JÉSUS
Première difficulté.
Les généalogies de Joseph et de Marie depuis Zorobabel paroissoient faites à plaisir ; car où les évangélistes auroient-ils pu découvrir la suite des aïeux de ces deux personnes , qui étoient pauvres et d'une condition abjecte ?
Réponse.
Us Font trouvée dans les tables généalogiques qui se conservoient parmi les Juifs.
Jamais peuple ne fut plus soigneux de ses généalogies que les Hébreux.
Ce n'étoient pas seulement les descendants de Lévi , à qui la naissance étoit un titre pour être élevés à la qualité de prêtres ou de ministres du Seigneur, qui avoient cette attention* Les Israélites des autres tribus étoient également jaloux de conserver la suite de leurs ancêtres : la gloire et l'intérêt les engageoient à ce soin^ ils tenoient avec raison à grand honneur d'être membres du peuple de Dieu , d'être les héritiers des promesses faites aux patriarches : d'ailleurs comme la loi vouloit que les héritages ne sortissent point des familles , il leur étoit important de pouvoir constater leur consanguinité avec certaines personnes pour montrer qu'ils avoient droit
d'en hériter : de là vient qu'on trouve dans les livrçs saints, non-seulement les généalogies des rois et de ceux qui occupoient les premières dignités de 1 état , mais encore celles des hommes du commun*
Àchan, qui fut lapidé pour avoir retenu quelque chose des dépouilles dç Jéricho, étoit un simple Israélite : on nous en donne toutefois la généalogie ; on nous dit qu'il étoit fils de Charmî , fils de Zabdi , fils de Zaré ou Zara : ce dernier étoit tm des fils que le patriarche Juda avoit eu de Thamar.
Judith " , avant qu'elle eut délivré Béthu- Be, n'avoit rien qui la distinguât : on pousse cependant sa généalogie jusqu'à son seizième aïeul.
Les descendants de Zorobabel tombèrent dans une condition privée; car nous ne trouvons rien dans les livres saints ni dans Joséphe qui nous fasse connoître qu'ils aient conservé quelque chose de la splendeur de leurs ancêtres : l'auteur des Paralipomènes * n'a pas laissé de nous en conserver une liste jusqu'à l'oniième depuis Zorobabel.
On voit dans Néhémïe que tous ceux qui revinrent de la captivité de Babylone , à l'exception d'un petit nombre , prouvèrent par leurs généalogies qu'ils étoient véritablement
* Châp, 8 , v. t. — ? Iir. i , ch. 3.
SAINT MATTHIE0. 3*7
enfants de Jacob : tau* firent connoltre leurs races et la maison de leurs pères*
Après ce que nous venons de dire on ne sera pas surpris de trouver dçs tables généalogiques dans toutes les tribus et dans toutes les conditions parmi les Hébreux : prouvons à présent que saint Matthieu a eu entre les mains celle de saint Joseph.
i° Nous apprenons d'Hégésippe (i), qui vivoit au second siècle, que du temps de Demi* tien et de Trajan il y avoit encore des parents de' Jésus-Christ publiquement reconnus pour être issus de David : ils n'auroient point été reconnus pour tels s'ils n'avoient eu des titres pour prouver leur descendance de ce prince. Saint Matthieu se sera aisément procuré la table généalogique que ces parents du Sauveur, qui en étaient aussi les disciples , avoient entre les mains.
a# Saint Matthieu n'étoît pas dans la nécessité de nous donner la liste des aïeux de Jésus* Christ; il pouvoit commencer son|érangile* Comme saint Marc et saint Jean , par la prédication de ce divin Sauveur : c'est donc uniquement parée qu'il avoit entre les mains une généalogie authentique de Jésus-Christ i qu'il a pu se déterminer à la rapporter.
(i) Dans Ensel>e , Histoire ecclésiastique, Ut. 3, ch. ip «t 3*.'
5a8 RÉPONSES CRITIQUES.
3° Si cet évangéliste avoit donné une généalogie feinte et supposée il eût dès l'entrée décrédité son ouvrage , puisque les Juifs parmilesquels.il vivoit, dans la langue desquels il écrivoit , auroient d'abord reconnu la supposition et la fraude.
4° Un imposteur ne chajrge.pas son ouvrage de circonstances qui ne sont pas nécessaires , parce qu'elles serviraient à découvrir sa fourberie. Saint Ma ttbièu écrit que Salmon a engendré Booz de Rabab : cette circonstance de l'épouse de Salmon ne se lit en aucun endroit de l'ancien Testament -, elle netoit pointnécessaire pour donner la généalogie du Sauveur ; il faut donc que cet évangéliste Tait trouvée dans la table généalogique des descendants d'Abraham par David.
. 5* Si saint Mattbieu avoit voulu feindre une généalogie pour la troisième classe, ne lui auroit-il pas été plus commode et plus sûr de prendre les descendants de Zorobabel jusqu'à }a douzième génération ^ qui sont dénombrés dans le troisième chapitre du premier livre des Paralipomènes ? C'est cependant ce qu'il n'a pas fait. Les descendants de Zorobabel sont entièrement différents chez loi de ceux qui sont rapportés dans le livre que nous venons de citer.
6° Saint Mattbieu et saint Luc n ont eu d'autre dessein que de nous prouver que
Jésus étoit fils de David, quoique l'un et l'autre nous aient averti que Josèphe n 'était pas son père. Cela supposé, je raisonne ainsi, ou ces deux évangélistes ont dit la vérité P ou ils ont été des fourbes et des imposteurs -, s'ils ont dit la vérité, il n y a plus de difficulté ; s'ils ont été des imposteurs , à. moins que de les supposer insensés, ce que leurs ouvrages ne nous permettent pas de penser deux, ils ont du fabriquer des généalogies qui s'accordassent avec leur dessein , et qui par conséquent fissent connoître que Jésus étoit fils de David, de maaière que de leur temps cela ne souffrît aucune difficulté. Si ces généalogies ne souffroient alors aucune difficulté, elles n'en doivent point souffrir aujourd'hui, et nous devons n'attribuer les embarras et les obscurités que nous y trouvons à présent qu'à l'ignorance où nous sommes des coutumes des Juifs qui étoient pour lors universellement connues. U étoit en effet alors si constant que Jésus descendoit de David , que les Juifs l'avouent dans le Tbalmud , où l'on lit que Jésus de Nazareth "(i) avoit droit au royaume, et qu'ils l'ont crucifié le soir de Pâques : Quod Jésus Zazarenus prôpinquus erat regni, et suspenderunt eum in vesper'â Paschœ.
(x) Titre Sanhédrin , folio 4a de la première édition de Venise. ... -^
35o RÉPONSES CRITIQUES.
On sait que le Thahnud est un recueil de toutes les traditions des docteurs juifs, que le rabbin Juda ramassa en un seul corps, Fan 190 de notre ère, de peur que par la dispersion des Israélites et la ruine de leurs écoles elles ne Tinssent à se perdre et à s'oublier dans sa nation.
Les Juifs, qui avoient été si soigneux de leurs généalogies jusqu'au temps dé Trajan , négligèrent par après de les conserver; car les thalnmdistes (1) se plaignent amèrement de la perte du livre des généalogies ou des familles. On Toit par ces paroles qu'on tenoit chez les Juifs un registre public des familles, comme on tient parmi nous un registre public des baptêmes.
Seconde difficulté..
Saint Matthieu montre une grande ignorance en omettant dans cette généalogie les rois Ochosias, Joaset Amaaias, qui dévoient y entrer.
Réponse.
On ne peut imputer % l'ignorance l'omission de ces trois princes. Les Juifs étudioient les saintes Ecritures dès l'enfance. Cétoit ,
(1) Traité Pesachin , c'est-à-dire les Pâques.
Skiff T MATTHIEU. 33ï
je ne dirai pas un dès livres qu'ils lisoient le plus , mais leur unique livre. Josèphe dit que tous les Juif», dès leur plus tendreenfance(i), regardent leurs livres i comme divins , qu'ils persévèrent constamment dans tout ce qui y est contenu , et qu'ils meurent avec plaisir pour en soutenir la vérité. On ne peut donc raisonnablement croire que saint Matthieu , qui étoit Juif, n'ait pas connu ces trois rois. Ajoutez à Cette présomption que Ton remarque un dessein dans cette généalogie.
i° Dans le* partage qu'on en fait en trois classes égales. •
a° Dans l'attention que l'on a de commencer ces trois cjasses par des époques fameuses dans la nation : la première , par Abraham , qui en a été le père ; la seconde , par David , qui a été la souche de la maison royale; la troisième, par la^captivité de Babylone, qui fut comme le renouvellement de la nation.
3* Par le soin de faire trouver dans cha* que classe un personnage distingué. Abraham commence la première. On met David à la tète de la seconde 9 quoiqnll ait déjà été placé à la fin de la première $ enfin on termine la troisième par Jésus.
4# Par l'application à faire remarquer Da-» vid , non-seulement en le plaçant dans deux
(i) Lïr. x , contre Appion, pag. 10S7.
53a RÉPONSES CRITIQUES.
classes, mais encore en loi donnant le titre de roi , qu'on ne donne à aucun autre de la seconde classe , quoique tous ceux qui la composent aient aussi régné, parce que c'était de la maison de David que devoit naître le Messie. Ce n'est donc pas un ignorant qui a tracé cette généalogie $ car un ignorant écrit au hasard , et n'a point de dessein.
Troisième difficulté. *
• Pourquoi omettre trois personnes dans une généalogie pour l'arranger dans. un ordre arbitraire? N'eût-il' pas été plus convenable de n'y faire aucun retranchement ?
Réponse*
Saint Matthieu, en partageant cette généalogie en trois classes égales ., qui commencent toutes par quelque époque célèbre , paroît avoir voulu soulager la mémoire , et donner plus de facilité de la retenir. Au reste , en omettant quelques personnes dans la généalogie qu'il rapporté, il n'a fait que suivre l'usage de sa nation , car on ne trouvera peut-être pas dans les auteurs sacrés deux généalogies complètes et entières lorsqu'elles renferment un espace de temps considérable.
Esdras , dans sa généalogie , omet sept de
ses ancêtres , en sautant d'Amarias à Àchitob second , père de Sadoc second , ainsi qu'on s'en convaincra en comparant les cinq premiers versets du chapitre 7 d'Esdras, avec les versets 3 jusqu'au i5 du chap. 6 du premier des Paralipomènes.
Dans le même chapitre du même livre , ou verra que dans la liste des descendants d'Aaron on en a omis quelques-uns que Ton retrouve dans Josèphe.
La généalogie de Saûl , pour un espace de huit cents ans , ne nomme que sept personnes aux versets 3 et 5 du chap. 6 du premier des Paralipomènes. Depuis Ma rdochée jusqu'à Je* mini ou Benjamin , qui vivoit douze cents auparavant , on n'en nomme que quatre au verset 5 du second chapitre d'Esther. Depuis Ruben jnsqu a Béera , qui fut emmené captif par Téglatphalasar , on ne nous donne que douze générations pour remplir un espace de plus de mille. ans. Dans la généalogie de Judith, on ne met que seize génération^ pour un espace à peu près égal. En fixant, comme on le fait communément , la génération à trente- trois ans, on voit évidemment qu'il y a bien des degrés omis dans ces généalogies.
On trouve pareillemerit des généalogies imparfaites et tronquées dans les auteurs profanes. Eusèbe nous apprend dans sa chroni-
que que depuis Perdicas premier jusqu'à Alexandre-le-Grand , il y a eu vingt rois de Macédoine de la même famille , parmi lesquels ou compte trois Perdicas, quatre Àmyntas, deux Àrchélaûs^ deux Philippe > trois Alexandre. Justin , qui écrit l'hislofre de ces rois , n'en nomme que neuf , depuis Perdicas jusqu'à Alexandre-le-Grand. Eosèhe compte neuf rois d'Athènes ou générations , depuis Erectée jusqu'à Codrus, et Justin n'en nomme que quatre. Hérodote ne parle que de quatre rois des Mèdes ; savoir, de Déjocès, de Pbraortès, de Cyaxarès et d'Astiagès. Diodore de Sicile en marque dix, Eusèbe et Syncelle huit*
Mais pourquoi retrancher Ochoeias , Joas et Àmasias plutôt que d'autres? Nous demandons à notre tour pourquoi d'autres plutôt que ceux-là ? Une difficulté que Ton peut former contre toute disposition que Ton voudra prendre n'en combat aucune en particulier.
Quatrième difficulté.
Si Ton justifie saint Matthieu sur rémission de ces trois rois , on ne pourra l'excuser de n'avoir placé dans la seconde classe que treize générations., quoiqu'il en annonce quatorze pou^ celle-là comme pour les deux autres.
Réponse,
II est dit au premier livre des Paralipomènes ' que le roi Josias eut quatre fils , Johanan 9 Joachim , Sédécias et Selluua , que Joacbim «fut père de Jéchonias. Saint Matthieu n'a donc pas pu dire que Jéchonias étoit fils de Josias , puisqu'il en étoit le petit-fils.
La plus grande partie des commentateurs estime qu'il y a une omission en cet endroit, et que pour faire les quatorze degrés de cette classe, il faut placer Joachim entre Josias et Jéchonias , comme sans doute saint Matthieu Faroit fiait. Plusieurs raisons nous empêchent d'être de kur sentiment*
Est-il vraisemblable que dès le troisième siècle cette faute se soit glissée dans tous les exemplaires de saint Matthieu , et qu'elle se soit continuée dans tous les manuscrits et dans toutes les versions jusqu'à nos jours ? Nous avons dit dès le troisième siècle , parce que Porphyre prenoit occasion de cette prétendue émission pour accuser saint Matthieu de fausseté t ainsi qu'on le voit dans le commentaire àtf saint Jérôme sur Daniel , chapitre premier; et ce saint docteur , en lui répondant , ne lui opposeaucun exemplaire où il se trouve leçon différente,
■ Ch. 3, v. i5.
Non-seulement cette omission n'est pas vraisemblable, elle paroît même avoir été impossible par l'arrangement que.ee saint évangéliste a fait de cette généalogie en trois classes , dont chacune est composée de quatorze personnes -, car supposons pour un moment qu'un copiste eût omis une personne dans une classe,, le premier qui lira cet exemplaire s'apercevra qu'il n'y en a que treize , et ne manquera pas de corriger cette faute. Ainsi cette omission, loin de devenir universelle , ne restera pas même dans la copie par où elle auroit commencé.
D'ailleurs tant s'en faut que ces interprètes lèvent la difficulté par cette addition , qu'ils en font naître de nouvelles dont on n'aperçoit pas qu'ils puissent se tirer.
i# Dans leur système , Joacnim ' , fils de Josias , a engendré Jéchonias et ses frères ; or , nous lisons que Jéchonias , fils de Joachjm et petit-fils de Josias , n'eut qu'un frère.
2° On lit dans le même chapitre que nous venons de citer que Jéchonias , fils de Joaçhim et petit-fils de Josias , eut pour enfants Salalhiel et Phadaïa , que Phadaïa fut père de Zorobabel. 'Cependant , selon saint Matthieu , Zorobabel fut fils de Salathiel.
3* Abiud et Résa ne se trouvent point parmi
* I Paralip., c. 3 , ▼. 5.
les enfants de Zorobabel , fils de Phaïada , quoiqu'on en fasse dans l'endroit que nous, ayons déjà cité deux fois un dénombrement exact. Cependant Âbiud et Résa sont fils de Zorobabel , dont il est parlé dans saint Matthieu e dans saint Ljic.
Toutes ces raisons font voirque la correction que les interprètes veulent faire dans le texte , en plaçant Joacbim entrejosias et Jécbonias , augmente la difficulté , loin de la. résoudre.
De savants interprètes nous fournissent unmoyen de la lever plus sûr et plus aisé. Il* supposent que Johanan , fils aîné de Josias , s'appeloit aussi Jécbonias , et que c'est de lui qu'il est parlé dans saint Matthieu. Ce prince» qu'on avoit exclu du trône qui lui étoit dû. par droit d'aînesse , fut conduit captif à Babylone , lorsque dans la neuvième année du règne de Joacbim Nabucbodonosor se rendit maître de Jérusalem , et emmena tous les princes qui étoient dans cette ville* Ce fut dans cette captivité que Jobanan ou Jéchonias eut un fils nommé Salathiel , quatrième! des rois , chapitre 24. Par la supposition des deux noms de ce prince , supposition autorisée par cent exemples de l'Ecriture , il ne, reste plus de difficulté , et tout se concilie parfaitement. Salathiel , fils de Jobanan otf Jécbonias , et Zorobabel , son petit-fils , ne n. i5
sont pas ceux dont il est parlé au chapitre 3 du premier livre des Paralîpomènes , mais ceux dont il est parlé dans le prophète Aggée, dans Esdras, dans saint Matthieu et saint Lue. La distinction des deux Zorobabel et des deux Salathiel est fondée sur ce que le prophète Aggée 9 qui nomme cinq fois Zorobabel , l'appelle toujours fils de Salathiel et jamais fils de Phadaïa , d'où il s'ensuit que le Salathiel d'Aggée est le père de Zorobabel , tandis que le Salathiel dont il est parlé dans le premier livre des Paralîpomènes est Faïeul de Zorobabel dont on y fait mention ; et qu'on ne soit pas surpris de voir des^personnes distinguées qui vivent dans le même temps porter le même nom; car cela n'étoit pas rare Aez les Juifs. Abia, fils de Roboam, et Abia, fils de Jéroboam , Joram y roi de Juda , et Jo ram * roi d'Israël , Joas , roi de Juda , et Joas, roi d'Israët , étoient contemporains.
Après ce que nous venons de dire, on ne *era pas «surpris de ne pas trouver parmi les enfants de Zorobabel dont il est parlé dans les Paralîpomènes , Abiud et Résa que saint Matthieu et saint Luc donnent pour fils à Zorobabel. Le Zorobabel des Paralîpomènes est le fils de Phadaïa , et celui de saint Matthieu et de saint Luc est le fils de Salathiel , fort différent du premier, ainsi que nous ftvons prouvé.
Vinci comme sont composées les trois classes de la généalogie de Jésus-Christ selon saint Matthieu. Abraham commence la première qui se termine par David ; la deuxième commence par David , et se termine par fcsias; la troisième commence par Jécho* nias , et se termine par Jésus-Christ dans cet ordre.
x. Abraham.
a. Isaac.