‹ Résignée (volume 2)Chapitre 18 sur 32 · UN AN APRÈS · texte numérisé non relu

UN AN APRÈS

tioiis morales et religieuses qui se trouvent soudain démenties par les réalités, et alors elles foulent sans défense les brillans tapis des salons presque partout semés de pièges. Elle aimait son mari encore , mais elle se désabusait sur l'éclat si peu solide de son esprit; elle s'affligeait de ne rencontrer en lui que des idées communes, une sécheresse d'âme désespérante, un égoïsme étroit, et une mobilité qui s'ennuyait déjà de ses caresses tendres mais chastes. Gâté par quelques aventures , il cherchait à continuer, dans le mariage , son rôle et ses succès. Dès les premiers mois de leur union, des créanciers s'étaient présentés, et ils avaient dû puiser dans la dot récente.

Il n'est rien que les jeunes femmes oublient pkis vite que les pertes d'argent ; elles supportent même les privations qui en résultent plus patiemment que les hommes ; mais il faut alors qu'elles soient aimées , et M. de Nelvoisy n'aimait pas. Les visites de lord Donald devenaient plus fréquentes. L'amour -propre des

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maris est leur plus déplorable conseiller ; il les précipite en de funestes aveuglemens. Madame de Nelvoisy se dépitait contre cette suffisance ; elle s'indignait de ce qu'il ne s'aperçût pas des attentions du jeune étranger. M. de Nelvoisy nourrissait une trop haute idée de lui-même pour les soupçonner.

Un soir qu'il devait conduire son nouvel ami dans une maison, à une fête, il ne vint pas à l'heure indiquée. Dix heures sonnent. Madame de Nelvoisy attend ; elle s'agite sur son divan , au risque de froisser les plis si frais de sa robe de bal; elle tourmente entre ses doigts les pages d'un journal qu'elle ne lit pas, au risque de ternir la blancheur de ses gants, qui dessinent si bien la forme de sa main ; elle écoute, elle soupire, elle rêve : seule presque toute la journée î seule à dîner! seule après sa toilette!... Enfin elle pleure; elle a oublié, perdue en ses réflexions , qu'on apercevra la trace de ses larmes , et que des yeux humides et gonflés trahiront sa douleur; elle pleure.... Le bruit d'une

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voiture se fait entendre dans la coin-. Ah !

c'est lui, dit-elle; c'est lui !.... — Elle se levé ,

s'élance vers la porte On annonce lord

Donald.

Elle reste immobile, s'efforçant de sourire, honteuse des pleurs qu'elle a vainement essuyés ; elle craint qu'il ne les devine , elle s'efforce de cacher son agitation sous un sourire , et dit avec un enjouement factice :

— Excusez , milord ; je me suis élancée un peu vivement vers la porte.... J'ai cru que M. de Nelvoisy rentrait.

^ Les traces de ses larmes n'échappèrent point à l'œil du jeune Anglais. Et qu'elle était séduisante dans son trouble! Ces premiers chagrins d'amour déçu sont si vrais ! ces premières émotions si mal dissimulées ! Des pleurs avec un sourire, des gouttes de pluie par un soleil qui les rend perles sur les feuilles; rien de plus attrayant que ces contrastes!.... Donald en éprouvait tout le charme. Elle se tenait debout devant lui près de la porte ; il lui présenta la

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main avec des manières graves , la reconduisit sur le divan , et s'avança un fauteuil vis-à-vis d'elle.

Au lieu d'entamer le chapitre des politesses que commandait la situation, il garda quelque temps le silence , et lui dit d'un ton habilement pénétré : — Vous avez des chagrins , madame !

— Moi ! s'écria-t-elle avec surprise ; je n'en ai aucun, je vous assure. — Elle ajouta ensuite : — Mais permettez-moi de vous dire, milord, que votre question est un peu étrange.

— Oh! mille pardons, madame, s'écria-t-il^ j'ai cru saisir quelques larmes dans vos yeux : en entrant, votre visage était altéré, il me semblait parler des chagrins de votre âme ; si ce n'est qu'une apparence dont j'ai été abusé , tant mieux, oh! oui, tant mieux ! Excusez alors une indiscrétion qui a sa cause dans un intérêt plein de respect; je me repens d'y avoir cédé puisqu'il vous a déplu ; mais il est des mouvemens qui entraînent la parole avant la réflexion :

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on inurtnure contre soi , on se gronde , et je ne sais pourquoi l'on aime à se repentir.

La jeune femme s'éveillait doucement à l'inattendu de ce langage si poliment incisif, si flatteusement agresseur ; et la voix de Donald , sa physionomie animée, disaient bien plus encore. Elle se tenait immobile, incertaine si elle devait sourire ou se fâcher; elle était si soudainement attaquée, et avec des expressions si élégantes , si pénétrantes , qu'elle restait comme éblouie, et ne voyait pas bien si elle avait plaisir ou colère à les entendre. Pauvre jeune femme, elle apparaissait sans défense devant les séductions et les ruses d'un parler exquis, ému, qui déjà affectait des mystères : elle trouva toutefois la force de dire qu'elle croyait toute justification inutile et sans but.

— Inutile, oui, madame; vous avez raison, répondit-il; car la justification irait peut-être plus loin que la faute. — Et il se leva rapidement comme s'il eût craint d'en trop dire.

Pendant les heures solitaires de la journée,

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madame de Nelvoisy, rappelant à son imagination inquiète et les froideurs de son mari et les soins de lord Donald, frémissait de le voir se créer chez elle une sorte d'intimité patiente et consolatrice ; elle songeait à l'amertume de ses désenchantemens successifs et aux nouvelles images d'affection qui commençaient à poindre , à se dessiner autour d'elle. De son côté, Donald observait qu'elle s'attristait, que ses gaîtés s'en allaient et tombaient une à une comme les perles d'un collier dont l'attache est brisée : elle avait des impatiences nerveuses , des palpitations, et ses joues rosées pâlissaient aujourd'hui ; elle entrait dans les mystères pénibles de l'âme ; mais elle ne se sentait pas , la pauvre jeune femme , préparée à un sentiment exalté par la trahison d'un premier amour , condamné à n'être plus qu'une sorte d'essai de son cœur. Malheur à la jeune épouse ainsi froissée dès les commencemens de son

mariage 1 M. de Nelvoisy contractait des

habitudes hors de la maison; il rentrait tard,

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et ne rendait plus compte à sa femme de l'emploi de ses soirées. Revenu à ses goûts de jeune homme , il ne rougissait pas de s'initier quelquefois à des intrigues de coulisses , et les danseuses de l'Opéra provoquaient ses triviales admirations. Les sots n'admirent jamais comme les homme distingués. Ces derniers indiquent ou analysent leur impression , et ne se lancent jamais en des phrases inopportunes : d'ailleurs ces admirations-là sont corrigées souvent par une causticité devenue inévitable, à voir la tourbe des imbécilles qui pullule, parée de croix, de cordons et de prétentions; mais aussi une critique continuelle et sans discernement ne déguise pas la nullité dédaigneuse d'un fat qui s'imagine qu'on peut revêtir l'ironie byronienne comme un habit à la mode.

S'admirant lui-même dans ses platises habituelles , M. de Nelvoisy aimait à les orner d'un néologisme prétentieux; son esprit indélicat ne comprenait ni les étrangetés piquantes de sa femme, ni sa sensibilité parfois folle de

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gaîté, parfois triste et détendue, cette organisation frêle et ravissante le trouvait froid ; il ne se plaisait plus guère que dans les turbulences d'une ivresse pleine d'art. Quelques paroles vagues recueillies dans le monde commençaient à éclairer Constance sur les torts et les infidélités de son mari : elle avait vu donner l'or à pleines mains sans se plaindre ; mais elle gémissait et reculait devant cette effroyable réalité qui lui prouvait, chaque jour, que l'homme qu'elle nommait son mari la prenait pour dupe, et n'avait voulu qu'une dot à dévorer, une âme à tromper, une vie à flétrir.

L'illusion devenait impossible; et personne pour la consoler! Personne, excepté un jeune homme qu elle devait craindre et fuir ! Résignée vivait à Estanceley , Eudonie au château de Livrange. C'est au milieu de ces premiers vertiges de la douleur, qu'elle se frappait des attentions assidues de lord Donald , de sa réserve affectueuse , et toujours occupée. Elle avait cru plusieurs fois sentir les légers tressaillemens

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de son bras, lorsque, descendant l'escalier de l'hôtel , il l'accompagnait à sa voiture. Enfin il osait, aujourd'hui, révéler le commencement de sa passion. L'adresse avec laquelle il renonçait à se justifier devenait un acte de soumission habile , et la brusquerie de son mouvement quand il se leva, une sorte de déclaration. Il s'appuya sur l'espagnolette de la fenêtre ; et Constance allait sortir peut-être , quand une voiture entra dans l'hôtel.

— Un million d'excuses , milord , s'écria M. deNelvoisy; je suis en retard; on m'a retenu à l'Opéra; le ballet était prestigieux; un million d'excuses î Les décors sont d'un luxe de couleurs ravissant. C'est plus beau que la vérité , sur ma parole.... seulement les chœurs ont chanté faux pour ne pas en perdre l'habitude.... Allons! je vais changer d'habit , et je suis à vos ordres.

Il alla baiser négligemment la main de sa femme , en lui disant d'un air qui voulait être galant : — Ta toilette est délicieuse, ma chère amie. — La main de madame de Nelvoisy se

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glaça, mais son mari s'éloigna en pirouettant, sans remarquer ni ce trouble, ni ce serrement de cœur, ni le froid mortel de cette main qu'il avait baisée comme par distraction. Elle semblait pétrifiée sur ce divan , et Donald , à quelques pas d'elle, ne s'exprimait que par la douleur de son attitude et de son regard. Pas une parole ne fut prononcée! Silence embarrassant! silence plein d'éloquence et de profondeur! silence qui commençait tout un drame de vengeance et d'amour !

M. de Nelvoisy rentra en achevant d'ajuster son habit, et poursuivi par son valet de chambre, qui lui apportait ses gants oubliés sur la toilette. Donald offrit la main à Constance ; mais elle se réfugia vivement sur le bras de son mari; puis, quand elle monta en voiture , elle vit tant de chagrm sur les traits de Donald , qu'elle fut fâchée de lui avoir causé ce déplaisir. M. de Nelvoisy s'efforçait de réparer, en faisant asseoir son ami près de sa femme, la préférence presque impolie qu'elle venait de lui donner , mais il

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