‹ Réponse de C.J. Magnan au discours prononcéChapitre 9 sur 12 · L'INSTRUCTION OBLIGATOIRE · texte numérisé non relu

L'INSTRUCTION OBLIGATOIRE

Cette mesure serait-elle opportune et efficace ?

Depuis trois mois, cette question passionne les esprits, chez nous. Et pourquoi cette question émeut-elle la masse et met-elle en ébullition la population tout entière ? C'est qu'il est impossible de traiter un tel sujet, sans toucher à la liberté de la famille, liberté plus chère que tous les biens d'ici-bas. Je crois que la plupart des partisans de cette mesure sont sincères. Des personnages distingués, de bons citoyens, de bons chrétiens se sont prononcés en faveur d'une telle loi, croyant que la coercition donnerait un essor nouveau au progrès scolaire. D'un autre côté, il y a aussi des hommes très sincères, et ils sont nombreux, qui repoussent l'obligation scolaire comme attentatoire à la liberté de la famille, liberté garantie par le droit naturel et confirmée, pour nous les catholiques, par la tradition et la pensée de l'Église. Certes, aucim concile n'a condamné en soi le principe même de l'instruction obligatoire. Mais, si 1 on consulte l'histoire, on constatera que l'Église s'est toujours opposée, à moins de circonstances très graves, à toute mesure coercitive restreignant la liberté de la famille. Je me range à cette opinion que je crois sage et raisonnable. Néanmoins, je reconnais à tous mes concitoyens, sans suspecter en aucune façon leurs intentions, leur droit à préconiser l'instruction obligatoire, et cela sans qu'ils méritent d'encourir aucune condamnation.

A part la question de principe, deux autres points importants s'imposent à notre attention, quand il s'agit de l'obligation scolaire : Cette mesure est-elle opportune ? une telle mesure sera-t-elle efficace ?

Opportunité, efficacité, voilà les deux aspects de la question qu'il importe de bien étudier avant de se prononcer en une matière aussi grave, où tant de facteurs s'offrent à l'attention de l'observateur impartial : facteurs économiques, géographiques, climatériques.

Les statistiques scolaires de la province de Québec, même en faisant la part de leurs imperfections relatives, démontrent, il me semble, que notre peuple est soucieux de l'éducation de la jeunesse. Aucun peuple au monde, je crois, n'a fait plus de sacrifices que le nôtre pour favoriser la cause de l'instruction publique. Nous avons rappelé ailleurs que les municipalités scolaires catholiques de la province de Québec, de 1907 à 1918, avaient dépensé $16,922,586, pour construction de maisons d'écoles ; que le chiffre de la dépense faite pour l'enseignement, per capita, qui n'était que de $9.87 en 1899-1900, atteignait $28.49 en 1916-17 ; que les taxes imposées par les commissions scolaires de notre province s'étaient élevées de $1,517,565, en 1897-98, à $6,963,472, en 1916-17 ; que les contributions volontaires consenties par la population pour le soutien de nos belles écoles indépendantes ou indépendantes subventionnées, atteignaient $4,105,822 en 1915-16, quand ces contributions n'étaient que de $1,171,102 en 1896-97 ; que les contributions du gouvernement étaient passées de $445,650 en 1897-98 à $2,068,766 en 1916-17.

Et tous ces sacrifices n'ont pas été faits en vain, je l'ai démontré amplement dans ma lettre à V Action Catholique et à la Presse. Le régime de la liberté, de l'encouragement ; l'appel aux meilleurs sentiments des parents et à l'intelligence du peuple ont produit d'excellents résultats, preuve que les citoyens de cette province ne méritent pas qu'on les menace de lois pénales dans le domaine de l'éducation. Et la fréquentation scolaire elle-même, telle que démontrée par

les statistiques, ne justifierait pas, en notre province, le Gouvernement d'adopter une mesure coercitive qui permettrait à un gendarme de violer le sanctuaire de la famille pour s'interposer entre le père et l'enfant. C'est là une mesure très grave et d'application difficile : je l'ai démontré au sujet de la France. Et là se pose la question de 1'" efficacité ". Ici encore, les preuves abondent. Les commissions scolaires, les instituteurs et les inspecteurs, nulle part, ne consentent à jouer le rôle de délateur. Et ils ont raison : ce rôle est particulièrement odieux quand il a pour champ d'action la famille. Il est rare que les familles, même les plus pauvres, consentent de gaieté de cœur à priver leurs enfants des bienfaits de l'éducation. Je parle ici d'expérience, car il y a trente-cinq ans que je m'occupe de l'École du Patronage, fondée à Québec, en 1846, par la Société de Saint-Vincent de Paul, pour fournir l'éducation et l'instruction aux enfants des familles indigentes secourues par les conférences de cette belle et noble Société. Il y a aujourd'hui deux Patronages à Québec,qui reçoivent près de cinq cents enfants.

Eh bien ! l'assiduité dans les deux écoles du Patronage de la Société de Saint-Vincent de Paul est admirable. Très peu d'élèves s'absentent de la classe, en dépit des longues distances — car l'école du Patronage reçoit les enfants de tous les quartiers de la ville — et en dépit des saisons rigoureuses. Preuve que les familles, mêmes les plus pauvres, envoient leurs enfants à l'école, quand on met des écoles à leur disposition et qu'on leur vient charitablement en aide. Cette méthode vaut bien celle de la contrainte.

A propos d'inefficacité de la loi d'obligation scolaire dans Ontario, le Globe de Toronto en a fourni tout récemment une nouvelle preuve. Voici, en effet, ce que vous avez sans doute lu dans le Devoir du 19 janvier dernier :

" Le Globe de Toronto a publié il y a quelques jours un articulet sur la fréquentation scolaire ontarienne qui est de nature à faire réfléchir ceux qui en tiennent ici pour la fréquentation obligatoire. ;< Le scandale de l'école buissonnière en Ontario

suscite l'intérêt général ", dit-il, après quoi il cite le BrocUville Recorder qui se plaint de la façon dont les gens ignorent la loi. Mettre une loi dans les statuts ne change souvent rien à la situation."

Je suis absolument contre l'instruction obligatoire, pour des raisons que j'ai exposées ailleurs et que j'estime bonnes. Néanmoins, je respecte sincèrement l'opinion de ceux qui ne pensent pas comme moi sur cette question, et jamais, ni de ma plume ni de mes lèvres, n'est tombé un seul mot qui pût blesser mes adversaires à ce propos.

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