‹ Réponse de C.J. Magnan au discours prononcéChapitre 6 sur 12 · LES TEXTES CITÉS L'ONT ÉTÉ HONNÊTEMENT · texte numérisé non relu

LES TEXTES CITÉS L'ONT ÉTÉ HONNÊTEMENT

Dans son discours, le député de Saint-Hyacinthe a dit, page 20 de son manuscrit, que j'ai heureusement en ma possession, ce qui suit : " Nous allons voir que M. Magnan jongle avec les rapports des autres pays comme il jongle avec nos statistiques pour leur faire dire ce qu'il veut et qu'il tronque les textes pour leur donner une signification tout autre que celle qu'ils comportent."

Est-ce assez précis ? Ne suis-je pas nommément accusé d'avoir falsifié les textes comme j'avais falsifié les statistiques ?

Au fait, sans tarder, car je ne veux pas suivre M. Bouchard dans les chemins sombres et tortueux où il a eu le soin de vous faire passer l'autre jour, messieurs les députés.

Dans les textes des rapports de France concernant la fréquentation scolaire, je n'ai pris que ce qui concernait " l'inefficacité " de la loi d'obligation scolaire, et pour cause: c'est que, dans ma lettre à l'Action Catholique et à la Presse, l'un des chapitres avait pour titre : " Échec de l'instruction obligatoire." (Voir page 30 de ma récente brochure: "A propos d'instruction obligatoire ", Québec, 1919).

C'est évident, je devais me borner à ne citer que ce qui se rapportait à l'inefficacité de la loi d'obligation en France, car je ne voulais pas prouver, je n'y ai pas même songé, que l'on se proposait de demander le rappel de la loi : là n'était pas la question.

Et même sur ce chapitre, après un examen minutieux des textes au lendemain du discours de M. Bouchard, j'ai constaté que le seul reproche que l'on puisse me faire, c'est de ne pas avoir cité tous les textes favorables à ma démonstration, savoir, la loi d'obligation scolaire en France est inopérante. En tête même de l'étude de M. de la Verdonie, l'homme de M. Bouchard, je lis, j'avais oublié de citer ce paragraphe, je le confesse : " C'est à notre éminent collaborateur, M. Callon, qu'il appartiendrait mieux qu'à nousmême, de préciser à quel point l'obligation est un leurre dans la réalité, et combien d'enfants d'âge scolaire se soustraient à ce devoir imposé aux parents par la loi. Le nombre des illettrés à la caserne en est la conséquence et la proportion entre les absences et les présences est effrayante, durant la belle saison ; et même entre le " premier jour de classe de décembre " et le jour correspondant de juin, on constate, au détriment de celui-ci, un écart considérable, dont les tableaux récapitulatifs font ressortir toute la gravité. (Cf. par ex. Alpes-Maritimes, p. 330-331) (Voir Bulletin de la Société d'Éducation et d'Enseignement de Paris, janvier 1914. page 36)

M. Bouchard a bien lu ce paragraphe initiateur de tout le chapitre sur la " fréquentation scolaire ", lequel chapitre est intercalé dans une longue étude qui a pour titre : " L'enseignement Primaire en France, d'après les rapports des Inspecteurs d'Académie aux conseils généraux de 1913 ". Remarquons cette date, 1913, un an avant la déclaration de la guerre.

Cependant, avec une audace dont seul le député de Saint- Hyacinthe est capable, il a dit dans son discours, page 20 du manuscrit, qu'il a lu sur un ton de justicier en colère : " M. Magnan aurait dû citer un texte au moins dans lequel le rappel de cette loi est demandé, il ne l'a pas fait, et pour cause."

(1) Cf. Bulletin de juin 1913, p. 351-359, avec un graphique (1832-1910).

Mais certainement, je ne l'ai pas fait et pour cause, c'est que, je le répète, je voulais m'en tenir à l'unique constatation de l'inefficacité de la loi d'obligation scolaire en France.

Le premier texte que le député de Saint-Hyacinthe incrimine, c'est celui-ci : "Ni les municipalités, ni les délégations cantonales ne cherchent à combattre sérieusement l'absentéisme (inspecteur de l'Ariège)." Bulletin du 15 janvier 1914, page 39.

Notons tout d'abord que " Inspecteur de l'Ariège " signifie ici inspecteur d'Académie, et que dans ma lettre, trois lignes avant la citation mise en cause par M. Bouchard, j'avais écrit : " Eh bien ! chaque année, depuis vingt-cinq ans, les Inspecteurs d'Académie et les Inspecteurs généraux soulignent la faillite de l'instruction obligatoire."

Et immédiatement après, je continue : " Nous relevons dans le " Bulletin de la Société générale d'Éducation et d'Enseignement de Paris ", les remarques de quelques inspecteurs primaires, citées par les Inspecteurs généraux." Ce n'est donc pas les inspecteurs primaires que je désirais citer, mais bien les inspecteurs supérieurs, particulièrement les inspecteurs d'Académie.

C'est l'Inspecteur d'Académie que je citais, je n'avais donc pas à m 'occuper si ce dernier citait lui-même l'inspecteur primaire de Tarascon. Le fait important, c'est que la citation empruntée à l'Inspecteur d'Académie de l'Ariège soit exacte, et elle l'est, moins cette incise qui n'ajoute rien au sens : " écrit à son tour M. Chourreu, inspecteur primaire de Tarascon ". Est-ce là un texte falsifié ?

Plutôt que de s'arrêter à cette vétille, M. Bouchard aurait mieux fait de citer cette opinion de l'Inspecteur de la Somme, exactement quatre lignes plus bas : " La lutte contre l'école buissonnière est toujours menée avec mollesse par un grand nombre de commissions scolaires. Un certain nombre se réunissent bien presque régulièrement ; mais trop souvent, ces réunions de pure forme n'ont d'autre objet que de légitimer toutes les excuses présentées par les personnes responsables "

Voilà qui compense bien la suppression de cette proposition anodine: " écrit à son tour l'Inspecteur primaire de Tarascon ". Remarquons l'expression "à son tour": cela signifie que bien d'autres avant M. Chourreu avaient constaté l'inefficacité de la loi d'obligation scolaire.

Une autre citation qui a fourni au député de Saint-Hyacinthe l'occasion de crier au " tronquage ", c'est celle-ci : " Quoi qu'il en soit, les rapports des Inspecteurs d'Académie renferment encore de longues lamentations, que nous relevons chaque année, soulignant l'inefficacité de l'obligation scolaire ; gémissant sur le faible pourcentage des présences par rapport au chiffre total des enfants en âge de suivre les classes." Bulletin de janvier et février 1918, page 79.

Ici, M. Bouchard est scandalisé parce que j'ai terminé la citation au point-virgule après le mot " classe ". Mais j'ai terminé la citation à cet endroit, parce que le long membre de phrase qui suit n'infirme en rien l'affirmation de l'inefficacité de la loi d'obligation scolaire. Voyez plutôt : "en recherchant les causes, prétextes durables antérieurs à la situation actuelle, conditions spéciales résultant de l'état de guerre ; indiquant les remèdes, les uns, applicables dès le temps de paix — les autres, susceptibles de mieux réussir présentement ". Voilà le membre de phrase que M. Bouchard me reproche d'avoir omis. Mais ce long membre de phrase, assez obscur, du reste, n'infirme en rien la déclaration antérieure de l'Inspecteur, savoir : "les rapports des Inspecteurs d'Académie renferment encore de longues lamentations que nous relevons chaque année, etc."

En toute loyauté pour moi, M. Bouchard aurait dû noter qu'à chaque citation faite j'ai donné la référence de la date et de la page de la revue mentionnée.

Enfin, M. Bouchard m'a reproché d'avoir apporté des témoignages concernant plutôt la période de la guerre, La vérité est celle-ci : J'ai cité un témoignage de janvier 1914, se rapportant à l'année scolaire 1913-14 ; un autre de novembre et décembre 1915, se rapportant à 1914-15, et qui commence par ces mots : " Rien n'est changé en ce qui concerne

la fréquentation et l'assiduité " ; un autre de janvier et février 1916, se rapportant à l'année 1915-16 et débutant par cette phrase : " La loi sur l'obligation scolaire a toujours été, ici comme ailleurs, lettre morte." On le voit, bien que publié durant la guerre, les deux derniers témoignages s'appliquent autant aux années antérieures à 1914.

Et avant 1914, que disait-on en France de l'efficacité de la loi d'obligation ? Dans un article intitulé : " La question scolaire à la Chambre des députés ", M. Léon de Crousaz-Crétet parlait ainsi dans le Bulletin de la Société Générale d'Éducation et d'Enseignement de Paris, à la date du 15 de juillet 1910, page 614 :

" Dans la dernière partie de son discours, M. Buisson a abordé la question de l'avenir. D'après ses propres aveux, les résultats des lois sur l'enseignement primaire obligatoire en France ont été absolument insuffisants; dans ces dernières années, on comptait chez nous 20,000 conscrits illettrés. Alors que l'armée suisse tout entière, avec 28,000 hommes, ne compte que 17 illettrés ; alors que l'armée allemande n'atteint pas la proportion de 4 illettrés pour 1,000, nous en sommes, nous encore, à beaucoup plus de 4 pour 100. Cela, soit dit en passant, n'est pas pour faire l'éloge des lois scolaires de la République ! "

C'était en 1910 que parlait ainsi M. Buisson. Un autre personnage important, M. G. Callon, Inspecteur général des Ponts et Chaussées, en retraite, donnait, en avril 1914, quatre mois avant la déclaration de la guerre, des chiffres officiels qui démontrent l'inefficacité de l'instruction obligatoire en France. Ces chiffres sont tirés du Journal officiel, numéros parus entre les 18 novembre et 6 décembre 1914, et se rapportent à l'année 1912. Voici, d'après M. Callon, le nombre d'illettrés (pour 75 départements), relevé dans le Journal officiel (voir le Bulletin de la Société générale d'Éducation, Paris, 15 avril 1914) :

" Ensemble des conscrits illettrés et quasi-illettrés ; moyenne pour l'ensemble des 75 départements ci-dessus : 22.6%." C'est donc le quart près de la classe des conscrits

de 1911 dans 75 départements de la France, qui sont déclarés illettrés ou quasi-illettrés, et cela après trente-neuf années d'obligation scolaire. Et M. Callon fait remarquer que dans l'ensemble des communes où n'existent que des écoles primaires publiques de garçons, c'est-à-dire dans l'ensemble des communes où les catholiques n'ont pu établir d'écoles libres, le pourcentage des illettrés s'élève à 25.4%.

Voici un autre témoignage non suspect. M. Edouard Petit, Inspecteur général de l'Instruction publique en France pendant un grand nombre d'années, un apôtre de l'école laïque, écrivait en 1911 : " Sur 4,461,170 enfants en âge d'aller à l'école, 287,239, en 1907, ont manqué l'école sans excuse valable, au moins pendant quatre mois, 68,360 ont été absents 5 mois, 111,740 la moitié de l'année." (Voir le Bulletin de la Société générale d'Éducation et d'Enseignement du 15 mai 1911).

Le 6 mars 1911, lisons-nous dans le même numéro du Bulletin ci-dessus cité, M. Buisson déposait sur le bureau de la Chambre une proposition de loi tendant à compléter la loi du 28 mars 1882. Il s'agissait, dit M. Buisson, " d'arrêter la paralysie dont est menacée, chez-nous (en France), l'institution, on pourrait bientôt dire la fiction légale, de l'enseignement obligatoire."

Chaque année les rapports des Inspecteurs, en France, démontrent abondamment que la " paralysie " fait son chemin et que la " fiction légale " est toujours une réalité.

Inutile d'insister : je n'en finirais plus si je voulais citer tous les témoignages établissant l'échec de la . mise en opération de la loi d'obligation scolaire en France.

J'arrive au gros atout du député de Saint-Hyacinthe. De la citation que j'ai faite du rapport du Ministre de l'Éducation d'Ontario pour 1911, il a dit des paroles très sévères. Voici d'abord le paragraphe entier du rapport de l'honorable Ministre, paragraphe cité au complet par sir Lomer Gouin dans son discours de 1912 :

" L'assistance aux écoles augmente avec la population, mais il est à craindre que, dans certaines parties de la pro-

vince, la mise en vigueur de la loi d'obligation scolaire ne laisse grandement à désirer. En 1910, comme on le verra dans les tableaux de statistiques, 215 écoles urbaines sur 287 nous ont envoyé le rapport du surveillant. Il semble donc y avoir 72 villes et villages qui n'ont pas de surveillant, ou du moins ont négligé de faire rapport. Dans la plupart des arrondissements ruraux, les autorités locales n'ont pas nommé de surveillant, bien qu'elles fussent autorisées par la loi à le faire. Les conditions économiques qui affectent la main-d'œuvre à la campagne expliquent, dans une certaine mesure, l'assistance irrégulière des garçons et des filles à l'école ; mais quelle que soit la cause, le résultat n'est pas satisfaisant. Le vote de mesures plus sévères pour améliorer la situation est, dans la supposition la plus favorable, un remède douteux» à moins qu'une forte opinion publique ne favorise leur application. Cependant il restera, dans les cas où l'on constate que la fréquentation scolaire n'est pas suffisante, à retenir une partie des subventions de la législature."

Et maintenant voici ce que j'ai cité de ce paragraphe : " La mise en vigueur de la loi d'obligation scolaire laisse grandement à désirer. . . l'adoption de mesures plus sévères pour améliorer la situation est, dans la supposition la plus favorable, un remède douteux à moins qu'une forte opinion publique ne favorise leur application." (Report of the Minister of Education, Province of Ontario, for the year 1911, page XI.)

Le premier membre de la première phrase du paragraphe se lisait comme suit : " L'assistance aux écoles augmente avec la population. . ." C'est une vérité de La Palice, et je l'ai supprimé sans scrupule pour ne pas allonger inutilement une lettre déjà longue. J'ai aussi supprimé ce qui était dit au sujet du quart des villes et des villages ne faisant aucun rapport et aussi cette phrase tout à fait favorable à ma thèse : " Dans la plupart des arrondissements ruraux, les autorités locales n'ont pas nommé de surveillant, bien qu'elles fussent autorisées à le faire."

Si soixante-douze villes et villages ne font pas de rapport, si la plupart des arrondissements ruraux négligent de se servir de la loi, comme le dit le Ministre, j'étais bien justifiable de donner à l'affirmation: "la mise en vigueur laisse grandement à désirer " une portée générale et de passer immédiatement à la dernière phrase se rapportant à tout le paragraphe. D'ailleurs, pourquoi tant d'explications, les points de suspension placés au centre de la citation indiquaient clairement au lecteur honnête que j'avais supprimé quelques lignes,ne les jugeant pas nécessaires à ma démonstration, et la référence de l'année du rapport et de la page du volume mise après la citation indiquait suffisamment la probité de l'auteur. M. Bouchard n'a pas voulu voir ces indications honnêtes, inaccessibles peut-être à sa probité littéraire.

Dans tous les cas, il fallait être bien à court d'arguments sérieux pour voir là un indice de falsification.

Falsification, quelle injure quand elle s'adresse à un écrivain qui a le souci de la vérité ! Aussi cette injure je la repousse avec mépris. Et pour qu'il ne reste rien de la souillure, j'ai demandé à l'honorable M. Thomas Chapais, conseiller législatif, ancien ministre, et l'un de nos littérateurs les plus renommés, dont la grande probité littéraire est connue,et qui,au chapitre de l'honneur est intransigeant, j'ai demandé à cet homme d'État éminent de lire et d'examiner avec soin, sans aucune préoccupation de faveur ou de sympathie, 1 ° les textes cités dans ma lettre à V Action Catholique et à la Presse (lettre mise en brochure) ; 2° de lire et d'examiner avec soin la critique que M. Bouchard a faite de ces textes, et ce dans le manuscrit même du député de Saint- Hyacinthe, manuscrit lu devant la Chambre ; 3° de lire mes explications en réponse à l'accusation formelle de faux. Rappelons-nous que M. Bouchard a prononcé les paroles suivantes à mon adresse, au sujet de mes citations : " Quand M. Magnan a affirmé que la loi d'instruction obligatoire a fait faillite en France et dans l'Ontario, il a voulu tromper les autorités de cette province." (Manuscrit du discours Bouchard, page 30.)

Eh bien ! après un examen approfondi de plusieurs heures, voici le témoignage de l'honorable M. Chapais :

Québec, 8 février 1919.

Monsieur C.-J. Magnan,

Inspecteur général des écoles catholiques,

Québec.

Cher Monsieur,

Vous avez fait appel à mon témoignage relativement à l'exactitude des citations faites par vous dans une lettre à la presse sur la question de l'instruction obligatoire, et reproduite depuis dans une brochure qui porte votre nom. Je ne saurais vous le refuser. Vous m'avez soumis toutes les pièces du débat. On vous accuse d'avoir falsifié et tronqué des textes. Falsifier un texte c'est en altérer les termes de manière à lui donner un sens différent de son sens véritable. Le tronquer c'est en faire disparaître des mots qui en changeraient la signification. Après avoir scruté avec une consciencieuse attention les citations de votre lettre et de votre brochure qui sont mises en question, et les sources où vous les avez puisées, je n'hésite pas à affirmer qu'elles ne falsifient ni ne tronquent en aucune manière les textes dont vous vous êtes servi, et qu'elles ont bien, si on les replace dans leur contexte, le sens que vous leur avez attribué pour les fins de votre démonstration. On ne saurait donc sans injustice, suivant moi, attaquer l'intégrité de ces citations ni votre probité d'écrivain.

Veuillez croire, cher monsieur, à mes meilleurs sentiments.

(Signé) Thos CHAPAIS.

Page 1