SIEUR
Un philosophe est avide de triomphes ; il lui en faut, de réels ou d^imaginaires , de vrais
(*) Quelques personnes ont été étonnées 9 pour ne pas dire scandalisées , des conséquences que nous ayons tirées de la loi naturelle , relativement à la polygamie , dans Tétat de société nomade. Nous avons dit , pag. 48 » q^e 9 en conséquence de la loi na tore lie 9 un homme , totalement abandonné du genre humain dans une île déserte , pouvoit vivre conjugalement avec trois femmes simultanément. Ces personnes ne connoissant la loi naturelle que dans la société civile 9 ont été heurtées de cette proposition. Nous les invitons à ouvrir le dictionnaire de théologie de Bergier , v.* Polygamie : après avoir posé les mêmes principes que nous sur l'effet de la loi naturelle , hors de la société civile^ ce théologien dit: * Lorsque l'anglais Pinés fut jeté par un naufrage dans ^ une lie déserte avec quatre femmes , et qu'il en p eut des enfans 9 */ se trou voit dans un état sem^- » blable à celui des patriarches, OsEROiT-Olf DÉCIDER !r qu*il pécha contre la loi naturelle l »
OU de faux , n'importe. A Texemple de Boni Quichotte, Timagination de M. Feuillade lui présentera des géans , c'èst-à-dire , des théologiens très-distingués ; elle mettra dans leurs Douches des absurdités, des niaiseries pitoyables; et dans trente pages il s'évertuera , il s'escrimera, il suera en présence de ces fantômes; puis tout-à-coup il s'écriera : lo triumphe l et de qui aura-t-il triomphé? de lui-même, de ses sottises , de ses folies , des chimères de sa coupable cervelle.
Ce fut en 18 lo que ce nouveau Pythagore quitta son curé , sa paroisse , pour chercher des lumières , qu'il courut le monde pour chercher des théologiens très - distingués , capables de résoudre les difficultés qu'il auoit depuis quelque temps sur la religion (a). Dans tout Paris il n'en trouva qu'un seul qui lui opposa un raisonnement capable de faire quelque impression sur lui (6). Je copie littéralement M. F..... , et Je copierai littéralement les quatre sottises qull est allé chercher à Paris près des théologiens très-distingués , et nous verrons s'il n'avoit pas plutôt besoin d'un bon médecin.
Première difficulté. Si les motifs de cré-^
(à) Pag, 54. (i) Pag. 55.
( «7 ) dihilité d'une religion incompréhensible dans ses dogmes étoient éi^idens , la foi ne seroit pas méritoire; Ergo^ lui a-t-on dit, les motifs de crédibilité ne doivent pas être évidens{à). 11 faut convenir que voilà une singulière rencontre ; si au lieu d'aller à Paris chercher des théologiens , M. le Vicaire s'étoit arrêté à la porte de son village , s'il avoit interrogé le plus petit enfant sur son catéchisme , quel est celui qui ne lui eût pas dit : Je crois tout ce que t Eglise m^ enseigne , parce que Dieu Va dit et quil est la vérité même ?
Si Dieu a parlé ^ les motifs de foi sont clairs , sont éf^idens , quoique incompréhensibles , parce que Dieu est la vérité même , el qu'il ne peut ni ne veut nous tromper. Pourquoi faut-il croire ? — Voilà la seule question sur laquelle l'esprit humain peut exercer isa sagacité. Que faut-il croire ? — Ici qu'il s'arrête. — Dieu a-t-il parlé ? C'est un fait dont seulement on peut, dont on doit même s'enquérir delà vérité. Les preuves de ce fait étant acquises , il faut croire , quelque incompréhensible que soit la vérité révélée ; et c'est dans celte soumission que la foi est méritoire.
(à) Pag. 55.
Beaucoup moins difficile que le prétendu
théologien, je dirai donc à- M. F qu'il est
très-avantageux de ne pas ignorer les motifs de croyance , qu'il est nécessaire d'en connoître quelques-uns; que croire , sans savoir pourquoi, c'est en effet ne pas croire , c'est croire la vraie religion comme les autres croient les fausses ; je dirai que loin de gêner la raison sur les motifs qui doivent nous porter à croire , on ne peut lui laisser trop de liberté , parce qu'il est certain qu'elle n'examinera jamais les preuves de la religion sans être convaincue de sa certitude ; que si les motifs de crédibilité de cette religion incompréhensible dans ses dogmes n'étoienl pas évidens , elle n'eût été la religion d'aucun peuple , d'aucun individu ; que le monde, depuis dix -huit siècles, n'y eût pas cru , que je n'y croirois pas moi-même , et qu'il n'auroit pas la peine de se liguer avec tous les hérétiques et les éclaireurs du siècle pour la combattre {a).
(a) Si rincrëdule aToit des armes yictoneases contre les dogmes du christianisme , si ces dogmes étoieut tels qu'on ea put démontrer Timpossibilitë ^ personne ne serait chrétien ni ne pourroit Têtre. ( Essai de philosophie morale , par M* de MaU'-^ pertuis. )
Gomment une religion qui froissoit tous îef intérêts , qui combattoit toutes les passions , tous les vices dans le germe même de la pensée, qui s'établissoit sur les ruiner du riant et voluptueux paganisme ; comment , si ses motifs de crédibilité n eussent pas été éi^idens , eût-elle triomphé de la rage des bourreaux , de l'orgueil des philosophes ? N eut-elle pas à combattre , dès son berceau , des esprits bien autrement savans , d'une bien autre importance que ceux d'aujourd'hui ? Que soht les déistes modernes à côté des Celse , des Porphire , des Jamblique , etc. ? — De sols plagiaires quij répétant devant des îgnorans des objections pulvérisées depuis dix - huit siècles , . se gorgent et se pavanent des dépouilles de l'antiquité.
Si ses motifs de crédibilité n'eussent pas été évidens, comment, avec l'incompréhensibilité de ses dogmes , n'auroit-elle pas croulé en présence de toutes les passions secondées de tous les sophistes ? Elle a résisté , elle a triomphé , elle triomphe chaque jour, donc ils sont évidens; et les efforts joiurnaliers et perpétuels de ses ennemis , ne font autre chose que multiplier ses victoires, et par-là ils renforcent , et ils affermissent sur ses bases , sans s'en douter, l'édifice
delà réi^élation qui doit ^ selon eux y nécessairement crouler.
« Les preuves de la religion , dit le. célèbre
» Sanchi (a) , ont été écrites dans le ciel par
» le doigt du Créateur , et sur la terre avec le
» sang de Jésus - Christ. Les impies ont beau
» tremper leur pinceau ( leur plume ) dans le
ji> fiel pour les effacer , ils ne les effaceront
» jamais. On lit également les premières et le
» jour et la nuit , et le sang des martyrs
» rafraîchit sans cesse les secondes. »
SEC(mïyEDiF¥icvLTÈ.Tous les principes de la religion naturelle ne sont pas clairs et éi^idens; cette religion est par conséquent fausse (b). Pour moi , je dis tout au rebours du théologien distingué , que la religion naturelle étant aussi une religion révélée , est basée sur des faits , et par conséquent sur des principes clairs et évidens; je dis plus , elle est basée sur un dogme incompréhensible de sa nature, celui de la création , comme la religion chrétienne est basée sur celui de la résurrection : lun et Tautre sont des faits incompréhensibles, mais clairs y mais éi^idens.
(a) Philosophe chrétien chinois da dernier siècle*
(^) Pag. 65,
Pour combattre cette objection impie mise sottement dans la bouche d'un théologien dis^ tingué^ le faiseur de projet dit gravement que la Religion naturelle est indépendante de Dieu même , parce quelle est fondée sur l essence des choses et sur la raison éter^ nelle^ dont Dieu a communiqué à chaque homme en particulier^ comme il lui a plu^ des rayons plus ou moins ahondans (a).
La religion naturelle repose sur Vessence des choses ; qu'eniendez-vôus par ces paroles ? Voulez- vous parler de la création ? Alors je vous comprends. Oui, elle est fondée sur Tessence des choses; mais alors comment sera-t-elle indépendante d'un Dieu créateur, par conséquent législateur ? Comment cette religion , basée sur la raison éternelle , sera-t-elle indépendante de cette raison éternelle l Comment ce législateur infiniment juste sera-t-il indifférent à Texé^Éjbp df la loi qu'il aura portée ? Voulez-vous aire que 'Dieu m'ayant pourvu en naissant de rayons plus ou moins abondans de sa raison éternelle ^ m'abandonne ensuite à moi-mémq|ta|^t reste impassible , indifférent
ia) Page 64.
(90 aiix abus que je ferai du dépôt qu'il m'a confié ? Mais alors que deviennent ces titres de hon^ de miséricordieux^ de juste ^ que vous lui avez prodigués devant les athées? Ne deviezvous pas plutôt le définir un Dieu infiniment indifférent f Si la religion naturelle est indépendante de Dieu même y comment en serai-je alors moi-même dépendant ; par quel anneau remonterai-je à la Divinité ; quel sera le lien , quel sera le rapport de la créature avec le Créateur? — Aucun. Si les chaînes que vous m'imposez sont indépendantes de la Divinité , je ne suis donc dépendant qiie de cette chaîne ; et n'aurai -je pas le droit de m'écrier avec Tathée : Hâtons-nous de rompre des chaînes que de fdibles , mais orgueilleux mortels veulent imposer à notre foible raison , et dont notre crédulité fait la seule force ! dirumpamus vinçula eorum; secouons de dessus nos têtes avilies , le jj^ odieux que des hommes veulent nous nl^oser au nom d'une Divinité qu'ils ne fconnoissent pas euxmêmes ; projiciamus à nobis jugum ipso^ rum (a). Si votre^ religion na^jdle est indépendante de la Divinité , celle-flVoccupe donc
(a) Ps. IL 3.
( 93 ) peu de moi , et pourquoi m^occuperais - je d'elle? Quid nobis prodest^ si oraverimus illum (a)?' Voilà donc les reproches que vous adressoit Tathée dans notre troisième lettre pleinement justifiés. Non , Monsieur , vous n'êtes pas un déiste , mais vous êtes un matérialiste , et un matérialiste hypocrite. Continuons et suivons ce nouveau réformateur du christianisme dans le combat qu'il livre à ses chimères.
TttOisiÈME DIFFICULTÉ. Mais du moins , a dit le xhéolo^en distingué à Tinfatigable pédagogue , comment nêtes -vous pas frappé de vous trouver en opposition at^ec tous les peuples de la terre , qui ont reconnu dans tous les temps que Dieu aç^oit parlé aux hommes (b)? Encore une fois, le théologien ne se distinguera que par ses impertinences et
ses sottises. Eût-il dû , M. F , emprunter de
l'esprit , c'étoit l'occasion d'en décorer sou compèrç. Personne , n)ie dira-t-on , ne peut donner ce qu'il n'a pas ; mais alors on quête, on cherche , et Rousseau lui en eût donné à crédit. Peut - on être assez ignorant pour ne pas savoir qu'un prêtre apostat, qui se met en opposition avec le ciel et sa conscience , s'em-
(a) Job. XXII. i5. (6) ?ag. 65.
(94) barrasse fort peu de se tromper en opposition avec tous les peuples de la terre t
Cette sottise a cependant un but, celui de se donner un relief, et de se hisser sur son trépied ;r là il va prononcer un oracle ; écoutons-le , et tâchons de n'en pas perdre une syllabe: Uerreur^ fût-elle presque générale , ne doit jamais prescrire contre la vérité (a).
Ainsi , malgré que nous datons croire ce que la plupart des hommes croient y et rejeter ce qu'ils rejettent (&), M. F.... se combattra lui-même , il combattra Tunivers entier. C'est ici qu'il pose pour la première fois une objection directe contre la révélation ; jusques-là il n'avoit fait que Tinsulter de loin et Tattaquer de biais.
jéttendu quil y en a { des révélations ) , un très-grand nombre qui sont contradic-toires entre elles , on ne peut certainement j^as en conclure V existence d'une vraie révélation (c).
Et moi je dirai à M. Feuillade : attendu qu'il ny a pas quatre Déistes qui soient d'accord entre eux ; attendu qu'il n'y a pas deux Rousseau, et bien moins encore deux Feuillade ;
(a) Pag, 65. {b) Pag. la. (c) Pag. 66.
(95) attenduqtxe tous les philosophes sortentdela ioM de Babel , ^ue leur doctrine n'est qu'un charivari au milieu duquel jamais Diapason n'a pu se faire entendre ; attendu que Lélio Socin , Bernardin Ockin , Gentilis, Alciat, fondateurs de la secte, ne purent jamais s'accorder en i546, pour une profession de foi (b) ; attendu que jamais et dans aucun temps, malgré leur catéchisme de Racow , malgré celui de St-Lambert^ que l'institut fit couronner aux prix décennaux, il n'y a eu entre eux d'autre point d'unité que celui qu'ils ont toujours eu avec toutes les sectes antichrétiennes , que celui de la haine contre le catholicisme ; attendu que c'est-là Tunique point c[ui les réunit, qui les assimile entre eux* et avec toutes les sectes, on peut certainement conclure qu'il n'y a point de déisme ou de Religion naturelle dans le sens de ces docteurs. Si la logique de M. Feuillade est bonne , la mienne est excellente* Comment , en effet , V imposture ou V erreur de tous les déistes sur la religion naturelle (6) pourroit - elle con^ courir à prout^er son eacistence t
{a) Voy. Mosheim, histor. protest. Hist. ecclés.f seizième siècle , sect. 5 , II. part. c. IV , §. 7. (^) M. FeaiDade dit : comment , en effet , Vim--
Mais comme M. Feuillade ne manquera pas de dire que : restorsio non est responsio , qu'en prouvant qu'il a dit une sottise , je n'ai |ias encore prouve l'existence d\me vraie révélation ; qu'une récrimination n'est pas une apologie , que ce n'est pas se justifier que de faire le même reproche à ses accusateurs , il est juste d'examiner cette réponse ; je vais me hâter de le satisfaire.
Il parle de la raison comme tous ses confrères , c'est sur la raison qu'est bâtie la loi naturelle , c'est la raison elle-même qui est la loi naturelle , et cette raison est la raison éternelle dont Dieu a communiqué à chaque homme ^ comme il lui a plu, des rayons plus ou moins abondahs.
Il faut donc définir la raison ; et après avoir défini la raison , nous verrons ce que c'est que la révélation.
A proprement parler , la raison n'est rien autre chose que la faculté d'être instruit et de sentir la vérité lorsqu'elle nous est proposée ; cette faculté est un don de Dieu; mais cette faculté n'est pas le pouvoir de découvrir toute
posture ou V erreur de la plus grande partie du genre humain sur la révélation , pourroit-elle y etc. p. 67.
(97) xéilié par nous-mêmes et par nos propres réflexions, sans aucun secours étranger.Si la raison de rbomme ëtoit une émanation de la raison éternelle , si elle étoit une lumière qui nous vient du ciel , et qui ^st par conséquent une inspiration diçine (a) , elleseroit infaillible, elle seroit pure , elle seroit une , elle seroil vraie comme sa source ; Terreur , les préjugés^ réducation ne pourroient jamais la ternir; mais malheureusement il n'en est rien , c'est un rêve des déistes* Nous naissons ignorans ; la raison ou la faculté de raisonner est presque nulle dans un homme qui n'a reçu aucune éducation , qui , dès sa naissance , est aban-^ donné dans les forêts parmi les animaux* Toutes nos connoissances spéculatives ne sont autre chose que des leçons reçues de nos semblables ; c'est au milieu, de la société et par des leçons journalières que nous devenons des êtres raisonnables. Et malheureusement nous pouvons être aussi aisément égarés par de fausses leçons qu'éclairés par des instructions vraies. Ainsi , l'homme avec sa raison que le déiste fxhaltè et que l'athée avilit, est également susceptible d'erreur et de vérité* Quel est celui qui, élevé
I >l II III «.II. .1. I f ■ I I !■ ■ \
(a) T. I , pag. 6i.
(98) dans defaux principes n'adoptepas les erreurs qu'il a sucées avec le lait pour des vérités évidentes ? Quelle est la nation ignorante et barbare qui ne prend pas ses usages absurdes pour des lois naturelles et dictées par le sens commun ? Il faudroit au moins que le déiste, pourexhalter la raison de Thonmie et en faire une émanation de la raison éternelle , il faudroit , dis- je , qu'il pût me trouver sur les bords de TOrehoque, delà Plata, deTOhio et du Meschachebe, parmi les Alcohquins , les Iroquois, des Platon , des Socrate , des Cicéron.
Allons plus loin ; si , pendant cinq cents ans , quelques philosophes anciens , après avoir , en voyageait , rassemblé dans leur tête quelques vérités plus pures et plus exactes que celles du vulgaire , et si malgré toutes ces lumières ainsi acquises à force de travail , d'étude et de communication , ils n'ont pu parvenir aux connoisiances que possède M. Feuillade lui - même, n'ai-je pas le droit de conclure que cette raisou est un chétif flambeau , qu'il est nul dans le gros des nations qui n'ont pas les facultés de faire les mêmes études que les savans de la Grèce et de Rome , et que par rapport à ce peuple , si les savans veulent s'abaisser jusqu'à lui et lui communiquer leurs acquisitions , ils seront par rapport à lui une révélation^
(99) Ainsi , dire que Thomme peut par lui-même, sans aucun secours étranger, parvenir à la vérité des dogmes primitifs , tels que celui de la création , et ensuite celui de la résurrection , c'est me dire quun sauvage peut de lui-même în- Ten ter, sans aucun secours étranger, le système de Newton , en développer les preuves et ea démontrer les conséquences ; ce qui, cependant , seroit possible pour tout homme qui jr a été préparé par son éducation , c est-à-dire , par une révélation.
La raison , dit M, Feuîllade , est un fiamrieau gue Dieu nous a donné , et qui doit -diriger tous nos jugemens (a)*
Cela est faux : Dieu nous a donné un flambeau qui doit diriger tous nos jugemens ; cela est vrai, mais ce ce n'est pas celui de la rai* SOH , c'est celui de la révélation ; et M. Feuîllade ie sait bien , c'est en cela qu'il est coupable. D'ailleurs, compte-t-il pour rien l'instinct et le sentiment dans la plupart de nos actions naturelles ? Est - ce la raison qui a appris à rhomme qu'un tel fruit » qu'un tel aliment lui est salutaire ou pernicieux , que l'eau peut étancher sa soif, que des habits peuvent le garan-
(û) Pag. 6.
tir des injures de Tair , que le kina est* un fébrifuge ? Non , c'est l'expérience : la raison ne doit donc pas diriger tous nos jugemens. Dans les questions de fait et d'expérience , la raison n'est rien , nous sommes forcés de prendre ,pour guide le témoignage de nos propres sens ou de ceux d'autrui. Quel est le malade qui confieroitsa santé à sa propre raison? Oseroitil dire que c'est un flambeau qui doit diriger tous ses jugemens / Répondez à cette quesquestion, M, F,..., eteris mihimagnus apollo. A l'égard de la religion , Dieu s'est fait connoître à Thomme par les sens en l'instruisant de vive voix , et par conséquent par la révélation : elle commença avec le monde. Dieu , en donnant l'être à nos premiers pères , leur enseigna par lui-même ce qu'ils avoient alors besoin de savoir. Il leur révéla qu'il est le seul créateur du monde, et en particulier de l'homme; que seul il gouverne toutes choses par sa Providence , qu'il est le seul bienfaiteur , le seul législateur suprême , qu'il est le vengeur du crime et le rémunérateur de la vertu. Il apprit à l'homme qu'il l'avoit créé à son image et ressemblance , qu'il étoit par conséquent d une nature très-supérieure à celle des brutes , puisque tous les animaux , sans exception , étoient
soumis
( lor )
soumis à son empire. Il prescrivit à Thomm^ la manière dont il vonloit être honoré en consacrant le sepiième jonr ; il lui accorda la fécondité par une bénédiction particulière , à charge par lui de transmettre à ses enfans les mêmes leçons qu'il receyoit immédiatemei^t de son Créateur* 11 jeta les fondemens de la puissance temporelle e» mettant à la tête de chaque race un chef qu'il investit du pouvoir (a).
De quel secours la raison eût - elle été à Fhomme ainsi qu'au sauvage , si Dieu ne lui avoit donné en même-temps la faculté de parler, c'est-à-dire , de transmettre à ses enfans les notions qu'il lui avoit données. La révélatioa est donc un fait positif , dans lequel la raison , ou faculté de raisonner , n'a d autre exer- #
(à) Posait timorem illius (Jiominis) ^ super omnem cearnem et dominatus est bestiarum et volatilium. Ecclesiast. XVII , 4.
Addidit UUs discipUnatnf et legem vitœ hereditavii iUos. Ibid. 9.
Et Magnolia honoris ejus videt oculus illorum , ef honorem vocis audierunt aures illorum ; et DixiT ILUS : attendite ab omni iniquo ; et Mjndavit ILLis unicuique de proximo suo. Ibid. 12.
In unamquamque gentem PuMPOSCiT RECTOSSM. Jbia. 14.
cîce i faire , que celui de le constater , de le Tërifier. Or , l'examen des faits est à la portée ' des hommes les plus ignorans. La raison de l'homme n'est donc point une émanation de la raison éternelle , dont le moindre des rayons suffijToit seul pour éclairer Tunivers entier, pour rendre tout homme infaillible , et le mettre à Tabri de toute erreur y mais qui le priveroit aussi de toute liberté. La raison de Thomme n'étant donc qu'une faculté de raisonner et de conclure , est la source des oui et des non » est essentiellement faillible 9 et ne peut étre^ par conséquent y la base d'aucune religion ; aussi celle du déiste , bâtie sur la raison y n'est autre chose y dit TertuUien^ qu'une séduction d^orgueiL La raison de l'homme mise ainsi à découvert ^ «pie lui reste-t-il ? - Rien , pas même la parole.- Doù vient-il ? - Il n'en sait rien. -Où va-t-il ? - Il n'en sait rien. — U marche dans les ténèbres. De même que l'homme ne voit rien dans le monde physique qu'à l'aide du soleil , de même son intelligence est aveugle sans le secours de la révélation. Mais la révélation est au milieu des philosophes ce que le soleil est au milieu des aveugles : et lux in tenehris lucet et tenebrœ eam non comprehenderunt. Consultons , interrogeons encore une fois les philosophes d(à
(io3)
l'antiquité. Dans le Phédon de Platon, Socrate , parlant de rimmortalité de Tame ( dogme qu'aucune raison ne peut atteindre) , dit ^^ qu'il est )) impossible , ou du moins très-difficile » d'avoir 9 une connoissance sur cette matière ; • • • que • le sage doit s'en tenir à ce qui paroît le plus » probable , A moins qu'il n'ait des lumières
» plus sures , ou LA PAROLE DE DiEU LUI-
» MÊME QUI LUI SERVE DE GUIDE. » Ce Socrate ëtoit plus modeste que M. Feuillade.
Cicéron,dans ses Tusculanes y après avoir rapporté le pour et le contre sur ce dogme, conclut : « que c'est l'aiFaire d'un Dieu de » voir laquelle de ces opinions est la plus » vraie. Pour nous , dit-il , nous ne sommes » pas même en état de déterminer qu'elle est » la plus probable.' »
Pluiarque, dans son traité d'/y/j eid^OsiriSf pense que les dogmes d'un Dieu créateur , d'une Providence , de l'immortalité de l'ame , sont d'anciennes traditions, et non des décou-^ inertes de Vesprit humain* C'est ainsi qu'il commence son traité : « Le sage doit demander 9» aux Dieux tous les biens , sur-tout de les » connoitre , autant que les hommes en sont » capables , parce que c'est le plus grand bien- » bki dont Dieu puisse gratifier les mortels. »
Ni
( loi )
Simplicius, dans le manuel d^Epictète (a) , pense que c'est de Dieu lui-même qu'il faut apprendre la manière de nous le rendre favorable et propice.
Marc-Aurèle attribue à une grâce particulière des dieux l'application qu'il ayoit mise à connoître les véritables règles de la morale ; et 41 se flatte d'avoir reçu d'eux , non - seulement des avertissemens, mais encore des préceptes(è).
Mélisse de Samos ^ disciple de Parménide » disoit que nous ne devons rien assurer touchant les dieux , parce que nous ne les connoisson& pas (c).
Jamblique avoue , « que l'homme doit faire ]K> ce qui est agréable à Dieu ; mais il n est pas » facile de le connoître , dit-^il , A moins Qu'oif
» NE l'ait appris D£ DiEU LUI - MÊME O U » DES GÉNIES j ou QUE l'ON AIT ÉTÉ ÉCLAIRÉ D d'une LUMIÈRE DIVINE (d). »
U n'est pas possible , dit-il encore (e) » de bien parler des dieux s'ils ne nous instruisent
(a) T. I , pag. 211 , 212.
(fi) R^flex. mor. ^ 1. I » in fine.
(c) Diog. Laerce , 1. IX , $• 24«
(d) Vie de Pythagore , c. XXVIII.
(tf) Lit. des mystères , sect. III , XVin.
< io5 ) eux - mêmes. Enfin , il fait à Dieu cette prière : « Otez ce nuage qui est sur les yeux » de notre esprit , afin que , comme dit Ho- » mère , nous puissions connoître Dieu et » rhonmie (a). » Porphire en dit autant (è). Selon Proclus y nous ne connoitrons jamais ce qui regarde la Divinité, à moins que nous n'ayons été éclairés d'une lumière céleste (c).
« On pourroit peut-être, dit Tempereur Julien, j» ennemi déclaré de la révélation , regarder » comme une pure intelligence, ou plutôt comme 1» un Dieu que comme un homme , celui qui » connoîtroit la nature de Dieu (d). Si nous » croyons à Timmortalité de Tame , dit-il ail- » leurs , ce n'est point snr la parole des hommes , y^ mais sur celle des Dieux mêmes, qui seuls >» peuvent connoître ces vérités (e). »
Platon reconnoît que la piété est la vertu la plus désirable ; ^ mais qui sera en état
(a) Théolog. payent , par M. de Barignt , t. II, c. XVn^pag. 91.
(b) Porph. de abstinent. , 1. II , n.*» 55.
(c) In Platon. Theol. , c. I.
{d) Lettre à Themistias.
{e) Lettre à Théodore , pontife.
( 'o6 ) ^ de renseigner 9 dit-il , si Dieu ne lui sert ï> de guide {a) ? »
Ce fut après la promulgation de FEvangile qu'on vit une révolution remarquable dans la piiilosophie. Après que les apologistes de la Beligiop ehïeiienne eurent mis au jour les dogmes du Christianisme , les philosophes rectifièrent une partie de leurs idées , et leur po- Jj théisme devint moins grossier que celui des siècles précédens. Ils reconnurent clairement un Dieu créateur j ils lâchèrent alors de donner aux fables du paganisme un sens allégorique. Ainsi, comme les déistes de nos jours , comme
M. F d'aujourd'hui , ils profitèrent des
leçons de Jésus-Christ , sans vouloir le prendre pour maître. Intérieurement convaincus des erreurs de la philosophie , comme M. Feuillade ^ ils fermoient les yeux à la lumière qui les éclairoit malgré eux , ils étaloient des connoissances qui leur étoient étrangères , sans en faire hommage à la révélation où ils les avoient puisées. « Car il n'y a point, dit Cicéron, d'esprit » assez pénétrant pour découvrir par lui-même » des vérités si sublimes, si on ne les lui monlre j> pas ; et cependant , ces choses ne sont pas
ia) Dans TÉpinomis.
107 ) 9 SI obscures qu'un bon esprit ne les comprenne » parfaitement lorsqu'on les lui montre (a). » La révélation a donc été pour eux ce qu'est pour nous un maître de géométrie ; elle les a mis en état de se démontrer à eux - mêmes des vérités qu'ils nauroient jamais aperçues sans elle.
« La religion , dit un philosophe moderne , » nous épargne bien des écarts et bien des » travaux; si elle ne nous eût point éclairés sur > l'origine du monde, sur le système universel » des êtres , combien d'hypothèses différentes 7> que nous aurions été tentés de prendre pour » le secret de la nature ? Ces hypothèses étant 3» toutes également fausses , nous auroient » paru toutes à peu près également vraisem- » blables. La question , pourquoi existe-t-il » quelque chose t est la plus embarrassante » que la philosophie pût se proposer , et il n'y