RATIONE MORIS
8° Nous distinguons, dans notre conscience, deux impulsions d’action : 1° la Volonté motivée; 2° l’Instinct, ou impulsion dont l’Ame Pensante ne connaît pas l’origine. La Volonté vient de la Raison; l’Instinct ne peut venir que de la Force Vitale.
9° Chez l’Homme, nous reconnaissons : \° un Agrégat Matériel, organisé ou construit en manière d’instruments, qui n’est pas la source de la Force Vitale, puisque la Force Vitale existait dans la Matière amorphe avant la formation des Organes, et que l’Organisation a dû être l’effet de l’action de cette Force Vitale, Puissance qui procède de ses parents ; — 2° une Force Vitale unitaire, plastique, fabricatrice de l’Agrégat Matériel; — 3“ une Ame Pensante, substantielle, douée de Causes tantôt efficientes, tantôt occasionnelles, toujours finales, et de celles pour lesquelles la Philosophie a créé les dénominations de Causes éminentes , YiRTUELLEs , etc. : c’est elle qui est l’Auteur de tous les phénomènes collectivement appelés la Vie Intellectuelle.
\ 0° Nous confessons que nous ignorons trop la Nature Dynamique des Bêtes, pour que nous puissions comparer leur Constitution avec la nôtre. Il n’a pas été possible jusqu’à présent de démontrer dans les Animaux une Ame Pensante. Leurs Fonctions de relation ne paraissent jamais d’un ordre supérieur à celui de nos- fonctions instinctives, lors même que les premières sont
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plus compliquées que les autres. Nos idées abstraites ne peuvent se manifester et se transmettre qu’à l’aide d’un langage conventionnel, soit muet, soit phonique, ou à l’aide d’un langage allégorique. Les Animaux manquent de ces moyens de communication ; ce qui suffit pour considérer la supposition d’un Entendement chez ces Êtres comme une hypothèse arbitraire de nulle valeur. D’après cela, l’Anthropologie ne peut pas être regardée comme une partie de la Physiologie Générale des Animaux : elle est une Science Physiologique isolée , attendu que l’Homme possède un Dynamisme formé de deux Puissances Métaphysiques de Natures très^diverses, Dynamisme qui est incomparable dans la Créature.
\\° La Force. Vitaleet l’Ame Pensante réunies dans un même Agrégat, constituent avec le Corps une seule personne. Cette association, seule dans sa nature, n’a pu porter d’autre nom que celui d’union Hypostatique , nom inventé pour une auguste réunion métaphysique. Les Deux Puissances Dynamiques de l’Homme, ainsi réduites, coopèrent dans un grand nombre de fonctions soit hygides, soit pathologiques, et la théorie de ces collaborations forme une Doctrine Anthropologique par nous appelée Doctrine de l'Alliance , d’après un signalement de Bacon. Cette Doctrine est du plus grand intérêt : pour bien distinguer les Natures des Deux Puissances de notre Dynamisme ; pour caractériser leurs histoires biologiques respectives; pour nous faire comprendre la différence de la sensibilité, des Animaux d’avec la nôtre ; pour que la connaissance intuitive de nos Affections mentales puisse nous faire concevoir les Affections proprement dites.de la Force Vitale; pour nous apprendre à bien séparer
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la folie, qui dispense l’individu de la responsabilité, d’avec les propensions instinctives vicieuses, absurdes, exécrables, que la Raison doit et peut toujours réprimer, et qui, par conséquent, sont toujours punissables.
Voilà les principales erreurs dont nos Antagonistes voulaient que l’Autorité travaillât à nous guérir : comparons-les à leurs vérités.
1°, 2°, 3°. A nos trois préceptes de Philosophie qui excluent l’hypothèse du Symbole Scientifique de la Médecine Hippocratique , et qui prescrivent le Nominalisme régulier des Causes Expérimentales , nos Antagonistes préfèrent des Principes tirés des Forces reconnues dans les Sciences des choses inanimées. Fabre proposait l’Électricité. Quand Cuvier censura, dans l’Académie des Sciences, les Nouveaux Eléments de la Science de l’Homme , de Barthez , il s’éleva contre les Principes Métaphysiques. Il ne voulut voir avec intérêt que des Principes à priori, comme celui de Newton. Il ne faisait pas attention qu’un Principe immuable, nécessaire, infaillible, ne. pouvait pas représenter la Cause du long Phénomène de la Vie, dont la Puissance doit être flexible, docile aux convenances, constante à tendre vers son but, habile à conserver son Agrégat à travers des périls et des injures imprévus ; et que demander pour la Vie un Principe Newtonien, c’est demander l’impossible.
4° Si notre division de tous les Êtres de la Nature en Deux Classes, en Animés et en Inanimés, est une erreur , la vérité qui nous est opposée se-trouve dans la proposition de Cabanis : que le Moral (et à plus forte raison le Vital) n'est que le Physique considéré sous un point de vue particulier. Cette vérité-là est
donc le Matérialisme , au moins pour toute la Création. — Néanmoins, tant que la Vie n’aura pas été expliquée par le Mécanisme, par les Lois Chimiques ou par les Lois des Impondérables , démonstrativement et sans hypothèse , il n’est pas logiquement possible de renfermer dans la même catégorie la Vie des Êtres Animés, et les Phénomènes des Êtres Inanimés.
5° Le Dynamisme Humain, Cause de tous les phénomènes de la Vie Humaine, ne peut pas être Unitaire, puisque cette durée phénoménale se compose d’effets qui ne peuvent pas appartenir à une Cause Unique : les Fonctions Immanentes , les Fonctions Naturelles et les Fonctions Instinctives ne peuvent pas provenir de la même Puissance qui conçoit et prescrit toutes les Fonctions Volontaires, et qui est responsable de tout ce qu’elle a fait. Cette dernière Cause est de l’Ordre Intellectuel ; la première est de l’Ordre Vital. Toutes deux, très-différentes par leurs natures, sont unitaires, spontanées ou métaphysiques. —Ces Causes reconnues, signalées, caractérisées par la Philosophie, sont, aux yeux de nos Antagonistes , des erreurs insupportables. Les vérités, suivant eux, sont, au moins pour les Médecins partisans de Bichat , une Contractilité et une Sensibilité, Propriétés surajoutées aux Propriétés Physiques des tissus. Avec cette croyance inconcevable, ils veulent que nous enseignions que de pareilles Causes suffisent pour expliquer tous les Phénomènes de la Vie Humaine. Ils veulent que de là puisse découler toute la Pratique intellectuelle, morale, affective, vitale, hygiénique, thérapeutique. Or, une telle Anthropologie n’êst pas une Introduction à la Médecine. La Théorie n’a aucune liaison avec la Clinique ; le Traitement est un Empirisme qui dispense le
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Médecin de la recherche des indications. D’après cet usage, il est permis d’avoir un avis sur la Médecine, sans s’être donné la peine d’étudier la Constitution de l’Homme. Cuvier, qui convenait d’être étranger à la Science Médicale, montrait cependant une préférence marquée pour la Médecine deÜROWN ; et Broussais, prenant le contre-pied, trouva à propos de regarder la Réaction vitale du Corps Humain Vivant contre une impression vulnérante, comme le type de toutes les Maladies que l’Homme peut éprouver, et celui de tous les besoins qu’il peut avoir dans ses souffrances, en dépit de tout ce que la lecture et l’expérience auraient dû lui apprendre sur la variété des Affections morbides de la Force Vitale Humaine. Souvent fortifier, rarement affaiblir, suivant le premier; souvent affaiblir, rarement exciter, suivant le second : voilà tout l’Art de guérir, dans un pays où le Dynamisme Humain consiste en une Contractilité et une Sensibilité. On peut penser quels doivent être les progrès qui surgissent de vérités semblables !
6° La multiplicité des Substances est reconnue, chez nous, par la multiplicité des effets que nous reconnaissons dans la Vie Humaine, et par celle, des changements que l’Homme éprouve de la part des impressions reçues des événements. — Gale , un des Coryphées de l’Ecole Bichato-Cabaniso-Broussaisienne, qui professait textuellement une Philosophie opposée à notre Doctrine , mettait en tête de ses Thèses Physiologiques cette Proposition : «Tous les phénomènes du Monde Matériel sont primiti- » vement des effets de la combinaison et de là forme des parties » élémentaires, et il n’y existe pas de force ou qualité sensible » sans matière. » — Cette Proposition entortillée n’a évidemment
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d’autre but que d’établir le Matérialisme, et l’expulsion de toute Substance abstractivement considérée. Les Newtoniens les plus prudents n’osent pas parler ainsi, quand il s’agit seulement des Impondérables. Ils ne s’engageraient pas à démontrer comme étant des Substances corporelles les principes de la Gravitation, du Magnétisme Minéral, de l’Électricité , de la Lumière, de la Chaleur. De bonne heure on a senti la nécessité de faire de ces Causes une catégorie qui les séparât du Mécanisme et de la Chimie Corpusculaire. On pense bien qu’à plus forte raison nous sommes obligé d’en établir deux autres, une pour la Cause des Phénomènes Intellectuels, une seconde pour la Cause des Fonctions Naturelles des Corps Vivants, Cause qu’il n’est pas possible de confondre avec le Principe de l’Intelligence.
7° En reconnaissant que la Force Vitale de l’Homme a des ressemblances suffisantes avec l’Ame Pensante, pour qu’elle ne puisse jamais être confondue avec la Nature du Mécanisme, avec celle des crâses chimiques, ni même avec celle des Impondérables , nous avons accepté avec satisfaction le rapprochement qui a été fait entre cette Puissance et l’Ame Pensante sous le titre commun de Métaphysique, mais avec la réserve de ne jamais imiter Stahl , et de distinguer soigneusement les Natures respectives de ces Causes. La grande ressemblance des Deux Causes dans l’Homme est la finalité de leurs actes : c’en était assez pour que l’Ordre Vital ne fût jamais associé avec l’Ordre Physique. Mais comme nous étions aussi certain d’une séparation profonde entre l’Ordre Vital et l’Ordre Intellectuel, nous n’avons pas manqué de la signaler. Leibniz avait distingué la
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Susceptibilité de la Force Vitale sans conscience du Sens Intime, d’avec la Sensibilité proprement dite, en nommant la première perception , et l’autre aperception ; j’ai voulu me prévaloir de ce langage soit dans mes Leçons, soit dans mes Ecrits. Le Public d’une part, les Médecins de l’autre, ne portant une attention suffisante ni sur ce fait ni sur la manière de l’exprimer, nous avons été attentif à faire une analyse soigneuse de tous les Phénomènes où la perception et Vaperception se séparent dans l’Homme à l’occasion de certaines impressions. Ainsi, nous avons vu, dans le Magnétisme Animal et dans l’Éthérisation, une diminution passagère de l’union de l’Ame Pensante et de la Force Vitale, diminution bien plus profonde que celle du sommeil , durant laquelle la Force Vitale éprouve la perception , et exerce les réactions attachées à ses Facultés ; tandis que le Principe Intelligent restait étranger aux impressions, et se reposait ou pensait. — Il ne faut pas être surpris que des distinctions aussi réfléchies aient été sans valeur, chez des gens qui s’obstinaient à nier qu’il existât toute autre Force que les Forces Matérielles de Cabanis et de Gale.
8° Gomme Hippocrate, nous distinguons le Principe Vital d’avec l’Ame Pensante, en ce qu’il fait tout ce qu’il doit faire pour la Vie, sans avoir rien appris, tandis que l’Ame n’est capable de vouloir et d’ordonner qu’après avoir tout étudié : ce qui lui donne le mérite de son acquisition et de l’usage qu’elle en fait. L’Instinct du premier est étranger aux motifs ; les désirs et les volontés de l’Ame sont le résultat d’un Raisonnement. La Force Vitale, quoique primitivement Unitaire, est divisible; l’Ame est absolument indivisible. Celle-ci est abso-
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lument incommunicable ; la première, quoique bornée et individuelle, est susceptible d’adhésion et de pénétration. La Force Vitale, dans la durée de sa vie, montre les phénomènes d’une progression ascendante, d’une culmination, d’une progression descendante, d’une résolution ou extinction inévitable et expérimentalement nécessaire. La seconde ne se montre que par l’activité de sa Raison,par l’accroissement indéfini de sa valeur mentale, sans progression descendante, sans vieillesse individuelle, et par conséquent sans nécessité expérimentale de cesser d’être. Cette absence de la vieillesse , que Galien a nommée Agerdsia, et qu’ Aristote avait soupçonnée, est un fait que j’ai cherché à établir dans l’Enseignement Anthropologique. — L’opposition de l’Instinct contre la Volonté motivée, et de la Vieillesse de la Force Vitale contre la Non-vieillesse de l’Ame Pensante, sont trop éloignées du Matérialisme, des Propriétés Vitales de Bichat , de l’Organicisme, pour que nos Antagonistes aient pu les comprendre. Il est possible qu’ils les aient sincèrement repoussées comme des erreurs : heureusement, nous avons trouvé assez souvent des appuis dans les lumières des Tribunaux et dans le bon sens du Public.
9 e , 4 0° Entre les diverses propositions réunies ici pour donner une idée juste de la Constitution de l’Homme, nous n’avons jamais perdu de vue la nécessité de savoir combien elle est différente de celle des Bêtes. Cette intention est peut-être une des choses qui déplaisent le plus à l’École Organicienne, qui professe que l’Anthropologie est une partie intégrante de la Physiologie Bestiale. Cette École, dont le goût dominant pour les Vivisections est réellement utile à l’égard de la Zoonomie ,
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voudrait obtenir de la Médecine une reconnaissance exagérée. Mais, comme la tendance Panique (1 ) de l’Histoire Naturelle est de s’emparer de toute la Nature Matérielle, d’enchaîner à toute force l’Espèce Humaine dans le Règne Animal, et que, d’une autre part, la Philosophie Rigoureuse, la Médecine, la Pudeur publique et la Morale luttent contre cette adjonction, nous sommes, obligés de nous tenir en garde contre cet envahissement très-suspect.
(1) Je me permets d’employer ce mot dans une acception néologique , pour faire allusion aux tendances mentales que Bacon a cru trouver dans les allégories de la Mythologie de Pan. On peut lire le livre de cet Auteur, intitulé : La Sagesse Mystérieuse des Anciens, au cinquième article : Pan ou la Nature ; traduction française de J. Baudoin. Ce Dieu n ? était pas celui de Büffon , de Linné , de Haller ; mais il a des adorateurs qui sont aussi ses imitateurs. Il avait peu de goût pour les Puissances Métaphysiques , qui existent pourtant dans la Nature. Bacon trouve dans les caractères de cette Divinité un bon nombre de traits qui seraient satiriques contre la secte, et par conséquent je les abandonne : mais on ne peut pas s’empêcher d’y remarquer son éloignement pour l’Ordre Intellectuel, et même pour VOrdre Yital. On peut en trouver des exemples dans ces deux passages. « Entre les plus «honorables charges qu’il avait, il pouvait se vanter d’être le Dieu des «Chasseurs, des Bergers et de tous les Villageois en général; lui-même «présidait encore aux montagnes.» — Voilà ses dispositions par rapport à l’Intelligence. — «Par l’audace de Pan , qui fut si hardi que de défier «Cüpidon au combat, les Poètes nous ont voulu représenter que la ma- «tière a je ne sais quelle inclination et un certain appétit à ruiner le «monde et à le réduire à son ancien chaos; mais que l’extrême con- «corde ou la parfaite union des choses, dénotée par l’Amour ou par le «Dieu Cüpidon , tient celte violence en arrêt, et la contraint de ne «point sortir des bornes, ni hors de l’ordre requis : tellement que c’est «un grand bien pour les hommes et pour les choses du monde , qu’en «ce combat le Dieu Pan demeure vaincu. » — On peut voir d’après cela quelle est pour moi la tendance Panique de l’Histoire Naturelle dont je me plaignais
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Certains Naturalistes trouvent un plaisir à élever les Bêtes au rang de l’Homme, et des Médecins se prêtent à cette fiction. L’ouvrage du Lieutenant des Chasses Charles-George Le Rot, intitulé : Lettres philosophiques sur VIntelligence et la Perfectibilité des Animaux, est vanté par eux; il l’est beaucoup aussi par Naigeon. Ce n’est pas unë raison pour ne pas le lire, mais c’en est une pour le lire avec précaution. Je ne crois pas que l’Auteur ait bien connu ce qu’est l’Instinct mis en regard avec la Raison. S’il avait étudié un parallèle que les Médecins sont obligés de faire, dans l’Homme, entre ces deux penchants, il n’aurait pas été aussi convaincu qu’il l'était de l’Entendement des Animaux. Il est vrai qu’il aurait fallu être d’accord entre nous sur la valeur des expressions doctrinales des Sciences Métaphysiques. Pour nous, un sentiment n’est pas identique avec une sensation ; une sensation n’est pas une pensée. Le mot idée a des acceptions très-différentes : il faut que lorsqu’on l’emploie, la phrase détermine exactement le sens Bien plus, il aurait fallu reconnaître ensemble la Dua¬
lité du Dynamisme Hnmain, réalité sans la connaissance de laquelle deux Interlocuteurs ne peuvent pas se comprendre sur cette question. Si nous devions discuter la Thèse de George Le Rot avec un de ses Admirateurs, nous serions obligé de le prier de se mettre au courant de notre Doctrine de la Constitution de l’Homme.
Un passage de l’Eloge Historique de feu M. Geoffrot Saint- Hilaire par M. Flourens, m’a fait réfléchir sur la fameuse discussion de Geoffrot et de Cuvier dans le sein de l’Académie des Sciences de Paris : ce passage est le dernier trait de ce récit
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de la dispute : « Le débat fut porté devant cette Académie. «Jamais controverse plus vive divisa deux Adversaires plus «résolus, plus fermes, munis de plus de ressources pour un «combat depuis long-temps prévu, et, si je puis ainsi dire, y>plus savamment préparés à ne pas s’entendre. »
Je suis tenté de prendre à la lettre ce dernier trait du spirituel Panégyrique. J’en suis même si convaincu, que je cherche à deviner comment ils ont pu s’y prendre. Je crois l’avoir trouvé: pour cela, ils se sont contentés d’omettre ou de repousser la distinction des Corps Animés s t.des Corps Inanimés. Otez de la Nature apercevable toute Puissance spontanée et douée de finalité; ou du moins si, par pudeur, par prudence ou par conviction, vous reconnaissez une Puissance Intelligente radicalement différente de la matière , supprimez l’Ordre Vital distinct de l’Ordre Intellectuel et de l’Ordre Physique , et vous verrez une grande partie des Sciences rentrer dans la langue de la Tour de Babel.
C’est grâce à cette confusion que la gravitation du fer vers un aimant, l’absorption des miasmes aériens par les pores cutanés de l’homme sain, les adhésions anormales des doigts dans l’embryon, les rapprochements des sexes dans le temps du rut, les sympathies morales des individus intelligents..... sont exprimés par une seule loi, savoir : la loi de soi pour soi.
Cuvier croyait à la Substance Intelligente. Je le vois dans une des sentences que M. Girou de Buzareingues a mises dans son remarquable Précis de Morale (1)i « Quand on voit le malheur
(1) Chap. I, § VI : De l’Ame après la mort .
» de la Vertu et la prospérité du Crime, c’est un besoin profon- » dément senti que celui d’un ordre de choses à venir; car on » ne voit point que l’Auteur de la Nature ait soumis à un sem- »blable désordre aucune autre partie de cet Univers. » Mais quoique M. Girou de Buzareingues ait aperçu l’utilité d’aller à la recherche de quelque Principe de la Vie des Animaux, il a montré de l’aversion pour un Ordre Métaphysique , et, par conséquent, il a marché dans la direction du Cartésianisme.
Quant à Geoffroy , il ne reconnaît qu’un Principe général aveugle, dépourvu de toute finalité, qui travaille à former des Agrégats où s’opère la Vie. Cette durée phénoménale qui s’appelle la Vie, lui parut assez uniforme pour qu’il ait avancé que ce Principe , considéré dans la formation des Animaux, opère par unité de composition. Cette unité a paru incompréhensible à bien des gens. Ce qu’il y a d’unique dans tous les Êtres Vivants , c’est l’ensemble des phénomènes de la vie formulés par Linneus : Ortus, Nutritio, Ætas , Motus, Propulsio, Morbus, Mors, Anatomia, Organismus. Tout cela se passe également dans tout Être Vivant, animal, végétal. Mais quand il s’agit de comparer les instruments anatomiques avec lesquels s’exécutent ces neuf phénomènes , tout le monde est en admiration devant leurs variétés, et je ne crois pas que personne ait entrepris, avant et après l’illustre Auteur que je nomme, de faire voir une Unité de Composition Anatomique entre l’Homme et la truffe ou la moule.
Lorsque des Contendants qui s’occupent de Sciences Naturelles, renoncent aux règles d’une Philosophie Inductive Rigoureuse, et dédaignent les Causes Finales et le Principe de l’Ordre
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Vital distinct de l’Ordre Intellectuel et de l’Ordre Physique, ils peuvent être sûrs de ne jamais s’entendre. Leibniz nous l’a bien assez dit : Les Sciences ne se conservent qu’à l’aide Établissement s i de Propositions Générales expérimentalement incontestables. L’Ordre Vital est de ce nombre. Pour tout homme de bon sens qui veut s’arrêter à cette vérité de fait, et qui a la fermeté de mettre à part toute opinion , toute croyance pour laquelle il a du penchant, mais qui n’est pas certaine, l’Ordre Vital est un groupe de causes, qui, dans l’état actuel de nos connaissances, est limité logiquement entre les deux autres. S’il trouve du profit ou du plaisir à mettre en procès ces délimitations posées par le sens commun, qu’il les respecte jusqu’à ce que les progrès de l’Esprit Humain ou de la Science en aient démontré la fausseté.
XXV. De la connaissance de l’Ordre Vital, naît chez nous la nécessité de regarder la Force Vitale de chaque espèce vivante comme une individualité dont les caractères fournissent des signalements distincts. De toutes ces forces vitales individuelles Celle de l’Homme pour nous la plus intéressante, est devenue l’objet d’une science prodigieusement étendue et profonde. Dans l’Agrégat Humain , elle est liée, associée, unie avec une puissance de l’Ordre Intellectuel. Leur coïncidence et leurs coopérations fournissent le moyen de les comparer, et de découvrir entre elles non-seulement leurs différences, mais aussi leurs ressemblances. Un parallèle entre elles est devenu l’occasion de pénétrer dans l’intimité de la Force Vitale, et de deviner ses modes d’être et d’agir dans le cours de la vie, dans la santé,
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dans la Maladie. Ces ressemblances ont amené des faits et des déductions qui n’ont pu être exprimés qu’avec la langue de la Psychologie. L’ignorance de ces faits et de ces déductions, pendant le règne du Cartésianisme et durant la dominance de l’Ecole de Bichat, n’a pas permis de comprendre la valeur du Lexique Hippocratique et Galénique. Or, pour ceux qui sont étrangers à la Science, la langue n’est composée que de mots sans idées. Aussi, qu’ont pu être pour eux : notre distinction entre la Maladie et Y Affection ; la Diathèse ; la différence entre la Cause efficiente et la Cause occasionnelle; celle qui existe entre la Cause catarctique et la Cause déterminante ; la Doctrine de l’Alliance des deux Puissances du Dynamisme Humain ; la théorie des fonctions tant hygides que pathologiques qui s’exercent par le concours des deux Puissances ; la Lipothymie sans syncope ; la Psychomachie ; la Cacothélie distincte de la Cacothymie; l’Agérasie ou l’Insénescence"?..,. Qu’ont pu être ces expressions pour nos Confrères de Paris, à P époque du Broussaisisme? Elles ont été collectivement un galimatias. On ne les appelait pas autrement. Lorsque, dans le temps de la Restauration, la Faculté de Paris a été temporairement supprimée, le célèbre Ant. Dubois, père de M. P, Dubois, non moins célèbre, envoya un fils aîné qu’il avait alors, Isidore, jeune homme de grande espérance, à Montpellier, pour qu’il y continuât ses études médicales. Le séjour de cet aimable Élève ne fut pas long, parce que la Faculté supprimée fut bientôt après rétablie ; mais il profita de ce temps pour suivre les Leçons et iés Cliniques. Lorsqu’il me fit sa visite de départ , il me parla du profit qu’il avait tiré de son exil. Les paroles qui sont res-
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lées dans ma mémoire sont les suivantes : « On m’avait dit à » Paris que la Doctrine de Montpellier est un galimatias. Mais » je vois au moins avec plaisir qu’il n’est pas double; que si » cette Science est inintelligible dans mon pays, elle est très- » intelligible quand elle sort de la bouche de ceux qui l’en- » seignent. »
Depuis une quinzaine d’années , je n’avais plus entendu parler du galimatias de notre Enseignement, parce qu’à Paris nos Confrères commençaient à comprendre notre Doctrine. Cependant , malgré la ruine de la Médecine Broussaisienne, il peut y avoir quelques vétérans qui ne veulent rien entendre, et qui restent fidèles au Maître :Etsi omnes ego. On vient de m’en montrer un exemple dans un article de VUnion Médicale, 20 Avril 1852, dont le titre est : Anatomisme et Vitalisme. Au premier coup-d’oeil, j’ai vu que l’Auteur ne concevait pas que l’Anthropologie Médicale put être autre chose que l’Anatomisme. La Vie, suivant lui, a’est que l’effet nécessaire des molécules et des tissus du Corps; par conséquent, l’explication de la Vie ne peut se trouver que dans les dissections. Cette persuasion ne m’aurait pas ému, si elle n’avait pas été agressive. Mais quand j’ai lu dans cet écrit que le Vitalisme est une composition de mots vides de sens, un assemblage de dissertations creuses, et rien déplus , il est survenu dans mon Ame une réaction que je n’ai pas comprimée : les partisans de l’Anatomisme m’onL paru ressembler aux Orfèvres des anciens Païens, qui, quand ils avaient fait un Homme ou un Animal d’argent ou d’or, les regardaient comme pénétrés d’un esprit et d’une puissance divine, et leur rendaient un culte de latrie. La foi de nos
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Matérialistes ne m’a guère paru moins stupide. Dans ma vengeance, j’ai appliqué à nos Persécuteurs l’anathème de David , lancé contre les Manufacturiers de Dieux et contre les Adorateurs de pareilles Divinités : « Similes illis fiant qui faciunt » ea, et omnes qui confidunt in eis [\ ). » Il n’y avait pas longtemps que j’avais entendu chanter ce verset en faux-bourdon, et il m’est arrivé de le fredonner machinalement à nos Ennemis, qui attendent la Vie des seuls Instruments Anatomiques ; dans cette association d’idées , je convertissais par ma pensée les paroles du Psaume en cette forme tropologique : «Puissent » ceux qui croient la Vie sortir des parties anatomiques ,
» devenir eux-mêmes des Anatomies! Puissent promptement » éprouver une pareille conversion, ceux qui se fient à de » telles théories pour la Science de l’Homme ! »
J’en étais à la seconde répétition démon chant, quand au milieu du verset je me suis aperçu du nom de l’Auteur mis au bas de l’article, qui est M. Roche, l’ami de MM. Mélier , Jules Cloquet , Bousquet, et de l’excellent Pariset quand vivait. Aussitôt que j’ai lu cette signature , j’ai rengainé mon imprécation psalmistique, moins pour celui qui ne se croit qu’une Anatomie fraîche, que pour nos amis communs et pour moi, qui sommes sûrs que son Anatomie est animée d’un Dynamisme semblable au nôtre. Loin de désirer qu’il soit Une Anatomie dans mon sens, je souhaite qu’il reste tant qu’il voudra tel qu’il est, au risque de l’entendre bafouer le Vitalisme, et ajouter aux titres de Verba et voces prœtereàque nihil, qu’il
(1; Ps. cxin, V. 16.
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inflige de nouveau à notre Enseignement, celui de galimatias que lui donnait le Broussaisisme.
XXVI. Resserrons ce que nos Adversaires voulaient détruire, et ce qu’ils voulaient mettre à la place de notre Enseignement. Ce qu’ils détestaient, ce sont une différence essentiellement causale entre le Cadavre et l’Homme vivant; — la distinction radicale entre l’Homme et la Bête; — une Anthropologie qui ne peut pas se fondre avec la Zoologie ; — une Médecine qui ne découle pas seulement des Propriétés Physiques attachées à l’Agrégat Matériel vivant et mort, mais qui dérive encore des indications fournies par les deux Puissances du Dynamisme Humain, et par les lois de l’union hypostatique des trois grands Éléments de l’Homme : — un respect profond pour les idées fondamentales qu’HippocRATE nous a données sur le Dynamisme Humain, ainsi que pour l’esprit général de sa Thérapeutique, et la conservation du langage antique représentatif de la Constitution de l’Homme. — Ce qu’ils prétendaient mettre à la place de cet Enseignement, c’étaient une foi aveugle et inconcevable à cette assertion : que la Vie des Animaux et de l’Homme est le résultat nécessaire de l’arrangement des parties; — l’identité de nature entre l’Homme et les Animaux ; — une Physiologie et une Médecine Humaines fondues avec l’Art Vétérinaire ; — l’abolition de tout Ordre Causal Métaphysique dans la Nature, et par conséquent l’exclusion absolue des Causes Finales.
On a vu les erreurs dont nous étions accusés, et les progrès dont nos Adversaires se vantaient ; la surannation de nos pré-
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jugés, et la fraîcheur des nouveautés qu’ils prétendaient y substituer. On serait tenté de penser que nos Antagonistes se croient les inventeurs du Matérialisme. Ont-ils oublié combien Platon s’est élevé contre cette croyance? Long-temps auparavant, le Psalmiste avait anathématisé et flétri les Savants impies de son temps, quand il parlait ainsi d’eux dans le Psaume XLVIII, verset 42 : « L’Homme étant en honneur, oubliant la loi de » Dieu , ne l’a pas compris ; il a été mis au rang des Bêtes san 9 » raison, et il leur est devenu semblable. — Et homo cùm in » honore esset, non intellexit : comparatus est jumentis insi- » pientibus, et similis factus est illis. »
Gomme le mot Matérialisme est encore repoussant, quoique nous n’ayons ni Inquisition ni Sorbonne, mais que sans doute il offense la pudeur publique, les Sectateurs de l’Anatomisme se défendent de l’accusation qu’il exprime. Voici leur Spiritualisme : « L’Ame est l’apanage exclusif de l’Homme, et c’est elle » qui le distingue des autres Êtres de la Création. Mais cette » Ame est immatérielle comme la source éternelle et infinie d’où » elle jaillit ( de la Divinité ) ; l’Ame est immortelle. Immortelle, » elle n’est pas altérable. Inaltérable, elle ne peut pas devenir » malade. Immatérielle, nous tenterions en vain de la modifier, » et ni même de l’atteindre par nos moyens, tous matériels , de «Thérapeutique (4). » On voit que cette manière, ironique et presque dérisoire, de considérer l’Ame Humaine, fait d’elle une existence pareille à celle des Dieux d’ÉpicuRE , ■et qu’elle est bien moins sérieuse que celle de Lucrèce.
(1) M. Roche, écrit cité.
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XXVII. L’Anthropologie des Anatomistes est inalliable avec la Médecine. Quand Descartes à voulu en créer une qui découlât de l’Anatomie, il n’y a trouvé que des préceptes qui l’ont tué. Pour un Homme de sens, une Médecine de cette façon est nonseulement inconnue, mais encore inconcevable. Celle de Broussais , faite avec l’intention de la rendre Anatomique, n’a pu se fonder que sur VIrritation, qui est un Phénomène de l’Ordre Vitale, et nullement de l’Ordre Physique. Et cependant il ne peut pas y avoir un Praticien qui ne voit combien est étranglée , mutilée, étique, une Médecine toute tirée des Réactions Vitales que les Chirurgiens ont vues et décrites , après avoir étudié l’histoire des plaies et des fractures.
Il ne nous était pas possible, à nous Médecins de la famille d’HippocRATE, serviteurs de la Nature Humaine et de la Philosophie Inductive, d’accepter une Anthropologie Matérialiste et Bestiale, et dé répudier la Physiologie de l’Être incomparable où se trouvent les trois Éléments, celui de l’Ordre Physique , celui de l’Ordre Vital et celui de l’Ordre Intellectuel. Un tel échange aurait été comparé à celui de la Taupe de la Fable, qui a préféré la queue aux yeux dont elle jouissait auparavant. Notre Doctrine de la Constitution de l’Homme met en harmonie la Science Anthropologique entière avec toutes les parties pratiques delà Médecine, parce que ses Propositions Doctrinales ont été rédigées et formulées d’après l’ensemble de tous les faits historiques et pratiques; tandis que la Physiologie Humaine Anatomique, Pseudo - Science à priori , n’a pu essayer un fragment de Médecine-Pratique qu’à l’aide d’une Faculté Vitale
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qui a rendu sa Clinique une Doctrine Hybride, et a tellement rétréci sa Thérapeutique qu’elle répond à peine à la trentième partie des besoins.
XXVIII. Voilà la position où nous nous sommes trouvés pendant le premier quart du siècle courant : d’une part , Paris se créant une Anthropologie, sans avoir une idée arrêtée des Moyens Philosophiques nécessaires pour la construire; incapable de trouver en soi la prudence modeste de chercher ailleurs ce que des besoins antérieurs avaient fait découvrir; se persuadant sincèrement qu’en vertu des privilèges de la Centralisation, ses opinions devaient faire loi, comme la langue et les modes : d’une autre part, Montpellier, peu disposé à reconnaître ce droit, attentif à éloigner de la Science toute hypothèse, et convaincu de la réalité de ses acquisitions jusqu’au martyre.
XXIX. Il n’y eut pas de polémique régulière et publique entre les deux Écoles. Paris ne s’avisa pas de réfuter en forme la Doctrine de notre Faculté, et il n’est pas difficile d’en imaginer la raison ; mais on l’attaqua en injures, en détractions, en épigrammes. Chez nous, on ne veut, on ne sait pas se servir de pareilles armes : on ne s’y bat que pour des principes médicaux, et les arsenaux pour cette guerre sont dans les faits et dans les arguments. Les vivisections , tant prônées à cette époque, ne nous intéressaient guère que sous le rapport de la Zoonomie générale : or, un des premiers préceptes de cette Science, c’est de n’avoir de la confiance que pour chaque espèce. Toute Physiologie particulière est sui generis. La nôtre est celle
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de l’Homme. Les vivisections ont peu de valeur pour notre instruction : si elles sont étrangères à notre sujet, elles sont comme non avenues; si elles fournissaient des déductions contraires à notre Doctrine, elles nous prouveraient qu’il faut s’attacher à l’Homme, et ne pas se distraire; si elles concordent avec notre Science, elles sont superflues. Mais nous n’oublions jamais l’importance de la Zoonomie générale, qui dans toute son étendue est la Science de l’Ordre Vital, aussi indispensable que la Physique et que la Psychologie.
Pour ce qui a rapport à la Médecine Pratique, Pinel et Broussais ont été le sujet d’une étude sérieuse. 11 est bon de savoir pourquoi Montpellier n’a pas écrit spécialement contre eux,
Pinel n’a presque pas traité la Pathologie au point de vue de la Clinique. Dans sa Nosologie comme dans ses Observations, les faits sont ordinairement des récits d’Histoire Naturelle; l’Auteur n’avait pas assez réfléchi sur la Constitution de l’Homme pour être en état de nous instruire relativement à leur Pathogénie. Quant à sa Thérapeutique, elle n’était guère plus forte que celle de Stahl. D’ailleurs, il a été trop respectueux envers Barthez pour qu’il n’eût pas des droits à nos égards
Quanta Broussais, malgré la rapidité de sa réputation, malgré l’étendue et l’éclat d’une vogue qui a pu être appelée la gloire, jamais l’excentricité de sa Médecine n’a paru nous séduire. Son esprit, sa verve, sa logique entraînante nous laissaient froids et sans persuasion , parce qu’il n’avait jamais eu la moindre aptitude à concevoir la Médecine Hippocratique et l’Anthropologie qui en découle. Il n’était pas homme à étudier
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ce qu’il n’aimait pas : aussi son instruction médicale fut trèsmédiocre et fractionnaire. Ses préférences étaient pour les dissections et pour les pansements. De toute la Métaphysique de l’Ordre Vital, il ne concevait que Y Irritation et les suites corporelles de ce phénomène : il a voulu réduire à cela tous les actes de la Vie Humaine Pathologique.
Une Médecine aussi étroite , étrangère à la contemplation du Dynamisme Humain, et contraire aux règles de la Thérapeutique formulée par Barthez , nous fit penser qu’elle ne serait pas de longue durée. Ses succès nous étonnaient, mais nous restâmes convaincu d’une chute que le sens commun clinique et le temps amèneraient sans effort. Personne ici ne se donna la peine de faire une réfutation en forme de cette doctrine : un gros livre sur cette matière serait tombé dans un oubli qui attendait les deux adversaires. Cependant la Faculté devait préserver les Élèves de cette épidémie : il fallut donc faire des Leçons extemporanées et volantes appropriées au-moment, entremêlées avec celles de l’Enseignement habituel.
XXX. Dans le temps de la plus grande ferveur du Broussaisisme, des Élèves de Paris vinrent ici pour endoctriner les nôtres. Cette mission ne fut pas tout-à-fait sans fruit ; mais l’effet se borna aux individus atteints de la contagion : nonseulement le mal ne s’étendit pas, mais il avorta même dans la plupart des infectés.
Un des zélés les plus ardents, qui avait pris son grade à Paris, se présenta à notre Faculté, muni seulement du certificat de ses examens et cachant le dernier acte probatoire, pour
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soutenir ici une thèse écrite dans le sens de la nouvelle Médecine. Le jeune homme ne manquait ni d’esprit, ni d’aménité, ni de formes intéressantes. Il ne fut nullement maltraité; il passa comme tant d’autres, presque inaperçu , sans bruit , sans scandale.
A cette époque, deux journaux de Médecine de la Capitale étaient à quelques égards une espèce de- Charivari contre la Faculté de Montpellier. Deux [jeunes Médecins, Boisseau et Urbain Coste, qui avaient de l’esprit, de la malignité, du trait, grands partisans du Broussaisisme, et par conséquent étrangers à la Médecine Hippocratique, ne tarissaient pas contre les expressions helléniques de cette vraie Science et contre les Principes de la Philosophie Naturelle Inductive. Des moqueries, des sarcasmes ne paraissaient pas dignes d’une riposte. Quand ces Ennemis lâchaient une plaisanterie contre une citation de Bacon , ou qu’ils riaient à gorge déployée sur le mot Diathèse, sur la différence entre Pathema et Nosos, nous étions prêts à leur donner deux sous pour récompense.
Je conviens qu’une escrime au fleuret n’est pas digne d’une grande École. Je ne nie pas que la force d’inertie, tant louée alors par quelques Membres de la Faculté, ne soit parfois le meilleur moyen de défense. Cependant une impassibilité complète , quand elle est aiguillonnée, me paraît avoir des inconvénients. Le Public, témoin des agaceries, n’est pas en état d’interpréter la tolérance de ce Corps : il est tenté .de la prendre pour de l’impuissance. Ce qu’il y a de pire, c’est que l’Autorité ne juge souvent que d’après ce même Public. Je ne voudrais certainement pas qu’une Faculté descendît jusqu’à ferrailler
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contre des journaux ou contre un particulier ; mais je désirerais que de temps en temps elle fit connaître aux Lettrés de tous les rangs quel est l’état de la Science, principalement sur les points contestés, et quels sont les établissements sur lesquels sa Doctrine est fondée, afin que la vérité protestât sans cesse contre les opinions journalières. La nôtre se contenta de fortifier continuellement l’Enseignement interne, et parut ne pas faire cas du qu'en dira-t-on.
Il en arriva que nos Ennemis surprirent l’Autorité. En pleine Restauration, elle prit au pied de la lettre les calomnies sous lesquelles nous gémissions* et elle disposa tout légalement pour que notre Logique didactique fût intervertie; que la Méthode Philosophique expérimentale fut remplacée par la Méthode Hypothétique; que T Anatomie exerçât une prépondérance ; qu’à la place de l’idée Hippocratique relative au Dynamisme de l’Homme, l’Anatomisme, l’Organicisme, le Gallisme et le Broussaisisme fussent professés , et que l’Homme ne fût dans la Nature que le premier des Hominiaires ou Vertébrés, le premier des Hôministes ou Mammifères, et que le genre Hominien, caractérisé comme Bimane , fût mis immédiatement au-dessus des Quadrumanes.
A qui devons-nous la tentative de substituer, "dans une Faculté de Médecine, la Physiologie Bestiale, à l’Anthropologie ; le Matérialisme Anatomique ou Organicien, à un Dynamisme Hippocratique, où une Puissance de l’Ordre Yital et une Puissance de l’Ordre Intellectuel sont unies pour opérer la Vie Humaine ; la persuasion arbitraire de considérer la Vie Humaine comme une suite nécessaire et phénoménale de l’instrumenta-
tion du corps, à une déduction logique et nominale de causes expérimentales d’ordres différents et supérieurs ; la conviction que toutes les Causes de la Yie ont la même destination que les substances palpables, au doute salutaire qui nous donne de l’espérance, et qui se convertit de jour en jour en certitude, à mesure que l’on s’enfonce davantage dans l’étude de l’Homme : à qui devons-nous la tentative de cette substitution? — A un Évêque Catholique, à I’Évêque d’Hermopolis , Ministre de Louis XVIII et de Charles X. Que Dieu me préserve de croire que ce pieux Prélat ait eu cette intention ! Il a été trompé. Voilà pourquoi je fais des vœux pour que la connaissance que nous avons de la Constitution de l’Homme, mise en opposition avec celle des Animaux, entre dans l’Instruction Première ; pour que l’étude de l’Histoire Naturelle soit étroitement liée à celle de la Psychologie, de la Morale et de la Physique la plus transcendante ; enfin, pour que nos Élèves, obligés d’étudier cette Force Vitale Humaine, dont la Doctrine est la connaissance fondamentale delà Médecine Interne, puissent trouver dans le parallèle des deux Puissances du Dynamisme Humain, une source d’analogies capables de corriger celles qu’on s’est accoutumé à chercher uniquement dans l’Art Vétérinaire. Je ne prétends pas que notre Enseignement sorte de sa sphère; mais, comme nous sommes instruits de toute l’étendue de la Science de l’Homme, jesouhaite que le Public sache qu’en Médecine, nier le Principe Hippocratique dont je parle , est un acte d’ignorance.
XXXI. Je ne puis pas entrer dans les détails de ce qui s’est passé lors de cette entreprise : le souvenir m’en est trop pénible.
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Je dois m’arrêter au résultat. La majorité de la Faculté ne tarda pas à s’apercevoir du danger. Dès qu’on vit qu’il s’agissait d’un envahissement subreptice, on se tint en garde contre cette guerre intestine. Chacun se rendit compte de' ce qu’il enseignait pour être en état de défendre ce qu’il possédait scientifiquement , et de faire bon marché de ce qui n’était pour lui qu’un dépôt de confiance. De cette manière, l’Enseignement s’est considérablement renforcé : on a senti l’importance d’une Philosophie Naturelle Rigoureuse appliquée à l’étude de la Science de l’Homme. On a pu disputer pied à pied toutes les Propositions Anthropologiques et Médicales qui avaient été attaquées. Quelle a été la terminaison de la lutte? Une Didactique plus profonde , plus ferme, plus lucide, plus compacte qu’elle n’avait jamais été dans cette Faculté; un caractère plus décidé et plus explicite en faveur de notre Doctrine , dans les épreuves et dans les Thèses des Concours ; un commencement de conversion dans les Apôtres chargés de nous rendre Organiciens, conversion qui probablement aurait été complète si la Providence n’avait pas disposé de la Mission et des Missionnaires ; une extension et un commencement d’intelligence de notre Anthropologie dans les pays étrangers, à Édimbourg, à Londres , dans la Belgique, en Allemagne, à Turin, à Florence, en Espagne ; une compréhension et une vraie considération progressives à Paris même.
L’insuccès de cette tentative n’a pas découragé nos Ennemis. Dans le milieu du règne de Louis-Philippe , ils s’adressèrent encore au Gouvernement, en 1840, pour demander plus d’Anatomisme, c’est-à-dire plus d’Organicisme et de Matérialisme
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pour la Faculté de Montpellier. Heureusement, le Ministre de l’Instruction Publique, M. Cousin, persuadé que les vérités abstraites acquises par une Philosophie régulière, sont aussi nécessaires pour la connaissance de l’Homme vivant, sain ou malade, que peuvent l’être les vérités évidentes révélées par la dissection des cadavres, refusa de s’associer à cette nouvelle tracasserie, qu’il regarda, sans doute, comme aussi contraire à la Science, qu’injuste à l’égard de ceux qui la cultivent et propagent si consciencieusement. Au reste, il avait vu avec une grande satisfaction ce que M. Guizot avait fait quelque temps auparavant, pour accroître dans la même Faculté l’Élément Métaphysique, comme compensation de l’Élément Anatomique : on pense bien que je fais allusion à la création de la Chaire de Pathologie et de Thérapeutique Générales.
XXXII. Cette persécution ne nous fut connue qu’en 1847; mais, dès 1845, nous ne pouvions pas méconnaître un acte d’hostilité contre Montpellier dans le Congrès Médical imaginé à Paris, tenu et animé par des Docteurs de Paris, et dirigé par une majorité élevée à Paris. On y mit en question l’utilité de conserver notre Faculté. Qui aurait osé plaider logiquement et pertinemment l’affirmative? 11 y aurait fallu deux choses : premièrement, un Orateur capable de présenter le service que doit rendre notre Enseignement au Public, en conservant et en perpétuant la seule Doctrine Anthropologique qui puisse ériger la Médecine pratique et la Médecine légale en une Science unitaire, dépouillée d’hypothèses, philosophiquement expérimentale et progressive, la seule qui puisse servir de sujet
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propre à recevoir et à faire prospérer les greffes de la Morale et de la Religion ; — secondement, — ce qui était aussi indispensable —, un Auditoire dont la majorité fût composée d’Hommes éclairés et impartiaux, en état de bien entendre la matière et de comprendre la différence des diverses Doctrines. Or, pouvions-nous espérer que ces deux conditions se rencontreraient dans cette Assemblée ?
Nous savons bien que quelques voix généreuses se sont fait entendre pour leur Mère : mais elles se perdaient dans une réunion très-mal disposée, où nous ne pouvions trouver de sympathie ni dans les cœurs ni dans les têtes. Heureusement, le Ministre , M. db Sàlvandy, qui connaissait assez la réelle Constitution de l’Homme pour deviner la vraie Médecine, et dont l’Ame avait de l’aversion pour les intrigues perverses , s’expliqua ouvertement sur son estime pour notre Enseignement, et la persécution fut au moins suspendue.
Le Congrès Médical ayant mis en question l’utilité des Facultés de province, M> de Sàlvandy conçut une Loi relative à l’Enseignement et à l’Exercice de la Médecine. Une Commission fut nommée, à la fin de 1845, pour que les Médecins pussent préparer les discussions qu’elle devait Occasionner dans les Chambrés. Les questions proposées furent toutes administratives : on avait évité tout ce qui aurait intéressé la Science. Le Ministre fit apercevoir quelque sympathie pour Montpellier; non-seulement il ne trouva pas d’écho dans l’Assemblée, mais il dut y apercevoir de la répulsion. Cela me confirma dans l’idée que nous n’étions nullement connus. Je m’en plaignis dans les Lettres qui furent imprimées en \ 846, et qui étaient