ÉPILOGUE
Ajourné le 29 janvier, le débat sur l'instruction obligatoire n'a été repris, à la Chambre, que le 20 février. C'est M. Bercovitch, député de Saint-Louis (Montréal), qui a parlé le premier, suivi de MM. Bugeaud (Bonaventure) et Francœur (Lotbinière) . Le débat fut continué les jours suivants par MM. Tessier (Rimouski), Grégoire (Frontenac) et Beaudry ( Verchères) .
Tous ces députés, pour des raisons diverses et tout en réclamant des améliorations scolaires que tout le monde désire, se prononcèrent contre l'instruction obligatoire.
Le 15 mars, l'honorable M. Décarie, Secrétaire de la Province, termina la discussion au nom du Gouvernement, et il fut suivi de M. Bouchard, député de Saint-Hyacinthe, à qui revenait le droit de réplique, à titre de proposeur du débat.
L'honorable Secrétaire de la Province, après avoir résumé l'intéressant débat auquel la Chambre avait assisté, s'appliqua à démontrer les progrès réalisés dans notre province dans le domaine de l'éducation depuis une vingtaine d'années, et ce sous le régime de la liberté, sans lois de contrainte. Puis l'honorable Ministre termina en concluant à la supériorité du régime de la persuasion sur celui de la coercition.
Le Canada du 19 mars, dit, dans un article résumant les travaux de la session 1919 :
" L'instruction des enfants : — est une des premières conditions du succès économique, comme du succès intellectuel et moral. Le Gouvernement n'a rien épargné pour développer l'enseignement technique et on lui a demandé pour assurer une plus grande diffusion de l'instruction de recourir à l'école obligatoire. On a voulu prouver que la désertion de l'école était trop fréquente, et od lui attribuait les causes de notre infériorité économique.
" D'autre part des députés ont démontré qu'au point de vue de l'instruction, c'est encore Québec qui a fait le plus de progrès et que des province? où Tins-
truction obligatoire existe, déploraient comme chez nous la désertion des écoles.
" Le remède à un tel état de chose fut suggéré par l'hon. M. Décarie, et ce remède restera, selon nous, encore le plus efficace, tant qu'il ne sera pas constaté que c'est vraiment par mauvaise volonté et parti pris que les parents refusent l'instruction à leurs enfants. Ce remède c'est la persuasion, et M. Décarie a confiance qu'avec le concours du clergé, qui ne s'est jamais récusé en ces matières, bien loin de là, on arrivera plus facilement que par la coercition à faire comprendre aux parents les bienfaits de l'instruction."
L'honorable Secrétaire de la Province a aussi fait une déclaration au sujet de l'Inspecteur général, dont il a reconnu officiellement la probité et la compétence professionnelles. Voici ce que la Presse du 15 mars dit à ce sujet :
" L'Inspecteur général des Écoles catholiques a reçu le témoignage de l'honorable Ministre qu'il est un fonctionnaire de grand mérite et que, de plus, il a consacré toute sa vie à l'enseignement et qu'il n'y a pas d'apôtre plus enthousiaste que lui pour le progrès scolaire."
M. Bouchard (Saint-Hyacinthe) dans sa réplique a répondu aux honorables députés qui avaient pris part au débat et s'étaient tous déclarés contre l'instruction obligatoire, soit par principe ou pour des raisons d'opportunité ou d'efficacité. Au cours de ses remarques, il a réclamé la gratuité scolaire et l'uniformité des livres. Le député de Saint-Hyacinthe ayant prétendu de nouveau que la loi d'instruction obligatoire avait produit des résultats tangibles en France, M. Francœur (Lotbinière) demanda à la Chambre la permission de lire le témoignage contraire de l'Inspecteur général De Cazes (1904), qui déclarait que vingt-deux ans d'obligation scolaire n'avaient rien amélioré en France, quant aux illettrés et à la fréquentation des écoles.
En terminant, M. Bouchard a prétendu ne pas avoir accusé l'Inspecteur général d'avoir fabriqué ou falsifié les statistiques ni avoir insinué qu'il s'était enrichi, malhonnêtement. Nous citons à ce sujet le compte-rendu de la Presse du 15 mars :
" M. Bouchard prétend qu'il ne l'a pas accusé (M. Magnan) d'avoir falsifié les statistiques mais de s'être servi des statistique? fabriquées. Après avoir expliqué que son allusion à l'incident de Valladolid n'avait pas pour objet d'atteindre la réputation de M. Magnan l'orateur a déclaré qu'il renoncerait
à son immunité parlementaire, si M. Magnan voulait le poursuivre pour lu' faire rendre compte des paroles prononcées à son endroit. Il a aussi reproché à M. Magnan de n'avoir pas cité exactement certains textes."
A propos de textes le député de Saint-Hyacinthe prétend que nous aurions dû tenir compte d'un autre passage de son discours, au sujet du bonhomme de Valladolid. Voici tout le passage visé par M. Bouchard, et nous n'avons aucune objection à le citer en entier :
t: Personne ne dira que jusqu'ici M. Magnan a pris des positions bien dangereuses sur la question d'instruction publique dans la province et qu'il y travaille gratis piodeo. Il rappelle à mon souvenir le directeur de cet hospice de Valladolid qui avait lui aussi voué sa vie à œuvre pieuse, celle de secourir les pauvres, et qui déclarait dans sa somptueuse demeure à un ami de jeunesse venu pour lui rendre visite après une séparation d'un quart de siècle que c'était en faisant la charité qu'il s'était enrichi. Je sais que M. Magnan ne s'est pas enrichi avec le salaire que lui paie le Gouvernement, mais il devrait se rappeler qu'il est un fonctionnaire comme les autres et qu'il ne devrait pas en cette qualité préjuger l'opinion publique contre une loi qui peut à brève échéance être inscrite dans nos statuts "
Nous ne voyons pas quel changement les lignes qui précèdent l'incident de Valladolid apportent à ce dernier passage. Pourquoi cette histoire tendancieuse d'un monsieur qui avait, lui aussi, voué sa vie à une œuvre pieuse et s'était enrichi dans l'exercice de la charité. D'ailleurs, j'ai dit sur ce point, tout ce que je pensais, dès le début de mon discours à l'Université Laval, et j'y renvoie le lecteur.
Comme je ne veux pas être injuste, même pour un adversaire qui l'a été à mon égard, j'enregistre la déclaration du député de Saint-Hyacinthe, savoir : " Mon allusion à l'incident de Valladolid n'avait pas pour but d'atteindre la réputation de M. Magnan " (la Presse, 15 mars). Mais je le répète, pourquoi le député de Saint-Hyacinthe a-t-il glissé dans son discours (sans nécessité aucune pour sa thèse) cette histoire de Valladolid rattaché à cette phrase : " Je sais que M. Magnan ne s'est pas enrichi avec le salaire que lui paie le Gouvernement ..."
Le député de Saint-Hyacinthe semble regretter maintenant cette injustice à mon endroit : n'eût-il pas mieux valu pour lui et pour la Chambre, que le député de Saint-Hyacinthe
retirât loyalement la grave insinuation dont j'ai eu raison de me plaindre. Et alors, à quoi bon l'offre de renoncer à ses immunités parlementaires pour que je le poursuive, puisqu'il a déclaré n'avoir jamais voulu attaquer ma réputation d'honnête homme ?
La Chambre a été témoin du débat : à elle de juger.
M. Bouchard a cru devoir récuser le témoignage de l'honorable M. Chapais, relativement à la question des textes, prétendant que chacun avait un jugement pour s'en servir. C'est vrai, et c'est pourquoi le public est bien libre, lui aussi, d'exercer son jugement et d'accepter plutôt la version de M. Chapais que celle de M. Bouchard. M. Chapais a eu par devers lui tous les éléments nécessaires pour juger en connaissance de cause le cas de prétendue falsification des textes, y compris le passage du Ministre de l'Éducation d'Ontario, sur lequel le député de Saint-Hyacinthe a jugé bon de revenir.
Attaqué avec une violence extrême dans mon honneur professionnel et ma réputation de citoyen, je me suis défendu avec vigueur, sans cependant descendre aux personnalités : ce qui me répugne. Le député de Saint-Hyacinthe n'a donc aucune raison de m'accuser d'avoir été injuste à son égard.
Injuste ! mais comment ? En répondant à des attaques injustes ? en repoussant avec mépris des insinuations méchantes ?
Sans provocation aucune, M. Bouchard m'a pris injustement à parti. . . et j'ai répondu tête haute, ayant pour seules armes le droit et la vérité. Pourquoi se plaindrait-il ?
Insulté dans ce que j'ai de plus cher, j'ai lavé l'injure. . . et c'est tout.
Le reste est pardonné.
Québec, 25 mars 1919.