VALEUR DES STATISTIQUES OFFICIELLES
Dans sa réponse à ma lettre d'invitation de venir me rencontrer ici ce soir, M. Bouchard dit " nos statistiques " en parlant des statistiques du département de l'Instruction publique. Ce ne sont plus celles de l'Inspecteur général ; ce ne sont plus des chiffres fantastiques ; ce sont " nos statistiques ". Voilà une paternité conjointe que je repousse. M. Bouchard est bien libre de dire " nos statistiques ",
moi je dis tout simplement, conformément à la vérité, les statistiques scolaires de la province de Québec.
Et ces statistiques, le député de Saint-Hyacinthe, dans sa lettre du 6 février, bien qu'il ait baissé le ton, trouve encore moyen de dire : " ...nos statistiques sont pour une certaine partie fabriquées dans le département dont vous êtes l'Inspecteur général ".
Je n'ai pas à défendre ici le département de l'Instruction publique : il est capable de le faire sans moi, et il ne me l'a pas demanderas plus que je ne le lui ai offert. Mais comme Canadien français, comme citoyen de cette province, comme père de famille, sachant ce qui se passe au département dont j'ai l'honneur de faire partie, je manquerais à mon devoir si je n'affirmais hautement ici que les statistiques scolaires de la province de Québec sont dressées avec soin et probité ; que des efforts constants et répétés sont faits, chaque année, pour assurer l'amélioration de ces statistiques.
Comment sont faites " nos statistiques," pour employer le terme devenu subitement cher à M. Bouchard ? Voici d'abord les articles de la loi qui se rapportent au recensement des enfants et aux statistiques de l'enseignement :
Article 2768 du Code scolaire. " Le secrétaire-trésorier est tenu de faire le recensement des enfants de la municipalité scolaire, entre le premier jour de septembre et le premier jour d'octobre de chaque année, et les commissaires et les syndics d'écoles doivent veiller à ce qu'il remplisse ce devoir. Dans ce recensement, il doit faire la distinction entre les enfants de 7 à 14 ans, et ceux de 5 à 7 ans et de 14 à 16 ans et de 16 ans à 18 ans révolus, et indiquer le nombre de ceux qui, dans chacune de ces catégories, assistent à l'école."
Article 2769 du Code scolaire. "Les commissaires et les syndics d'écoles doivent, dans leur rapport, transmettre au surintendant le recensement annuel des enfants de leurs municipalités."
Article 2770 du Code scolaire. " Tout chef de famille, tuteur, curateur ou gardien, qui refuse de donner au secrétaire-tréso-
rier les renseignements prescrits par l'article 2768, ou qui fait une fausse déclaration, est passible d'une amende de pas moins de cinq piastres ni de plus de vingt-cinq piastres."
D'après l'article 2573 du Code scolaire, les inspecteurs d'écoles doivent voir à ce que le recensement soit bien fait.
Les statistiques concernant la fréquentation scolaire sont donc d'abord transmises au surintendant, 1 ° par les commissaires et syndics d'écoles dans leurs rapports annuels ; 2° par les inspecteurs d'écoles dans des bulletins spéciaux se rapportant à chaque municipalité et dans des rapports généraux. Puis elles sont compilées par des employés spécialement affectés à ce travail au département de l'Instruction publique et au Bureau des statistiques. Enfin, depuis deux ans, le Bureau des statistiques est chargé de la vérification et de la publication des statistiques de l'enseignement.
Les rapports des commissaires et des syndics contenant les recensements annuels des enfants d'âge scolaire sont en outre attestés sous serment par les commissaires ou les syndics d'écoles, ainsi que par le secrétaire-trésorier (5e paragraphe de l'article 2931 du Code scolaire).
Ajoutons à ces sources de renseignements, les statistiques des écoles indépendantes (écoles modèles et académiques) transmises chaque année au Surintendant de l'Instruction publique.
Voilà, brièvement, le système qui préside à la publication des statistiques scolaires, à Québec. C'est un système sage, rationnel et qui s'améliore chaque année. Les statistiques qu'il fournit sont honnêtes et correspondent à la réalité des faits, sauf sur ce point du recensement des enfants d'âge scolaire fait en septembre et de l'inscription en classe se poursuivant jusqu'en juin de l'année suivante. En rapprochant la date du recensement de la deuxième visite de l'inspecteur qui commence le quinze de janvier, on réduirait la différence inévitable entre le nombre des enfants d'âge scolaire et le nombre de ceux qui sont inscrits en classe.
Les statistiques sont certainement perfectibles, et les passages des circulaires du Surintendant de l'Instruction publique aux commissaires et aux inspecteurs d'écoles, cités à la Chambre par le député de Saint-Hyacinthe, le démontrent. Mais ces imperfections sont inhérentes aux statistiques de tous les pays.
Voici ce que je lis dans le rapport du Département de l'Éducation de l'État de New-York pour 1912, page 324 :
" However, we are not proud of the care and interest manifested on the parts of authorities in taking school censuses. Census information is more often than otherwise lacking in cities and villages and even in rural communities and hamlets where the census may be taken easily and with small expense. Ail this is true notwithstanding the fact that the law specifically provides for taking of the census and the filing of a copy of same in school records available for the use of teachers, attendance officers, inspectors and ail others having a right to send information."
Et l'on dit que l'État de New- York est l'un des mieux organisés au point de vue administratif.
Et malgré les lacunes de ces statistiques, l'État de New- York ne les a pas infirmées ; comme le Département de l'Instruction publique de Québec, cet État conserve ses statistiques et les améliore chaque année.
Mais il y a mieux que cela. Je lis dans le Droit du 3 février 1919 :
" Les partisans de l'école obligatoire dans la province de Québec font beaucoup de potin autour de la valeur des statistiques scolaires publiées par l'Inspecteur général des écoles de la province. Ils prétendent que ces statistiques sont fantaisistes et que, de fait, il y a bien moins d'enfants qu'on ne le prétend qui suivent les cours scolaires. Pour donner de la force à cette prétention, on s'appuie fortement sur d'autres statistiques que l'on considère absolument justes.
" Que les statistiques scolaires de la province de Québec ne soient pas absolument justes, ce n'est pas même probable, c'est certain ; M. Magnan, l'Inspecteur général, les reconnaît
lui-même seulement approximatives. Seulement, les statistiques des autres provinces sont-elles plus impeccables ? Nous ne le croyons pas, parce que, premièrement, ayant déjà travaillé aux statistiques fédérales, nous avons acquis la ferme conviction que la statistique d'une province ou d'un pays ne pouvait au mieux n'être qu'approximative et qu'ensuite nous trouvons dans les statistiques scolaires de la province d'Ontario pour l'année 1916 la petite contradiction suivante qui nous en donne une nouvelle preuve :
" On calcule qu'en cette année 1916, il y avait en Ontario 527,610 enfants enregistrés, dans les écoles élémentaires de la province, pendant que l'on estime que le nombre total des enfants de 5 à 16 ans dans la province est de 511,324. Nous nous trouvons donc en face d'une constatation assez étonnante, puisqu'il y a plus d'enfants dans les écoles élémentaires qu'il n'y en a dans la province.
" A tout prendre, les statistiques de la province de Québec paraissent donc aussi bonnes que celles de la province d'Ontario et on peut les considérer assez solides pour tirer une conclusion relativement juste sur la situation scolaire de la province."
Le point des statistiques scolaires le plus violemment attaqué par le député de Saint-Hyacinthe, c'est celui qui se rapporte au recensement des enfants d'âge scolaire dans les grandes villes. Dans son discours, page 11 de son manuscrit lu à la Chambre, M. Bouchard a dit que les statistiques des villes étaient " fabriquées ", et étant donné le contexte de ce discours, cette fabrication était, bien entendu, mise au crédit de l'Inspecteur général, cependant que bien longtemps avant mon entrée au département de l'Instruction publique, je ne saurais préciser la date, la lacune du recensement dans certaine ville était comblée par une proportion, non une fabrication, établie à l'aide du recensement fait dans le reste de la province. Cette méthode, bien qu'absolue, est admise en statistique. Et je suis convaincu que le jour où Québec, Montréal, Sherbrooke, etc., feront le recensement des enfants d'âge scolaire, tel que le veut la loi, il n'y aura pas grand'diflérence entre la proportion
accordée actuellement à ces villes et le recensement qui sera fait. Déjà, la commission scolaire catholique de la ville de Québec a donné l'exemple, en faisant faire cette année le recensement des enfants de 5 à 18 ans par l'entremise de MM. les Curés des différentes paroisses de la cité, et ce avec l'agrément des autorités religieuses.
Je viens de dire que le recensement qui devra se faire à brève échéance dans les villes, ne contredira pas beaucoup, du moins c'est mon humble opinion, la " proportion " actuellement accordée à ces villes par le département de l'Instruction publique. En voici une preuve assez forte fournie par V Action Catholique dans un admirable article en date du 1er février 1919. Parlant spécialement de la paroisse de Saint-Roch, centre ouvrier, industriel et commercial, où le recensement scolaire venait d'être terminé, l'auteur de l'article dit :
" Chacun des six vicaires de la paroisse a charge d'un des six quartiers, et comme la grande majorité d'entre eux exerce le ministère à cet endroit depuis cinq ans et plus, on peut se faire une idée de la compétence particulière qu'ils ont acquise.
" Or, aux premiers jours de l'année 1919, il y avait dans la paroisse 1,896 enfants d'âge scolaire, soit 252 garçons et 277 petites filles de 5 à 7 ans, 673 garçons et 694 petites filles de 7 à 14 ans, soit un total de 1,896.
"A la même époque il y avait à l'Académie indépendante de s Sœurs de Notre-Dame, 314 élèves, et à l'Académie Saint-Roch, où les mêmes sœurs enseignent, sous le contrôle de la Commission scolaire, 493 élèves.
" Aux deux écoles des Frères, le nombre des élèves inscrits était à la même date de 835, donnant un grand total de 1,642.
" L'assistance moyenne était de 287, soit 91% à l'Académie indépendante, de 404, soit 83% à l'Académie St-Roch, et de 745, soit 89% aux écoles des Frères, et cela durant une période où la grippe sévissant tenait un certain nombre d'élèves hors de l'école.
'' Voilà certes des chiffres propres à démantibuler quelque peu les échafaudages de prétentions mensongères que les
dénigreurs de notre religion et de notre nationalité ne cessent d'élever contre nous.
"Mais, diront sans doute nos adversaires, après avoir examiné les chiffres ci-dessus à la loupe, il y a, entre le nombre des élèves d'âge scolaire et ceux des élèves inscrits, une marge qui a son importance. En additionnant les chiffres que vous donnez, nous arrivons à celui de 1,896 pour les enfants d'âge scolaire. Or le total des élèves inscrits n'est que de 1,642. Cela fait une marge de 254, assez importante pour en tenir compte.
" Qu'on se rassure, nous ne sommes pas en peine d'en tenir compte.
" Et d'abord il faut admettre que si, en théorie, les enfants de cinq ans sont censés être d'âge scolaire, en pratique, et saine hygiène, il vaut beaucoup mieux pour un certain nombre, sinon pour la majorité d'entre eux, être à la maison, sous l'égide maternelle, qu'à l'école, dans un âge aussi tendre. Or, il y a 529 de ces enfants dans la paroisse St-Roch, leur nombre dépasse donc de beaucoup la marge ci-dessus, et cela prouve que le très grand nombre d'entre eux vont à l'école.
" D'autre part, comme il n'y a pas à Saint-Roch de jardin de l'enfance, beaucoup de familles envoient leurs tout jeunes enfants faire leurs premiers mois, sinon leurs premières années d'école, à l'établissement spécial des Sœurs Grises, situé dans une autre paroisse. Et voilà ce qui diminue d'autant l'inscription et l'assistance moyenne dans les écoles de Saint-Roch.
" Au pensionnat St-Louis de Gonzague de la Haute- Ville, et à celui des Sœurs Servantes du St-Cœur de Marie,à Limoilou, on reçoit des garçons jusqu'à l'âge de 12 ans. Comme ce sont d'excellentes préparatoires au Séminaire de Québec et à d'autres écoles, d'assez nombreuses familles de St-Roch y envoient leurs garçons. Ceux-là ne peuvent encore faire nombre ni sur les chiffres d'inscription, ni sur ceux de la fréquentation scolaire paroissiale.
" Il y a ensuite les classes du Patronage St- Vincent de Paul, de St-Jean-Baptiste, qui reçoivent un certain nombre des écoliers de St-Roch ; il y a celles du Séminaire qui en reçoivent un grand nombre ; il y a les externats des Sœurs Grises
et des Ursulines, fréquentés par beaucoup de petites filles de St-Roch. Tous ceux-là ne comptent ni dans les chiffres d'inscription, ni dans ceux de la fréquentation scolaire de St-Roch. Il y a aussi les petites filles qui sont internes au couvent de Limoilou ou à celui des Ursulines. Il y a les 74 enfants de la paroisse qui reçoivent leur instruction en dehors de Québec ; et tous ceux-là doivent encore s'ajouter en justice aux 1,642 inscrits dans les écoles de leur paroisse. Il y a aussi les écoles indépendantes qui doivent entrer en ligne de compte, et dont nous n'avons pas dit un mot.
" Mais que reste-t-il de cette marge de 254 qu'on semblait nous accuser de vouloir escamoter ?
" Il reste l'impression suivante que des statistiques d'une valeur au moins égale à celle des meilleures établissent que dans une paroisse urbaine, ouvrière, commerciale et industrielle, pouvant servir de prototype, l'inscription scolaire, la fréquentation scolaire soutiennent avantageusement la comparaison avec ce qu'il y a de meilleur dans le genre partout ailleurs. Et les chiffres sur lesquels nous basons notre conclusion ne sont pas d'il y a cent ans, d'il y a cinquante ans, d'il y a cinq ans, ils sont d'hier. Et ils n'ont pas été recueillis à mille lieues, ni à cent lieues, ni à cinq lieues d'ici, ils ont été recueillis sous nos yeux et chacun peut les contrôler.
" Et ces chiffres peuvent être ceux de maintes autres paroisses pourvu qu'on les recueille avec l'honnêteté, la loyauté et la conscience avec lesquelles ceux de St-Roch ont été rassemblés."
Voilà un témoignage important : il méritait d'être cité ici ce soir.
Sur le même sujet, nous lisons ce qui suit dans La Vie Paroissiale (8 février) publiée par le Cercle Paroissial de la paroisse de Notre-Dame de Jacques-Cartier :
" Au regard de la loi de notre province, seuls les enfants de 7 à 14 ans sont tenus à fréquenter l'école : et donc seuls, ils doivent être comptés dans une statistique de fréquentation scolaire.
" La statistique qui concerne à ce point de vue, nos enfants de Jacques-Cartier qui sont de 7 à 14 ans, est la seule concluante.
" Dans notre paroisse, nous avons 901 enfants de 7 à 14 ans. Fréquentent l'école : 867, moyenne quotidienne. Sont absents : 34.
" Moyenne de fréquentation scolaire, chez -no us : 96.33^.
(Chiffres du recensement paroissial, automne 1918.)
" Mais ... il ne faut pas omettre ceci :
" Sur ces 34 enfants non à l'école, 14 travaillent par besoin pressant de leurs parents, et 2 sont malades et incapables de suivre les classes. Donc 16 enfants, qu'on doit considérer comme légitimement absents de l'école. Et une loi d'obligation scolaire ne produira aucun changement quant à ces cas-là, à moins qu'elle ne guérisse par miracle les malades, et qu'elle assure aux parents un secours pécunier équivalent au salaire gagné par leurs 14 enfants de 13 ans qui travaillent : les deux hypothèses ne sont pas près de se réaliser.
" Conséquence : nous sommes en droit, pour notre statistique, de ne compter que les enfants négligents. Ils sont 18. Cela donne pour moyenne de fréquentation pour nos enfants de 7 à 14 ans : 98.1H-" (l)
A propos de cette question des statistiques scolaires, question complexe et difficile, l'attitude prise par le Comité catholique à sa dernière réunion paraît très logique. Des personnes de bonne foi prétendent sincèrement que nos statistiques scolaires sont suffisamment complètes et démontrent l'inopportunité d'une loi d'instruction obligatoire ; d'autres personnes également de bonne foi prétendent non
(1) Voir aux Appendices, la fréquentation scolaire à Fraserville (Rivièredu-Loup).
moins sincèrement que ces statistiques sont incomplètes et erronées. Il n'y avait donc pas d'autre alternative pour le Comité catholique que celle de se ranger à cette sage résolution proposée par l'honorable M. Thomas Chapais et appuyée par l'honorable juge M. Tellier :
" Considérant que dans la question de l'instruction obliga- ' toire, les statistiques relatives à l'assistance des enfants en ' âge de scolarité constituent l'un des éléments les plus essen- * tiels ; considérant que l'exactitude de ces statistiques est 4 publiquement contestée : le comité catholique du Conseil de ' l'Instruction publique, avant de prendre aucune action sur ' les pétitions qui lui sont soumises, prie monsieur le Surinten- ' dant d'adopter, avec le concours du gouvernement, les ' mesures nécessaires pour établir la valeur probante des statis- ' tiques officielles et l'assurance que l'on peut fonder sur les ' chiffres qu'elles fournissent, ou recueillir des statistiques aussi ' inattaquables que possible, si celles que l'on possède actuel- ' lement sont reconnues insuffisantes." (Texte reproduit de l'Evénement du 7 février 1919).
Je suis convaincu que l'étude attentive qui sera faite de nos statistiques en démontrera la valeur probante. Cette étude, certes, prouvera, sans doute, que les statistiques scolaires de notre province sont perfectibles, mais personne n'a jamais prétendu le contraire, à preuve les efforts persévérants du département de l'Instruction publique depuis plusieurs années pour améliorer les statistiques qu'il fournit annuellement à la Législature.