CCXXXVIII
INTRODUCTION
Continuons de voir l’attaque dirigée contre la Raison Philosophique. « Qu'est-ce que c'est que l'Homme ? Elle a répondu :
» L’Homme, composé d’Ame et de Corps, n’est un que d’une » manière morale impropre et accidentelle. » — Je ne sais pas sur quelle idée de cette proposition porte la censure. Quel qu’en soit l’Auteur, on ne peut pas méconnaître qu’il avait en vue de distinguer la Science Physique d’avec la Science Métaphysique particulière. Puisqu’il reconnaît deux substances différentes, une Ame et un Corps, d’ordres radicalement distincts, il a pu dire : L’Ame Humaine et le Corps ne sont pas réunis par une attraction aveugle et nécessaire, analogue à celle qui opère la cristallisation en sel, lors de la rencontre d’un acide et d’un alcali; mais cette union temporaire, dont la durée est la Vie, obéit à des lois d’un ordre autre que l’Ordre Physique : il n’y a pas une nécessité aveugle et infaillible, mais une convenance relative à un but ou moral ou vital. L’événement n’est pas venu ratione entis, mais ratione moris ; non pas selon les lois de la Physique, mais suivant celles des Ordres Métaphysiques. Or, je ne vois pas ce qui nous empêcherait de parler ainsi, dans ce sens : ni la Philosophie Inductive, ni la Foi Chrétienne ne me le défendent.
« Pour Platon , l’Homme n’est qu’un Esprit qui a pour appen- » dice le Corps. Aiebant , — dit Cicéron en parlant des Platoni- » tiens —, appendicem Animi esse Corpus . Ce qu’un Philosophe «Catholique de nos jours a répété avec plus d’élégance et de » grâce, mais non pas avec plus de vérité, en disant : L’Homme est «uneIntelligence servie par des Organes. L’une de ces définitions «vaut l’autre ; elles sont toutes les deux radicalement fausses. »
INTRODUCTION
Dans ce trait, il faut remarquer deux idées : 4 0 la répétition ou le plagiat de la Définition de Platon; 2°la fausseté de la Proposition Doctrinale.
4 0 D’abord , je suis bien surpris que le P. Ventura trouve dans la Définition de Bonald une répétition de celle de Platon. J’y trouve, moi, une grande différence. La formule de celle de Platon rappelle une des hypothèses favorites de ce Philosophe, savoir : la persuasion où il était que les Ames sont les premiers Êtres de la Création* que, par conséquent, un Agrégat Vivant est tel en vertu d’une Ame antérieure qui l’a formé. Cette opinion a été soutenue surtout dans le Dixième Livre Des Lois de Platon. « Il me paraît , — dit un interlocuteur de ce Dialogue — j «que presque tous ces Philosophes ont ignoré ce que c’est que «l’Ame, et quelles sont ses propriétés. Il n’ont pas vu qu’en «tout le reste, et surtout quant à l’origine, elle est un des » premiers Êtres qui ait existé, qu’elle a été avant les Corps, « et qu’elle préside plus qu’aucune autre chose à leurs divers «changements et combinaisons (4). » Si Platon a dit que dans l’Homme le Corps est un appendice de l’Ame, il n’est pas possible qu’il l’ait fait.dans l’intention de donner une définition de l’Homme : il s’entendait trop en définitions, pour qu’il eût voulu désigner ainsi l’Homme, puisque cette formule appartient à tous les Êtres Vivants, d’après son idée générale. Or, cette opinion , objet capital de cette proposition, se trouvet-elle répétée dans la Définition moderne que j’ai acceptée, com-
(1) Traduction de Dacier , dans la Bibliothèque des Anciens Philosophes. Paris, 1771, in-12 : T. VII, p. 236.
INTRODUCTION
mentee et consacrée dans mon Enseignement? Non certes; une pareille hypothèse n’est nullement soupçonnée dans la phrase que je défends. Ce n’est pas que je veuille rejeter la haute pensée de Platon, qui est une manière d’énoncer dans la Nature l’Ordre Intellectuel et l’Ordre Vital, réunis dans une notion commune , comme est l’opposition de la catégorie des Causes Métaphysiques avec celle des Causes Physiques, opposition établie par Bacon : mais la pensée du Philosophe Grec, qui est l’antériorité de l’Ame au Corps, n’entre pour rien dans la Définition du Philosophe Français.
2° Examinons maintenant l’idée de fausseté que le P. Ventura trouve dans la Définition dont il s’agit. Afin d’apercevoir le fond de sa pensée, continuons la tirade. « Pour Platon aussi,
» et plus tard aussi pour Descartes , l’Ame n’est unie au Corps «que comme le moteur est uni au mu, comme le batelier est »uni à son bateau : union, comme vous le voyez, M. F., la » plus éphémère, la plus accidentelle, la plus vaine qu’on puisse «imaginer; car le principal et Y appendice, le maître et le ser- Dviteur, le moteur et le mu , le batelier et le bateau, ne sont » pas un, mais deux ; ce qui, par rapport à l’Homme, est «complètement faux, l’Ame et le Corps étant unis à l'Homme » d'une manière substantielle. »
Pesons toutes les Propositions de Platon , de Descartes , de Bonald, que le P. Ventura rejette comme fausses , et cherchons à trouver dans sa période quelle est l’idée avec laquelle il prétend tout abattre.
Estr-il bien vrai que Platon et Descartes ont dit que l’Ame n’est unie au Corps que comme un moteur à un mu ? Des hommes
introduction.
de cette gravité n’auraient vu dans l’Homme qu’une,substance mouvante qui en met une autre en mouvementI Si cela est écrit, je ne puis en connaître le vrai sens qu’en lisant, d’un bout à l’autre, le texte de la composition où une telle phrase a été placée. Sans l’enchaînement d’idées formant une pensée entière, une telle Proposition serait insignifiante.
Mais supposons qu’un Interlocuteur fût en contestation avec un autre, sur la question de savoir si le Matérialisme est plus ou moins sensé que le Spiritualisme, je ne serais pas surpris que le Spiritualiste dît a son Adversaire : Tout ce qui est corporel dans l’Homme, est inactif, immobile, incapable de mouvement spontané; l’Ame qui l’habite est le moteur de cette instrumentation mue. Mais cette assertion, qui doit certainement faire partie de l’histoire de l’Homme, peut-elle être taxée de fausseté radicale? Je ne la trouverais indigne ni de Platon, ni de Descartes : elle ne pourrait blesser qu’un Matérialiste enragé.
Une chose qui m’étonne, c’est que le P. Ventura se plaise à prendre pour une proposition positive, directe, naturelle, une proposition figurée, rédigée en similitude, en allégorie ou en métaphore. Il en arrive que, quoique la proposition tropologique soit instructive et agréable grâce à la fiction, et ne trompe personne, notre Censeur a l’air de prendre ces figures au sérieux et à les signaler comme des faussetés. Il a certainement trop d’esprit pour ne pas savoir la valeur de ces tours de Rhétorique ; mais’ est-il permis en Polémique Scientifique d’altérer ainsi la valeur des expressions, lorsqu’en conscience on sait très-bien à quoi l’on doit s’en tenir?
Suivant lui, l’image du batelier et de son bateau, considérés comme l’Ame Humaine qui gouverne son Corps, est, ainsi qu’on vient de le voir, une proposition fausse, parce que le batelier et le bateau sont deux, et que l’Homme, composé de l’Ame et du Corps, est toujours un; et ce mot d’tm, employé en diverses acceptions, est le pivot d’une argumentation dans un Sermon Chrétien.
En lisant le Traité de l'Ame (T Aristote , j’ai remarqué une comparaison incomplète entre la destination d’un passager dans un navire, et celle de l’Ame Humaine dans l’Agrégat Vivant, où,elle remplit sa mission morale. Quand j’ai voulu entreprendre mes Leçons sur: la Doctrine de l’Alliance des deux Puissances du Dynamisme Humain, j’ai profité de l’idée du Philosophe : j’ai assimilé l’Homme exécutant sa vie à un vaisseau de l’État qui fait un voyage de long cours : ce Vaisseau, voguant dans les mers, est un grand Agrégat qui vit, se dirige lui-même, se conserve, fait diverses actions, dont les unes sont dans son intérêt , les autres dans l’intérêt de l’État qui l’avait envoyé. Cette mission est comme Une Vie ; Humaine, Ce grand corps est mu pour un Passager qui est chargé de ses intérêts propres et de ceux de ses commettants, mais qui ne connaît ni la construction du navire, ni l’art de le mettre en mouvement, ni celui d’en conserver la substance, les parties élémentaires, les agrès, etc. La construction, la mise en mouvement, la conservation intime, sont du ressort d’une Puissance collective que nous appelons l’Équipage. Pour le voyage j il faut un accord entre le Passager et l’Équipage. Mais comme l’Équipage et le Voyageur sont distincts , et que, par conséquent, ils peu-
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vent différer entre eux en moyens, en intérêts, en tendances, le voyage peut présenter des accidents, des physionomies, des sinistres, des péripéties, des terminaisons, des catastrophes : l’Histoire d’un Périple a de la ressemblance avec la Vie Humaine. J’ai donc pu indiquer une analogie entre le Vaisseau voguant et l’Homme, puisque l’Homme est, par son Agrégat Corporel, un Navire; par son Ame Pensante, un Passager préoccupé de ses projets, de son ambition, des missions qui lui ont été confiées ; par sa Force Vitale et ses fonctions biotiques, un Équipage dont les intérêts, combinés avec ceux du Passager, donnent à sa durée des événements éventuels , où se trouvent les faits de tous les Ordres , tantôt Physiques, tantôt Vitaux, tantôt Intellectuels , tantôt Mixtes , de diverses maniérés.
Aucun de mes Auditeurs ne s’est trompé sur la valeur de cette similitude ; personne n’a cru que je voulais donner à chacun des Éléments de l’Homme une existence indépendante, libre, qui pût aller et venir, changer de maître, user de l’avantage des substitutions, etc. Personne n’ignore les limites de toute comparaison en Logique et en Rhétorique. On nous comprend et la Doctrine se répand. Cependant, si le P. Ventüra le savait, il crierait haro! sur mes Leçons. Il trouverait tout cela radicalement faux, et attaquerait cette Philosophie Inductive avec autant d’éloquence que les Matérialistes ont employé de bouffonnerie contre le Vitalisme.
Mais quelle est donc l’idée qui doit le mieux faire connaître l’Homme, dont l’expression serait sacramentelle, et qui saurait expliquer toute la Vie Humaine? Le Lecteur l’a vu à la fin du