‹ Réponse aux objections contre le PithecanthropusChapitre 9 sur 11 · VIII. — RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS. Ps · texte numérisé non relu

VIII. — RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS. Ps

Je dois résumer cette trop longue discussion :

L’ancienneté géologique du crâne de Trinil étant hors de doute fait de la question soulevée par la découverte de M. Dubois une question paléontologique dans laquelle il est parfaitement légitime de faire entrer en ligne de compte les données paléontologiques acquises sur l’évolution du règne animal.

La théoriede l’évolution, comme toutes les théories scientifiques, n’est pas seulement une explication des faits connus en attendant mieux : c’est un moyen d'investigation qui doit être employé tant que la théorie restera d’accord avec les faits.

Dans la question soulevée par les pièces de Trinil, on ne doit pas éliminer le côté paléontologique, ni éluder les conséquences de l'accord existant entre les faits nouvellement acquis et une théorie qui, seule jusqu’à présent, a permis de classer scientifiquement les faits connus.

Dans la description des pièces de Trinil, c’est-à-dire dans le travail de pure constatation, je n’ai fait intervenir aucune théorie générale et je n’ai été influencé par aucune idée préconçue, par aucune préoccupation extra-scientifique, par aucun préjugé.

Les approximations que j'ai très laborieusement cherché à obtenir ont été présentées comme telles et ont eu pour but de montrer le maximum de probabilité quand l’état des pièces ne permettait pas d’arriver à une précision absolue. Ces tentatives, loin d’avoir été faites en violation de la méthode exacte, ont été au contraire des efforts vers l’exactitude.

J’ai observé et signalé avant mon contradicteur, loin de les dissimuler, des faits indiquant la possibilité d’une altération patho-

1 Mém. sur l'interprét. de la quantité dans l’encéphale, etc. (Mém. de la Soc, d’Anthr. de Paris), t. III, 1883.

48 suix 1896 450

logique de certains caractères du fémur et du crâne de Trinil; j'ai soulevé, sans attendre sa critique, l'hypothèse d’un état infrà-typique de ces pièces. Mais je me suis gardé d’exagérer la valeur de cette hypothèse et d'attribuer à des altérations pathologiques très douteuses tout un ensemble de caractères parfaitement explicables sans sortir de la craniologie normale.

Les objections qui m'ont été faites ont été basées sur des possibilités d’altérations pathologiques ou posthumes, sur des incertitudes de description. Ces objections n’altèrent en rien la valeur de mon interprétation, basée toujours sur les plus grandes probalités et indépendante des incertitudes du détail.

Les pièces de Trinil présentent un ensemble de caractères à ce point d’accord avec la théorie de l’évolution que l’on ne pouvait espérer selon cette théorie un ensemble de faits plus satisfaisant. L'intervention de quelques caractères pathologiques permet tout au plus d'émettre le doute que j'ai formulé (2° étude) au sujet de la perfection typique des diverses pièces. La théorie de l'évolution m'avait fait prévoir, il y a plusieurs années, que le fémur du précurseur pliocène de l’homme serait déjà humain : il en est ainsi pour l’homme de Trinil. Chacun attribuait d’avance à ce précurseur des mâchoires volumineuses : les deux molaires de Trinil sont bien d’accord avec cette vue théorique. Quant au crâne, on devait s'attendre à ce qu’il eût une capacité très faible pour un homme, une visière frontale relativement plus forte que celle du Néanderthal et de Spy, une crête occipitale remontant très haut vers le lambda, et rejoignant une crête pariétale inférieure, un front très étroit et très fuyant, un indice vertical très bas, des courbures frontale et pariétale peu prononcées, un angle orbito-temporal très ouvert, etc. Tout cela se trouve précisément sur le crâne de Tri-

nil; tous les caractéres existants sur cette calotte sont ceux qui étaient théoriquement à prévoir ; il en est de même des caractères dont la reconstitution approximative a été possible. On oppose à cela que le fémur présente une exostose et peut être deux ; que l'on a trouvé à Bruxelles un sujet dégénéré dont le fémur présentait des exostoses analogues et dont le crâne présentait des altérations diverses; que plusieurs des caractères de l'individu de Trinil n’ont pu être exprimés en chiffres ou représentés graphiquement avec une précision parfaite (longueur du corps, capacité cranienne, diamètre vertical du crâne, trou occipital, etc.); que des déformations posthumes (imaginaires) ont pu produire malicieusement une crête

pariétale inférieure sur le prolongement de la crête occipitale; que la fossette occipitale est artificielle ; que l’on voit parfois des exceptions aux règles que j’ai appliquées. Ce n’est point par ces arguments que l’on détruira la portée de la découverte de Trinil.

Les altérations du crâne de Bruxelles n’ont pas donné à ce crâne une forme pithécoïde ni même australoïde. Pourquoi le crâne de Trinil aurait-il été altéré plus gravement dans sa forme, à supposer que celle-ci ait été altérée ?

Voulant néanmoins approfondir cette question j'ai recherché les conséquences possibles des synostoses prématurées de toutes sortes, et J’ai pensé qu’une synostose précoce particulièrement rare dans l’espèce humaine, celle de la suture lambdoïde isolément produite ou combinée avec une synostose sagittale postérieure, pourrait donner lieu à une forme analogue à celle de Trinil.

Parce que nous avons reconnu cette possibilité, faut-il nous empresser d'admettre qu’elle s’est précisément réalisée pour produire la forme du crâne de Trinil, comme si un malicieux hasard s'était plà à revêtir pathologiquement le premier crâne pliocène qui devait s'offrir à nos regards d’une forme quasi évolutive, conforme aux prévisions des transformistes, alors que tant d’autres synostoses et combinaisons de synostoses, les plus fréquentes, eussent produit les simples difformités que chacun, sans discussion, eût immédiatement reconnu comme telles ?

Je préfère croire que si le crâne de Trinil présente une forme analogue à celle du crâne de Spy avec l’exagération prévue par la théorie, c’est tout simplement parce que la théorie est conforme à la vérité. C’est parce que l’homme pliocène était moins avancé évolutivement que l’homme quaternaire, et non en vertu d’un accident pathologique étrangement simulateur, que le crâne de Trinil présente l’infériorité morphologique théoriquement prévue. Voilà la conclusion conforme à toutes les probabilités.

Il m’a paru pourtant, d’après l’analyse de cette infériorité (2° étude) qu’elle était exagérée sous certains rapports, et que l'individu de Trinil pourrait être un peu inférieur à la moyenne de sa race. Mais il s’agit alors d’une infériorité banale du genre de celles que révèle une analyse minutieuse. C’est cet excès d'infériorité seulement qui me paraîtrait théoriquement pouvoir être rattaché hypothétiquement à une irrégularité légère du développement cranien. Il s’agit encore ici d’une double hypothèse. mais où lon ne fait plus intervenir une extraordinaire malice des choses, car il ne s’a-

48 JsuiN 1896 452

git que de rattacher à une légère imperfection de développement dont la supposition est autorisée un léger excès d’infériorité par rapport à mes vues théoriques.

Quand, à propos de l’exostose métopique du crâne de Trinil,

j'ai émis l'hypothèse d’une légère altération pathologique de la forme générale de ce crâne (2€ étude) je n’ai pas insisté parce que je n'avais pas la preuve que l’existence d’une crête métopique fût en corrélation avec une synostose prématurée de la suture métopique elle-même et à fortiori d’autres sutures. Jai ajouté de nouvelles raisons dans le présent mémoire.

Il se pourrait, comme je l’ai supposé à cause de cette crète médio-frontale, que le crâne de Trinil ne possèdât pas une forme parfaitement moyenne. Peut-être aussi y a-t-il eu d’autres synostoses précoces ou prématurées? Mais nous n’en savons rien, et quand nous nous trouvons en présence d’une forme pliocène inférieure à la forme arriérée, mais normale, des crânes australiens et des européens quaternaires, il serait, ce me semble, un peu abusif d'attribuer cette forme à un jeu de synostoses que la

-nature aurait produit là comme pour amuser les évolutionnistes. = Après tout si le crâne de Trinil se rapproche de la forme simienne plus que je ne m'y attendais, cela ne prouve pas, même à mes propres yeux, qu'il ait subi la moindre gène dans son développement. Il se pourrait que son excès d’infériorité fût parfaitement régulier et que la race de Trinil ait été réellement plus éloignée de l'espèce humaine que je ne le pense. M. Dubois peut fort bien invoquer à l’appui de la dénomination de P. E. outre des hypothèses légitimes, l'extrême infériorité de plusieurs caractères craniens et les caractères très particuliers des dents. Dans son essai de reconstitution graphique du crâne de Trinil il a été plus hardi que moi en altribuant à ce crâne des mâchoires complètement simiennes. J'avais d’abord fait de même à cause du volume des deux molaires et de l’écartement des racines. Puis pour des raisons que J'ai indiquées (22 étude) j'ai cherché à réduire autant que possible le prognathisme. Peut-être M. Dubois n’a-t-il pas eu tort de ne pas imiter cette réserve; peut-être l’homme de Trinil était-il plus Pithecanthropus que je ne l'ai pensé.

Tant que nous n’aurons pas, pour nous éclairer, d’autres pièces fossiles que celles de Trinil, nous serons obligés de différer notre jugement sur bien des points. Mais sur la question principale de savoir si M. Dubois a découvert une race précur-

seur inférieure à toutes les races humaines connues jusqu’alors, il ne peut y avoir de doute que si l’on méprise les plus grandes probabilités pour s’attacher aux plus faibles, que si l’on cherche dans des possibilités pathologiques très exceptionnelles la raison d’être de faits dont l'explication n’a aucun besoin de la pathologie.

On dira que l’on ne peut juger une race d’après un seul individu. Sans doute. Aussi ai-je reconnu qu’il ne peut y avoir ici de preuve au sens mathématique; mais il y a ce qui est nécessaire pour justifier une conviction en attendant mieux. Tandis que l'opinion contraire s’appuie sur une combinaison d’éventualités exceptionnelles et sur une combinaison qui, parmi les nombreuses combinaisons possibles, serait la plus rare, mais qui aurait eu le singulier avantage d’imiter pathologiquement un ensemble morphologique régulier et tel que la théorie la plus générale et la seule scientifiquement établie en ce qui concerne la genèse humaine, le faisait prévoir pour l’homme pliocène. Qu'on veuille bien me pardonner cette répétition.

On dira aussi qu'il ne faut pas se laisser influencer par la théorie transformiste, ni par les résultats généraux de la Paléontologie. Je prétends le contraire. Là où il ne faut pas faire intervenir la théorie de l’évolution, c’est dans la constatation pure et simple des caractères des pièces de Trinil. Mais ces caractères une fois constatés, la théorie doit intervenir dans leur interprétation. Et la théorie de l’évolution permettant de considérer comme réguliers les faits constatés, c’est une raison pour ne pas les considérer comme irréguliers jusqu’à preuve de leur irrégularité. La possibilité de cette irrégularité n’autorise qu’un simple doute. Le doute doit être directement proportionnel au degré de probabilité de cette possibilité, et inversement proportionnel au degré de probabilité de la théorie transformiste.

En dehors de ce doute, qui m’a paru devoir être très mince, la signification attribuée par M. Dubois aux pièces de Trinil et là théorie de l’évolution, qui n’en avait pas grand besoin, se renforcent mutuellement.

Quant à la paléontologie, même à ne considérer que ses résultats bruts, elle ne doit pas non plus être mise de côté dans la question. Si elle a constaté des changements profonds dans le temps, il s'ensuit une certaine probabilité que l'espèce humaine n’a pas échappé à cette transformation. L'on a pu déjà

à Le a

18 quix 1896 454

constater dans la race quaternaire de Spy une grossièreté morphologique non douteuse. Ce fait ne saurait servir à démontrer que le type humain pliocène découvert à Java est encore plus voisin du type anthropoïde. Mais ceci étant une fois démontré anatomiquement, la paléontologie concourt à nous convaincre qu’il ne s’agit point là d’un simple hasard pathologiquement réalisé. Elle n’enlève pas complètement à notre opinion son caractère hypothétique, mais elle ajoute à la très grande probabilité de cette opinion en même temps qu’à l’invraisemslance de l’interprétation pathologique.

Cela dit, continuons la confrontation des faits avec la théorie évolutionniste. Il était à prévoir que la race pliocène se rapprocherait beaucoup de la race quaternaire par ses caractères cra- niens, tout en présentant une infériorité plus accentuée. Or, la

ressemblance est assez grande pour que M. Houzé n'hésite pas à rattacher la race de Trinil à celle de Spy. Il conteste seulement linfériorité de la première. Mais cette infériorité existe.

Quant au rattachement à la race quaternaire de Belgique, c'est une hypothèse à laquelle je ne crois pas que la différence des formes fémorales, imparfaitement connue d’après les spécimens comparés, s'oppose péremptoirement. Je préférerais seulement dire que la race de Spy s'approche de la race plus ancienne et plus inférieure de Trinil. La race australienne s’y rattache peutêtre plus directement. La différenciation des races humaines ayant été probablement peu avancée à l’époque pliocène, il me paraît permis de supposer que la race de Trinil a été l'ancêtre commun de beaucoup de races humaines, sinon de toutes les races ultérieurement différenciées.

D’après nos connaissances générales, si la race pliocène de Trinil est véritablement ancestrale, elle doit être représentée, dans les races moins anciennes par des cas individuels de survivance ou de retour d'autant plus nombreux et d'autant plus rapprochés de la race fossile qu’il s’agit de groupes humains plus arriérés. C’est ce qui a lieu effectivement. La race quaternaire de Belgique et la race australienne fournissent des individus plus ou moins rapprochés de la race pliocène pithécanthropique par plusieurs caractères. En cherchant beaucoup on a pu trouver à l’état sporadique dans les races européennes quelques-uns des caractères qui sont réunis sur les pièces de Trinil. Comme je lai dit dans ma précédente étude, il est à présumer que ces caractères isolés se rencon-

treraient en plus grand nombre si nos collections étaient plus riches. Ils tendent à démontrer la qualité d’ancêtre attribuée à la race de Trinil et ne sauraient servir d’argument contre l’infériorité de cette race par rapport à l'espèce humaine telle que nous la connaissions jusqu'alors.

Se servir d’un tel argument lorsqu'on est partisan convaincu de la théorie transformiste, c’est méconnaître le rôle essentiel que doivent jouer les théories dans la science.

Le seul fait rigoureusement établi dans la question qui nous occupe, c’est que le type du crâne et des dents de Trinil est plus bestial que celui de toutes les races humaines connues jusqu'alors. Tout le reste n’est établi, de part et d’autre, que sur des théories et des hypothèses. Il s’agit de savoir quelles sont les hypothèses et les théories les plus vraisemblables.

Que les pièces de Trinil représentent l’état moyen d’une race,

évidemment ce n’est pas certain et je n’ai pas attendu la critique pour le déclarer. Je n’ai même pas attendu la découverte du squelette pathologique de Bruxelles pour émettre le soupçon motivé que le crâne de Trinil appartient plutôt à la portion inférieure qu'à la portion supérieure de sa race. Mais l’infériorité soupçconnée est seulement du genre de celle de Spy n° 4 comparé à Spy n° 2. Elle expliquerait l’abaissement de quelques caractères craniens au-dessous de l’état exactement intermédiaire entre la forme humaine et le type anthropoïde. Dépasser ce soupçon que je donne avec la réserve convenable, ce serait pousser hypothèse jusqu'aux confins de la pure fantaisie, car: 1° la forme cranienne à interpréter trouve son explication dans la marche régulière de l’évolution ; 2° Cette forme n’est pas de celles qui résultent des synostoses prématurées les plus communes; elle ne s’expliquerait que par un jeu de synostoses des plus rares; 3° il n’existe aucun indice de gène dans le développement cérébral pas plus que chez les anthropoïdes ; 40 le squelette du dégénéré qui paraît avoir influencé outre mesure l’opinion de M. Houzé autorise tout au plus l'émission d’une vague hypothèse relativement à la possibilité d’une irrégularité crânienne indéterminée.

Dans ces conditions la découverte de M. Dubois conservera la signification qui lui a été attribuée par lui, par moi et par d’autres jusqu’à ce que l’on ait fourni la preuve que l’infériorité du crâne de Trinil résulte d’une simple monstruosité accidentelle simulant une forme à demi anthropoïde, — ou jusqu’à ce que des découvertes

= Dr

48 juin 1896 456

ultérieures aient démontré qu’à Java ou ailleurs la race humaine néo-pliocène n’était pas inférieure, morphologiquement, aux plus inférieures des races humaines actuellement connues.

La question du rattachement de la race de Trinil à telle ou telle espèce anthropoïde est absolument indépendante de la précédente. Elle n’a été abordée qu’à titre d’essai et notre opinion sur ce point, beaucoup plus réservée que sur la question principale, n’est pas ébranlée par les objections de M. Houzé.

La question de dénomination n’a aucune importance. J’ai repoussé la formation d’une famille nouvelle, mais je ne vois pas d’inconvénient à conserver le nom de P. E. qui représente l’opinion de M. Dubois sur le degré très inférieur d'évolution de la race de Trinil, opinion dont rien ne démontre la fausseté jusqu’à présent.

Si le nom de P.E. ne jouissait du droit de priorité, j’eusse accepté tout aussi volontiers le nom d’homme pliocène de Trinil ou même malgré ses défauts celui de Homo Javanensis primigenius proposé par M. Houzé.

Mais le nom qui répondrait le mieux à ma manière de voir et qui, sans diminuer en rien les grands mérites des travaux de M. Dubois ni la haute portée de sa découverte, réunirait les opinions les moins divergentes, serait Homo pithecanthropus. Ce n’est point là une proposition.

Page 1