POSITION DE LA QUESTION
Il y a dans la vie des heures marquées pour de pénibles devoirs, des moments où il faut savoir déplaire à ceux qu’on aime et veut servir; et c'est la grande épreuve du dévouement véritable
C'est un de ces devoirs, cher et vénéré Seigneur , que j'ai dû naguère accomplir; pourquoi et comment? le voici :
Une vive polémique était soulevée, un grand débat ouvert, sur la question de savoir si le futur Concile œcu.ménique ferait ou non un des actes les plus graves qui puissent être demandés à un Concile ; car c’ est toujours chose grave qu’une définition dogmatique nouvelle; et d'autant plus grave et délicate que la croyance qu'il s’agit d’élever â la hauteur d’un article de foi, dont la profession explicite serait désormais nécessaire, sous peine de n’appartenir plus à l' Eglise , est elle-même plus haute et entraîne de plus serieuses conséquences. C'est pourquoi relativement à toute définition dogmatique, mais surtout relativement à celle que vous poursuivez, il y a deux questions, le dogme même qu'on voudrait définir, et la question d’opportunité.
La question d’opportunité, toujours l’Eglise, toujours les Conciles l’ont posée, quand il 1’ a fallu. C' est ainsi par exemple que le Concile de Trente, sur l’importante question du droit divin de la résidence , qui se liait à tant d’autres questions, reconnut expressément la nécessité d’examiner à part et spécialement , avant de faire aucun décret , non seulement la vérité intrinsèque de cette doctrine, mais aussi T opportunité de la définir ou de ne la définir pas.
C’ est ainsi encore que , sur la question du mariage , ce grand concile déféra aux sages observations des ambassadeurs Vénitiens.
Et cela se conçoit ; car l'Eglise dans un acte aussi solennel , sur lequel elle ne revient pas , qui l’ engage à jamais, ET QUI s'impose, SOUS PEINE d’ ANATHÈME ET DE DAMNATION ÉTERNELLE, À LA FOI DE TOUTES LES AMES, DANS TOUS LES SIÈ- CLES, l’Eglise ni ne procède à la légère, et sans avoir élucidé toutes les obscurités , toutes les difficultés ; ni ne se croit dispensée des considérations de la prudence , ou mémo des prévoyances de la charité.
Et sur la définition spéciale dont il s’agit en es moment, la question d’ opportunité se posait , ou plutôt s’ imposait d’autant plus, que déjà le Concile de Trente, on lo sait, a jugé cette définition inopportune ; et en outre comme le dit avec tant de raison un Postulation imprimé et rédigé par un archevêque partisan non suspect de l’infaillibilité, nous avons bien assez d’ennemis au dehors, sans venir dans le camp même de l’ Eglise réveiller de nouvelles querelles ou les fomenter: Profecto salis hostium exterurum habemus, quin in ipsis Ecclesiae castris nova dissidia excilemus, vel ullo modo fovere videamur. (I)
Vous le voyez donc, cher et vénéré Seigneur, cette question d’opportunité avait une étendue et une portée considérable, que vous avez trop méconnue. Elle présentait deux grands aspects : d’ abord , la définibilité même du dogme, c'est-à-dire les difficultés théologiques et historiques qui s’y rencontrent: puis, second aspect très grave
( 1 ) Schéma pro infallibililatt Romani Pbnliftcis ex pr incipiis jam ab Ecclesid univers A reccptis logice clareque definienda. — Rationes 6b quas, etc.
encore, les conséquences et les périls qu' une définition peut entraîner.
Ainsi donc, en derniere analyse, il y avait au sujet de la définition demandée plusieurs questions très distinctes: comme dans toute définition à faire, il y avait à examiner trois choses: la vérité à définir, la définibilité, et la définition :
La vérité, j' en ai réservé la discussion au Concile, pour le cas ou la question y viendrait ;
La définibilité, j'en ai fait entrevoir toutes les principales difficultés ;
La définition, j’ai dit quels en pouvaient être les conséquences et les périls.
Voilà tout mon écrit.
Pour vous, cher Seigneur, ce double caractère de ma thèse vous a échappé complètement. Dans le petit travail spécial quo vous avez publié sur le même sujet , vous passiez, en l’effleurant à peine, à côté de cette grave question, et des conséquences si sérieuses qu’elle entraînerait inévitablement pour le salut des âmes, pour la paix religieuse, pour le retour ou l’éloignement de nos frères séparés, pour les rapports de l’Eglise avec les Etats, pour la paix du monde 1
Plus tard, dans la lettre que vous m’ avez adressée, amoindrissant étrangement cette question si considérable, et vous bornant, comme vous aviez bien raison de le dire, à quelques simples indications, la thèse que vous souteniez contre moi, c’était la thèse théologique de l’infaillibilité. Enfin aujourd’hui vous y revenez encore, confondant toujours , par une préoccupation dont votre nouvelle lettre laisse échapper le secret, des thèses, des points de vue, évidemment très divers., et allant me chercher sur un terrain où je ne suis pas.
Il en est résulté, Monseigneur", que la plupart de vos arguments ne rencontrent pas les miens, et qu’aux graves raisons exposées par moi, et dont l’irrécusable force subsiste, j’ai cherché en vain dans vos pages une réponse. C’est la plus singulière manière de controverser que j’aie jamais rencontrée.
Vous m’avez lu, cher Seigneur, avec une étrange distraction, permettez-moi de le dire, ou avec un esprit étonnamment prévenu. Ne regardant que votre pensée, vous n’avez pas vu la mienne; et par suite il y a eu, et il devait y avoir de votre part, grave méprise sur mes arguments et mes conclusions.
Pour moi , si je n’ai pas coutume deprendre incidemment les graudes questions, j'essaie toujours, autant qu’il est en mon pouvoir, de traiter à fond celles que j’aborde. Voilà pourquoi, parlant de l’opportunité, je ne devais laisser de côté aucun des points de vue de cette thèse, aucune considération de nature à amener les esprits sincères à ma conviction. Si donc il s'est trouvé, sur mon chemin , quelque argument mixte , touchant peut être d' un côté à l’infaillibilité , mais concluant certainement do l’autre à l'inopportunité, cet argument m’appartenait. Veuillez me relire, et vous reconnaîtrez que ce n’est jamais au premier de ces points de vue, que j’ai présenté ceux de mes arguments où vous avez vu la question de fond. Voilà la vérité vraie et la justice.
La polémique adverse, par ignorance théologique et médiocre bonne foi, exploitant habilement une apparence, devait essayer de donner ici le change; elle n’y a pas manqué. Que la foule ait pu s’y tromper, je le conçois. Ces iniquités de la polémique, et ces erreurs de l’opinion sont fréquentes ; mais de votre part , cher et vénéré Seigneur , une telle méprise, je l’avoue, m’a étonné.