Québec, 8 février
Monsieur C.-J. Magnan,
Inspecteur général des écoles catholiques,
Québec.
Monsieur,
Vous m'avez demandé de déclarer quelle responsabilité vous incombe au sujet de la compilation et de la publication des statistiques scolaires que le Département de l'Instruction publique publie chaque année.
Je m'empresse de répondre que l'inspecteur général n'a jamais eu et n'a rien à voir dans la compilation et la publication des statistiques scolaires officielles du département de l'Instruction publique de la province de Québec.
J'ai l'honneur d'être,
Monsieur, Votre obéissant serviteur,
(Signé) Cyrille-F. DELAGE,
Surintendant.
Est-ce assez clair ? Je n'ai rien à voir, rien à faire dans la compilation des statistiques, et je n'ai jamais eu rien à voir, rien à faire dans cette compilation et cette publication. Je dirai tout à l'heure comment nos statistiques scolaires sont préparées. Pour le moment, il suffit d'avoir établi hors de tout doute, je crois, que je ne contribue en rien à la compilation des statistiques du département de l'Instruction publique.
Donc la base de l'échafaudage de M. Bouchard, dressée si laborieusement, avec grand renfort d'affirmations sonores, croule, puisque l'Inspecteur général ne dresse pas les
statistiques ; comme tout le monde il s'en sert en citant les documents officiels d'où il les tire.
Ainsi l'affirmation que je fabrique, ou que j'ai fabriqué naguère les statistiques scolaires de la province de Québec est fausse, mensongère. Le fabricant, le charlatan, ce n'est pas l'Inspecteur général, c'est le député de Saint-Hyacinthe.
Mais si l'Inspecteur général ne fabrique pas les statistiques il en a fourni au Premier Ministre en 1912, il en a récemment citées dans une lettre à l'Action Catholique et à la Presse ; (cette lettre a été mise en brochure). D'où viennent donc les statistiques de 1912 et d'où viennent celles de 1919 ? D'où viennent ces statistiques, mais des documents officiels dont voici la liste :
Discours de sir Lomer Gouin, en 1912:
Rapports du Surintendant de l'Instruction publique de Québec pour 1901-02, 1910-11 ;
Annuaire du Canada : 1911,1916-17 (ce dernier pour retracer les statistiques de la Saskatchewan et de la Nouvelle-Ecosse, les rapports ayant été égarés) ;
Rapport du Ministre de l'Éducation d'Ontario : 1911 ;
Rapport de l'Éducation du Nouveau-Brunswick : 1909- 1910;
Rapport de l'Éducation de la Colombie- Anglaise : 1911 ;
Rapport de l'Alberta : 1911 ;
Lettre à l'Action Catholique et à la Presse :
Statistiques de l'Enseignement pour 1916-17 ;
Rapport du Surintendant de l'Instruction publique de Québec pour 1912-13 ;
Report of the School Attendance Committee of the Provincial Association of Protestant Teachers of Québec,
Et toutes les statistiques incriminées par M. Bouchard, de la première à la dernière, sont tirées des statistiques officielles ci-dessus désignées.
Dans une aussi grave circonstance que celle qui nous réunit ce soir, Mesdames et Messieurs, une affirmation pure et simple de ma part ne serait pas de mise. Aussi, pour vous éviter l'ennui d'une longue énumération de statistiques avec référence ad hoc à tel volume et à telle page, j'ai confié la vérification de mes avancés à un jury d'honneur composé des personnages suivants :
L'hon. C.-E. Dorion, juge de la Cour supérieure ;
M. G.-E. Marquis, chef du Bureau des Statistiques ;
M. J.-S. Matte, comptable public.
Voici la déclaration solennelle de ces trois distingués citoyens :
Nous, soussignés, après avoir comparé les statistiques scolaires contenues dans le " Résumé d'un discours prononcé par l'honorable sir Lomer Gouin à l'Assemblée législative de Québec, le 26 novembre 1912, au cours du débat d'un projet de loi concernant la fréquentation obligatoire des écoles chez les protestants ", et celles que M. C.-J. Magnan a transcrites dans sa lettre de janvier 1919, lettre publiée dans V Action Catholique et la Presse, déclarons que ces statistiques sont conformes à celles des documents officiels auxquels elles se réfèrent.
(Signé) C.-E. DORION, J.-S. MATTE, G.-E. MARQUIS.
Québec, ce 8 février, 1919.
La question de la falsification des statistiques est réglée, je crois. Mais avant de quitter ce chapitre, permettezmoi, messieurs les députés, de soumettre à votre bienveillante réflexion le fait suivant : J'ai été nommé Inspecteur général le 5 janvier 1911. Les statistiques fournies à sir Lomer Gouin, en novembre 1912, se rapportaient aux années
scolaires 1901-02 et 1910-11. Je n'ai donc pas fabriqué ces statistiques, puisqu'elles furent préparées et publiées avant mon entrée au département de l'Instruction publique.
Comme dans la fable du Loup et de l'Agneau du bon La Fontaine, je pourrais dire à M. Bouchard : mais Sire, je n'ai pu forger les statistiques de 1910-11, puisque je n'étais pas né . . . à la vie officielle. Seulement, il y a une différence entre la pauvre petite brebis de la fable et la victime du député de Saint-Hyacinthe : il arrive que cette dernière ne s'est pas laissé dévorer par le loup maskoutain.
Vous ai-je convaincu, messieurs les députés, que n'ayant rien à voir dans la publication des statistiques, je n'ai pu les fabriquer, et qu'ayant cité intégralement les statistiques des documents officiels je n'ai pu les falsifier ? Je l'espère. A tout événement, je m'en remets avec confiance à votre loyal jugement.
Mais avant de laisser ce sujet des statistiques, il importe de dire un mot du recensement des enfants d'âge scolaire dans les grandes villes. M. Bouchard m'a incriminé à fond à ce sujet. Si, jusqu'à cette année, ce recensement n'a pas été fait à Québec, Montréal, Sherbrooke, c'est ma faute, c'est entendu. Et pour rétablir dans les statistiques générales, le vide créé par l'absence de recensement dans les villes, c'est encore entendu, le député de Saint-Hyacinthe l'a dit, c'est l'Inspecteur général qui a jonglé avec les chiffres, et créé des statistiques imaginaires. Nous avons vu, il y a un instant, que je n'ai rien à voir dans la compilation des statistiques et, par conséquent, la paternité de la proportion accordée aux villes, pour les enfants d'âge scolaire, ne peut en aucune façon m'être attribuée. Je dirai dans un instant que cette proportion est accordée d'après une méthode raisonnable, qu'on peut discuter, mais qui est admise en statistique.
Un autre point qui a permis au député de Saint-Hyacinthe de dépenser beaucoup d'esprit à mes dépens, c'est celui-ci : dans plusieurs municipalités, on retrouve parfois plus d'enfants inscrits aux écoles qu'il n'y en a eu de recensés par le
secrétaire- trésorier. De là les gorges chaudes de M. Bouchard sur ma puissance créatrice, et cette puissance est terrible puisque, d'après le député de Saint-Hyacinthe, j'aurais inventé 34,241 enfants ! Après cela si le Gouvernement ne me donne pas, en pur don, toute la vallée de la Matapédia, il n'est réellement pas généreux.
Dans cet exposé fantastique " de la communion des morts avec les vivants ", M. le député de Saint-Hyacinthe n'a oublié qu'un point, un point assez important, c'est de prendre la même base de comparaison que celle qui est utilisée dans ma lettre à l'Action Catholique et à la Presse. Voici, en résumé, ce que je disais dans cette lettre : le recensement fédéral de 1911 attribue à la province de Québec 521,040 enfants de 5 à 16 ans ; l'inscription en classe d'après le rapport du Surintendant de la province de Québec pour 1911-12 était de 407,264 (ce dernier nombre provient des 402,290 des écoles primaires, plus de 4,974 des collèges classiques et écoles des sourds-muets et aveugles, écoles de réforme, enfants de 5 à 16 ans).
En retranchant de 521,040 (recensement fédéral) les inscrits dans nos écoles en 1911-12, soit 407,264, il y a un écart de 113,776, sur le total des enfants.
Ainsi, il y aurait eu dans la province de Québec en 1911-12 au delà de 100,000 enfants d'âge scolaire non inscrits aux écoles. Dans ma lettre à V Action Catholique et à la Presse, j'ai démontré que cet écart n'était pas réel. Voici ce que je disais :
" Les statistiques du département de l'Instruction publique sont dressées d'après les bulletins des Inspecteurs d'écoles. Ces derniers recueillent les statistiques scolaires lors de leur deuxième visite, du 15 janvier au 30 juin. En moyenne, cette statistique représente huit mois de scolarité, c'est-à-dire un terme plus long que celui que les lois d'obligation scolaire requièrent dans les pays où de telles lois existent. (1) Les
(1) L'article 15 de la loi de 1882, en France, dit : " La Commission scolaire pourra accorder aux enfants demeurant chez leurs parents ou leur tuteur,
statistiques fournies par nos inspecteurs établissent la présence moyenne en classe d'une façon plus judicieuse, en ce qu'elles ne tiennent que partiellement compte de la présence de mai et juin. A la fin d'avril et en mai et juin arrivent dans toutes les écoles les " petits " de 5 à 9 ans (5, 6, 7, 8 ans) que la rigueur de l'hiver a retenus à la maison ou qui n'avaient pas encore cinq ou six ans en septembre de l'année précédente. Cette vague de jeunesse augmente énormément l'inscription en classe, mais les statistiques des inspecteurs ne peuvent en tenir que partiellement compte. Il y a un document où l'inscription des " petits ", ces fleurs printanières, est enregistrée : c'est le rapport du secrétaire-trésorier de la municipalité scolaire, qui est adressé au Surintendant de l'Instruction publique après le premier de juillet de chaque année. Ce rapport tient compte de l'inscription en classe pour les dix mois de l'année scolaire. Or, quand on compare le rapport du secrétaire d'une municipalité, avec le bulletin de l'Inspecteur pour la même municipalité.on constatent ce que je viens de dire l'explique, que le nombre des élèves inscrits à chaque école est plus considérable que le nombre porté au bulletin de l'inspecteur. J'ai fait ce travail de comparaison avec autant d'exactitude que possible, pour les catholiques seulement. Les chiffres que je vais donner ne sont pas officiels, mais ils sont conformes aux faits.
" En 1916-17, il y avait dans les écoles catholiques de la province :
Élèves inscrits d'après les rapports des secrétaires . . . 448, 212 Élèves inscrits d'après les rapports des inspecteurs . . 364, 187
Différence en plus 84, 025
lorsque ceux-ci en feront la demande motivée, des dispenses de fréquentation scolaire ne pouvant dépasser trois mois par année en dehors des vacances." Pichabd, Code de l' Instruction publique, Paris, 1908.
Ce qui revient à dire que, dans la pratique, l'année scolaire obligatoire est réduite a sept mois. En vertu de la loi de 1905, à partir de l'âge de 11 ans, les enfants sont libérés de l'obligation scolaire, " pourvu qu'ils aient obtenu le certificat d'études." (Art. 6.)
" La proportion resterait vraisemblablement la même si l'on comparait les statistiques de 1911-12.
" En ajoutant à ce nombre les enfants protestants dont je n'ai pas fait le relevé, les infirmes, les malades et les enfants qui reçoivent l'instruction dans la famille, on arrive, sans majoration, à 90,000.
" Ces 90,000 retranchés des 113,776, il ne reste que 23,776 répartis sur les âges scolaires de 5 à 16 ans. Serait-il juste de ne pas tenir compte qu'un grand nombre d'enfants de 5, 6, 7 ans sont mieux à la maison, surtout dans la rude saison, qu'à l'école, et que plusieurs autres de 14 à 16 sont suffisamment avancés pour être dispensés de la classe ? Rappelons que le recensement fédéral donne à la province de Québec 106,772 enfants de 5 et 6 ans. Et ce n'est pas exagéré de dire qu'il y en a autant de 7 et 8 ans. Ce sont ces quatre âges, 5, 6, 7 et 8 ans, qui fournissent les 84,025 non inscrits au bulletin de l'inspecteur et portés sur les rapports des secrétaires-trésoriers, comme ayant fréquenté l'école une partie de l'année. Ce qui laisse intact le pourcentage de la présence moyenne des enfants de 7 à 14 ans, évalué à 95% par les inspecteurs d'écoles.
" Dans une brochure sur la fréquentation scolaire que nous avons sous les yeux, il est dit que les enfants d'âge scolaire non recensés dans la province de Québec atteignaient un nombre aussi considérable que l'armée de Wellington, à Waterloo. Après vérification consciencieuse, nous trouvons que le nombre d'enfants d'âge scolaire dans la province de Québec qui ne fréquentent pas du tout les écoles, équivaut à peine à l'armée de Montcalm, à Carillon."
M. Bouchard, au lieu de prendre pour terme de comparaison les 521,040 d'âge scolaire d'après le recensement fédéral, ce que j'avais fait, prend le chiffre de l'inscription municipal, 407,264. Il est facile de comprendre que M. Bouchard n'a pu arriver à ma conclusion.
Une autre constatation du député de Saint-Hyacinthe, constatation qui a semblé créer une certaine impression sur la Chambre, c'est celle-ci : dans plusieurs municipalités, le nombre des enfants inscrits aux écoles dépasse celui
d'âge scolaire, tel que constaté par le secrétaire-trésorier. Puis M. Bouchard a donné la statistique des comtés de Chambly, Champlain, Joliette, Laprairie, Napierville, Rouville et Saint-Hyacinthe. Il appert d'après ces statistiques que le total des enfants d'âge scolaire dans ces sept comtés était de 30,921 et que le total des enfants inscrits s'élevait à 32,072 : surplus des inscrits sur le nombre des enfants d'âge scolaire, 1,151, chiffre du député de Saint-Hyacinthe. Nouvelle pétarade de M . Bouchard sur la faculté créatrice de l'Inspecteur général, terrible à lui seul comme une armée rangée en bataille. Et ce terrible Inspecteur général ne s'est pas contenté d'inventer 34,000 enfants sur tout le territoire de la province de Québec ; — si ce n'était que cela ! — mais pendant dix ans il a hypnotisé le Premier Ministre, qui n'a pourtant pas la réputation d'être un imbécile, il a mystifié la Chambre et endormi le Conseil de l'Instruction publique.
Et voilà ce que je suis d'après M. Bouchard. Aussi le député de Saint-Hyacinthe a eu bien raison de frapper un grand coup afin de se débarrasser d'un adversaire aussi redoutable que l'Inspecteur général. Hélas ! comme l'on se connaît peu ! J'étais un homme d'un génie incomparable et je l'ignorais.
Maintenant que le bruit de la pétarade Bouchard s'est évanoui, réfléchissons un peu au sujet de cette différence entre le nombre d'enfants d'âge scolaire et le nombre d'inscrits en classe. Le secrétaire-trésorier est tenu de faire le recensement des enfants d'âge scolaire en septembre, chaque année. A cette date il n'inscrit que les enfants de 5 à 18 ans. Un enfant qui a quatre ans et huit mois, il ne l'inscrit pas. Or, dès novembre, décembre, janvier, plusieurs petits enfants, très bien intentionnés, d'ailleurs, atteignent l'âge scolaire, cinq ans, et cela sans l'intervention de l'Inspecteur général. Quand vient le printemps, fin mars, avril mai et juin, toute une théorie de ces " fleurs printanières ", — ces deux mots ont fait ricaner le député de Saint-Hyacinthe : des petits enfants, des fleurs pures, le printemps, ces
choses divines ne disent rien à son cœur : elles ne renferment aucun venin — toute une théorie de petits prennent la route de l'école que l'institutrice doit inscrire puisqu'ils ont maintenant l'âge scolaire.
Et voyez, messieurs les députés ; les sept comtés mentionnés par le député de Saint-Hyacinthe renferment 69 municipalités. En divisant les 1,151 élèves inscrits de plus dans les écoles de ces municipalités qu'il y en a de portés au recensement scolaire, on atteint 16. C'est dire que d'après M. Bouchard — et ici j'admets qu'il a raison — il y aurait en moyenne dans les municipalités des comtés mentionnés dans son discours, 16 élèves de plus à l'inscription en classe qu'au recensement du secrétaire.
Une seule chose m'étonne, c'est qu'il n'y en ait pas plus. En effet, la date du recensement fixée par la loi, septembre, tel que rappelé ci-dessus, explique parfaitement cette légère différence d'une quinzaine d'élèves par municipalité. Mais il y a autre chose. Vous savez bien, messieurs les députes, que dans nombre de municipalités il y a un pensionnat, couvent ou école de Frères. Ces institutions indépendantes ou indépendantes subventionnées reçoivent des élèves des paroisses voisines et parfois des villes. Car, remarquons-1 e les statistiques citées par M. Bouchard se rapportent aux écoles non seulement sous contrôle mais aussi aux écoles indépendantes. Et ces élèves venus d'une municipalité étrangère sont cependant inscrits à l'école où ils reçoivent l'instruction et pas ailleurs. De là un surplus plus considérable dans certaines municipalités, comme à Saint-Hyacinthe, par exemple. Dans cette belle ville dont M. Bouchard esi le maire, il y a un Séminaire de premier ordre, une bell • école normale, un pensionnat qui rivalise avec les meilleurde notre continent, celui des Révérendes Sœurs de la Présen tation de Marie, d'importantes écoles de Frères, dont un Juvénat, une école indépendante de renom, l'école Lalim\ Toutes ces belles institutions dont M. Bouchard pari rarement — le député de Saint-Hyacinthe préfère dénigrer les siens que de leur rendre justice — toutes ces institution --.
dis-je, reçoivent un grand nombre d'élèves de plusieurs endroits de la province. Il est évident qu'à Saint-Hyacinthe, comme en plusieurs autres municipalités, le nombre des enfants inscrits aux écoles dépasse celui des enfants d'âge scolaire. Et cependant, l'Inspecteur général n'habite pas Saint-Hyacinthe.
Voilà, messieurs les députés, la vessie que le député de Saint-Hyacinthe a eu l'audace de gonfler devant vous. Est-elle suffisamment crevée ? Je vous le laisse à juger.
Passons maintenant à la question des textes.