sur une troisième molaire inférieure, parmi des milliers de dents examinées la plupart sur des crânes exotiques. Sir W. Turner avait trouvé une couronne presque aussi volumineuse dans sa collection d’Edinbourg pourtant riche en crânes australiens. M. Garson en a trouvé une autre plus volumineuse à Londres. En voici une à Bruxelles, cela fait quatre. J’en ajoute une autre que M. Tramond m'a montrée et dont les racines extrêmement longues sont très divergentes à leur extrémité. Le D' Magitot qui a collationné toutes les anomalies dentaires réunies dans les musées de l’Europe m’en a montré une autre encore figurée dans son Atlas !.

Cela fait en tout six dents, mettons en dix, trouvées jusqu’à présent sur combien de milliers de toutes les races? Encore chacune de ces dents humaines anormales ou tout au moins extraordinaires ne se rapproche de la troisième molaire de Trinil que très imparfaitement, tantôt par le volume de la couronne et tantôt par l’écartement des racines.

Cet écartement est jugé « bien plus remarquable » sur la dent de Bruxelles, parce que la couronne en est vulgaire. Pour moi je le trouverais plus remarquable encore au point de vue dont il s’agit si la couronne était proportionnée aux racines comme sur

1 Macrror, Traité des anomalies du système dentaire chez l'homme et les mam mifères. (Paris 1877).

la dent de Trinil, comme aussi j’eusse trouvé ma dent de Canaque plus remarquable si elle eût égalé la dent de Trinil par ses racines aussi bien que par sa couronne. (

C’est précisément cette disharmonie des caractères des dents extraordinaires confrontées avec celle de Trinil qui montre leur anormalité, tandis que les dents de Trinil présentent, l’une et l’autre, une harmonie évidente entre leur couronne et leurs racines.

(est ce qui a frappé surtout M. Tramond, le naturaliste préparateur bien connu, dont l’expérience en cette matière dépasse probablement celle de la plupart des anatomistes. J’ai eu l’idée de lui présenter les moulages des deux dents de Trinil. Son opinion est que ces dents ressemblent plus à des dents humaines qu’à celles de toute autre espèce mais que, pourtant, elles l’étonnent, non pas à cause de leur volume ou de chaque caractère envisagé en particulier, mais à cause de l’harmonie de tous les caractères réunis dans chacune des deux dents.

C’est en effet à considérer : ces deux dents de Trinil se ressemblent par un air de famille. S'il n’y en avait qu’une, on pourrait songer à une anomalie; même encore si l’autre dent était symétrique du côté opposé. Mais il a une troisième molaire gauche et une deuxième droite et toutes deux, avec leur couronne courte, leurs racines proportionnellement courtes et très écartées quoique courtes semblent bien faire partie d'un système homogène. Depuis trois mois déjà, M. Tramond cherche vainement dans ses riches âpprovisionnements quelque chose de semblable.

Quant au D' Magitot, dont la haute compétence en matière dentaire n’a pas besoin d’être rappelée, son opinion ne diffère pas de celle de M. Tramond.

M. Houzé ferait bien, je crois, de retenir pour lui l’avantage d’arracher (quand il y aura lieu) les autres dents de son infirmier. Comme il arrive fréquemment qu’une dent énorme est accompagnée de très petites, ce qu’on voit tous les jours en regardant les incisives notamment, il importerait de savoir si le dit infirmier possède du côté opposé, mais non symétriquement, une molaire aussi remarquable. En ce cas il serait intéressant de mesurer la mâchoire.

Mais que signifient ces rares anomalies dans la question de Pithecanthropus ? Cest ce qui sera examiné plus loin.

Sur le chapitre des dents je n’ai plus qu’à relever une critique

18 JuiN 1896 418

de M. Houzé. Il me reproche d’avoir considéré la troisième molaire de Trinil comme atypique.

Il m’objecte que la couronne borde la surface triturante amoindrie et atrophiée, comme cela est souvent constaté, « et qu’on distingue très nettement quatre cuspides tout à fait aplaties comme des organes qui ne servent pas. » Je réponds que c’est précisément parce que telle était mon opinion très clairement exposée (2° étude, p. 581) que j’ai employé le mot atypique. Je considère des organes qui ne servent pas et qui sont amoindris et atrophiés comme atypiques. S’il en est souvent ainsi, l’atypie est fréquente et voilà tout. Et je m'empresse d’accorder que la surface triturante seule est atypique. Ce n’est donc pas une dent à négliger.

Au sujet de l’usure de la couronne M. Houzé conteste que cette usure soit plus fréquente et plus forte en général chez les préhistoriques, comme je l’ai avancé d’après mes observations et sans nier, pour cela, que beaucoup d’hommes actuels aient les dents très usées. Il dit que c’est une question de régime alimentaire. Sans doute, mais il s’y joint, chez certains peuples sauvages comme l’a observé le missionnaire explorateur Petitot dans les régions arctiques, une question d’emploi des dents à des usages industriels tels que la préparation des peaux par exemple. Je ne puis m'expliquer autrement l’usure extrême que j’aiobservée sur des crânes néolithiques à dentition très belle et à peine adultes. Maisil est assez inutile de disserter sur ce point dans la question qui nous occupe. M. Dubois attache pourtant une certaine importance à la direction suivant laquelle est usée la deuxième molaire de Trinil ; mais je n’ai rien à dire de particulier sur ce caractère.

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