UN \N APRÈS
paroles qu'on jette vite et au hasard pour excuser une démarche qui n'en devient que plus saillante, plus impardonnable. Donald haussa les épaules en le regardant sortir ; Constance s'en aperçut ; elle n'osait interpréter ce mouvement dédaigneux et comme elle désirait qu'il lui fût
expliqué! mais Donald ne vint pas à elle, il ne l'invita pas à danser; il resta là comme un homme étranger à ce qui se passe autour de lui, et vivant par une seule idée, qui lui ne laisse pas le loisir de s'arrêter à ce qui n'est pas elle.
Il s'approcha enfin , et lui dit tout bas : — Pourquoi vous obstinez-vous à me le cacher, madame; vous souffrez? pourquoi vous défiezvous?... mais votre respiration est pénible; l'air
de la pièce voisine est moins épais , venez
— Oui, milord , je suis un peu souffrante, la chaleur me fait mal : on étouffe ici, sortons un instant. — Les danses étaient vives, mêlées, la musique s'animait, la joie éclatait; les boucles de cheveux se détendaient ; on circulait avec peine, on ne les observait pas. Elle s'appuya
UN AN APRÈS. l55
sur son bras; ils marchaient serrés l'un contre l'autre, car les groupes leur ouvraient difficilement passage. Donald semblait l'envelopper de sa protection puissante , attentive ; c'étaient les prévoyances inquiètes d'un père, d'un mari, d'un amant : il resserrait avec soin les plis du châle qui retombait autour du disinvoltura de sa taille ; il redoublait les contours du boa qui serpentait autour de son cou et sur son sein agité. Elle n'avait plus son regard espiègle et malin, sa mutinerie fine et boudeuse; sur cette physionomie qui ne pouvait s'effacer entièrement, se montraient la douleur et des émotions nouvelles qui l'étonnaient. Donald observait tout , et jouissait de tout. Que d'attentions ! que de craintes affectueuses ! Elle voulut s'avancer vers une fenêtre ouverte , et dont l'air s'échappait frais , caressant : — Non , non , le froid vous saisirait; venez de ce côté, — lui disait-il; et elle le suivait docile à ces avis , heureuse de l'être, légère, libre dans un appartement moins envahi, où l'on jouait, l'œil sur Tor et sur les
UN A1V APRKS.
cartes. Il ne regardait que cette enfant ravissante , fluette , aérienne , délicieuse , que son regard brillant et doux fascinait déjà. Enfin elle s'inquiéta du charme qui s'emparait d'elle , et elle lui dit : — Rentrons, milord; je vous remercie; rentrons, je me sens mieux.
M. de Nelvoisy ne revint qu'à une heure du matin , et partit presque aussitôt avec sa femme, qui le supplia de retourner à l'hôtel. Constance congédia sa femme de chambre dès qu'elle put ; elle craignait de lui montrer son agitation : elle brisait les fleurs qui avaient paré sa tête , en les froissant sur sa toilette ; elle déchirait sa robe par ses mouvemens convulsifs, et dispersait autour de sa psyché les débris de sa parure si fraîche quelques heures auparavant. — Vous rangerez tout demain , mademoiselle, disait-elle; allez, il se fait tard. — Délacez-moi seulement; voilà qui est bien, allez. — M. de Nelvoisy bâillait , enfoncé dans un fauteuil, étendait les bras, et regardait devant lui d'un œil plombé, à demi fermé ; puis,
UN AN APRÈS. iSy
pâle, lourd, accablé de fatigue, balbutiant, il se coucha et s'endormit. Sa jeune femme veillait, la tète appuyée sur une de ses mains mignonnes , à demi échevelée , dans un désordre de toilette et de douleur ravissant ; elle tressaillait sur sa couche brûlante, et rêvait..,, aux souvenirs du bal.
YIII,
€(& îrntjT 2lmaur0.
Le plus grand malheur de la vie c'est de perdre les illusions qui la composent, c'est de mourir en détail par le cœur, c'est de ne pouvoir plus aimer comme on aimait, c'est de ne pouvoir plus admirer comme on admirait , c'est de croire que la nature se flétrit quand elle
LES DETFX \MOlIRS. I Sg
resplendit. Le mal est dans l'imagination, et il agit sur les oiganes. Oh ! rester froid en présence des levers , des couchers de soleil , et des pompes de l'harmonie universelle ; ne plus être ému par le pittoresque de ces tableaux , parce qu'un être adoré n'est plus là pour en apprécier les beautés ; ne trouver que déceptions et mensonges dans la société , ne plus ajouter foi aux paroles , ne plus s'arrêter qu'aux dehors ; n'oser regarder dans un cœur dans la crainte d'avoir à s'en défier; renoncer à cette bonne foi crédule qu'on gardait dans son âme comme un trésor ; arriver jusqu'au mépris , et ne pouvoir pas monter jusqu'à la haine, oh! que cela est amer! que ce désenchantement jette d'ombre et de découragement dans l'existence ! mais on est long-temps avant d'y venir; l'espérance, attrait providentiel qui nous attache à l'inconnu , l'espérance leurre bien des fois avant qu'on en soit à lui dire adieu à elle-même.
Cette jeune femme n'en était pas arrivée là; . elle avait trop de jeunesse et de fraîcheur dans
l6o LES DEUX AMOURS.
l'imagination, trop d'activité dans sa puissance d'aimer, trop de naïveté , trop de virginité morale pour désespérer si tôt de la vie. Elle ne pouvait plus revenir sur le compte de son mari , elle le méprisait ; l'affection qu'elle avait eue pour lui n'était guère qu'un prélude de l'amour qui naissait, elle en avait effroi dans la fièvre de son insomnie; mais par momens elle se rassurait à se persuader qu'on pouvait aimer avec innocence. Elle se plaisait à voir en Donald un protecteur adoré qui serait obéi sur un geste, parce qu'il ne voudrait rien que de pur et de beau; et parfois elle frissonnait en songeant à tout ce que cachait de dangers une admiration déjà si vive, si illimitée.
Le lendemain , enveloppée au hasard dans une robe du matin , elle s'était jetée sur une causeuse auprès d'une fenêtre ouverte ; l'éclat azuré du ciel , par une belle matinée de septembre, semblait une ironie à sa douleur; elle^ était comme stupide , et ne se sentait le courage ni de se lever, ni de sonner sa femme de
LKS nET)X \MOrTRS. î()î
sa chambre, ni de s'habiller elle-même; le mouvement donnait plus d'activité à son mal secret, l'immobilité le reposait. Son mari, pendant le déjeuner, l'avait un peu grondée de ce qu'elle ne mangeait pas; puis il écrivit quelques billets , et passa dans sa chambre , où elle demeurait accoud*ée, près de la fenêtre, regardant et souffrant. — Ma chère amie, lui dit-il avec une affectation et des cajoleries qui l'indignaient, ma chère amie, le temps est charmant, le soleil est chaud , c'est du luxe en automne ; on dirait une matinée de juin; le bois sera très animé aujourd'hui, j'ai fait atteler le tilbury.... Est-ce que tu ne viendras pas avec moi ?
— Pourquoi m'adresses -tu cette demande dont tu prévois la réponse ?
— Moi, prévoir !... Ah ! par exemple....
— Ne vois-tu donc pas que je suis en robe du matin?
— Pas fait attention, ma parole....
Il insista niaisement; elle refusa, prétextant une indisposition. Alors il plaisanta sur la na- I. 1 1
l6l LES DEUX AMOURS.
ture de ces souffrances, il s'y créait un nouvel espoir ; elle sourit d'abord , puis elle détourna la tête.
Dès qu'il fut parti, elle se trouva plus calme, plus libre ; elle respirait , l'air pénétrait mieux dans sa poitrine ; elle n'était plus harcelée à chaque instant par les phrases monotones , vides , nulles , somnolentes de son mari. Elle se fit habiller, prit plaisir à se voir jolie malgré les traces des chagrins de la nuit, essaya de lire après quelques arpèges sur sa harpe; mais ni la musique, ni la lecture ne l'occupait assez. On lui apporta deux lettres ; elle fut heureuse d'avoir deux lettres à lire. La première lui venait d'Eudonie.
Livrange , 5 septembre 1822.
« Que cette lettre te trouve en joie, ma chère « Constance !.... Moi , mon bonheur me tourne « la tête. Mon mari m'aime tant qu'il néglige « même sa politique. La carrière lui est fermée « aujourd'hui ; mais il s'y distinguera un jour. « Notre amour, me dit-il galamment, vaut mieux
LES DEUX AMOURS. l63
« que la Charte. » L'automne est délicieux , et « nous nous plaisons tant dans le parc de Lice vrange que nous y attachons partout des sou- « venirs ; ici c'est une lecture , là une prome- « nade en bateau; sous ce bosquet une rêverie, « dans ces plates-bandes des fleurs; ces jasmins, «ces clématites, ces rosiers, nous enivrent de « leurs odeurs; les fleurs, les rêveries, les parti fums, appellent des baisers.
« Je vais te dire tout mon bonheur , en un « mot : je suis à la veille d'être mère.... Ah! parce donne , ma chère ; tu goûteras de nouveau , ce sans aucun doute , les espérances d'une grosce sesse plus heureuse que la première. Plus on ce approche du terme , plus le bonheur s'accc croît.... De quelle joie un cœur de femme est ce inondé , quand il se sent atfadir aux pi-emiers ce symptômes , aux premières douleurs ! Je ne ce sais, mais j'ai plus soin de moi, mon existence ce m'est plus précieuse , j'aime plus mon mari ce à cause de mon enfant. Que te dirai-je? je me ce respecte. De si tendres prévenances m'entou-
l64 LKS DEUX AMOURS.
« rent ! Oh ! viens , viens jouir de mon ivresse « afin que je jouisse de la tienne , et que nos « bonheurs en soient doublés! Nous vous atten- « dons dans quatre jours , toi et ton mari ; il « est question d'une partie de chasse ; nous y « assisterons en calèche , tandis que ces mes- « sieurs abattront le gibier.
<c M. le duc d'Alvida est venu nous visiter à « son retour d'Angleterre ; c'est un homme suce périeur, d'une riche imagination, jomte à une « forte intelligence. Mon mari partage ses fa- « çons de voir ; ils m'ont presque effrayée hier, « Après avoir examiné la situa,tion politique de « la France , ils ont conclu tous deux à l'immi- « nence d'une révolution. J'ai eu grand'peur « quand ils m'ont avoué qu'ils sont carbonari. «Ton mari est absolutiste, ou plutôt il ne sait « pas trop lui-même si ses opinions sont noires « ou blanches.... Ma chère amie, lord Donald est « aussi carbonaro, et son ardeur est exaltée, irré- «. fléchie; il s'est engagé dans une conspiration.... »
r^ lettre treml)la dans les mains de madame-
LES DEUX A3IOLiRS. l65
de Nelvoisy : mais sou inquiétude cherchait à Ure encore ; elle continua : — Il faudra bien le « gronder de ses imprudences, qui alarment ses « amis. Au reste, on parlera fort peu des affaires « du temps pendant cette partie de chasse, car « M. Firmin d'Estanceley y sera , et ses affections i< inclinent toutes vers la cour. Ce jeune homme H a les airs d'un baron féodal; il s'est trompé de «siècle en naissant dans celui-ci. Résignée « viendra avec lui.
« La conversation de M. le duc d'Alvida est « singulièrement attachante ; il est d'une hai- « diesse de pensées qui étonne, et je suis fière « de ce que mon mari pense comme lui. Ils ont « traité devant moi des questions religieuses. « En vérité , ma chère amie , j'étais triste le soir «de cet entretien; ils ont plaisanté si amère- « meut, si éloquemment sur les mystères du ca- «tholicisme, que j'en étais pâle.... Il m'a fallu « bien des baisers de mon mari pour oublier « cette impression-là !... O mon Dieu! quels im- « pies que ces hommes!... Mais quelle vivacité
ï66 LES DEUX AMOURS.
« dans la tête de ce jeune duc d'Alvida ! comme « il anime la science ! comme il charme ! comme « il désespère ! Qu'il est impitoyable dans sa « logique! Que je souffrais, moi, pauvre igno- « rante , qui ne sais que mon catéchisme ! que '< je souffrais de n'avoir rien de prompt et de « puissant à lui répondre ! Si je hasardais quel- « que objection , la réfutation sortait de ses lè- « vres rapide , chaleureuse , implacable ; son « élocution est abondante , poétique , semée de « traits hardis et résumés ; il captive, il éblouit, a il étourdit, il maîtrise, il fait peur. Le tableau « qu'il traçait des malheurs qui résultent de ce « qu'il nomme nos superstitions et de l'hypo- « crisie du clergé européen , était si énergique , « que , me sentant près de défaillir, je l'ai sup- « plié de finir.... Mon mari lançait, à son exem- « pie , des épigrammes et des raisonnemens « contre ma foi ; enfin il a eu pitié de moi , et « s'est tu après avoir dit que les consciences «étaient libres.... Je te l'avoue, le lendemain «j'étais bien distraite à la messe.
« Mon mari n'y vient plus avec moi ; depuis « long-temps il m'a suppliée de lui épargner des « actes d'hypocrisie qui lui donneraient bientôt « la réputation d'un jésuite. Il est entré d'abord « assez timidement dans la discussion ; mais le « duc versait tant de dédain sur les croyances , « qu'il s'est animé ; il est allé ensuite plus loin « que le duc lui-même.... Enfin, M. d'Alvida est « parti; mon mari me dit qu'il me trouve tou- « jours plus belle (la vanité qui naît de l'amour « est excusable); il était à mes genoux tout à « l'heure , me répétant que je suis sa religion . « sa divinité, et toutes sortes d'impiétés flatteuses « et passionnées; et je tâche de chasser les raau- « vaises idées d'hier. »
Elle fut émue de cette lettre; et, comme si elle eût craint un retour affligeant sur sa position , elle se hâta de briser le cachet de celle de Résignée.
l68 LES DEUX AMOUBS.
Au château d'Estanceley, 5 sept. 1822.
« Tu ne m'écris pas, ma chère Constance, et « je comprends que c'est à moi de prendre l'ini- « tiative encore une fois; car ton bonheur t'oc- « cupe, et moi, rien ne m'occupe beaucoup ici. «Une lettre en trois mois, c'est bien négliger «une bonne amie! Aurais-tu déjà des ennuis? « Oh ! non , n'est-ce pas ? M. de Nelvoisy se cau- « serait à lui-même des chagrins en te causant « des peines. Il faudrait être bien méchant pour « te chagriner , toi qui es si aimable , si gaie ! « Mon oncle est un peu mieux ; ses accès de « goutte le mettent en colère contre tout le « monde au château , il me gronde moi-même ; « mais dès que je boude, il m'appelle , il m'em- « brasse, et nous faisons la paix. Il souffre, ce «pauvre oncle, il faut bien lui pardonner ses « brusqueries.
« Mon plus grand bonheur est d'aller toute a seule dans le parc : je lis en ce moment le « Traite sur F Existence de Dieu , par Fénelon ,
LES DEUX AMOURS. I Gt)
'* et les Eludes de la Nature , par Beriiardin-de- « Saint-Pierre; j'ai devant moi, pour ainsi dire, « les pièces de conviction ; la nature , qu'ils détf peignent si bien, avec des couleurs si vraies , « est vivante sous mes yeux , et Dieu m'y parle « le langage qu'il met à la portée de ma faible « intelligence; c'est ce retour continuel des bien- « faits qu'il répand autour de nous , fragiles ce créatures. J'aime à rêver le soir; la rêverie est « plus douce le soir que dans la matinée ; la « lumière s'éteint, et vous laisse dans un demice jour qui plaît... J'élève alors mes regards au ce ciel , je ne trouve pas de mots qui expriment « la prière qui est dans mon cœur ; mais , dans ce ces momens-là, vois-tu, mes yeux se mouillent, ee mon âme cherche à s'élancer hors de moi , ee et mon cœur bat à briser ma poitrine. Oh! ce comme j'aime Dieu !
ee Mes jours s'écoulent dans une paisible moee nutonie, et je ne m'en plains pas.... Je suis si ce jeune encore ! I.e calme des lieux fait le calme « de rame. Mesjournées, toujours les mêmes, sont
V comme les mouvemens du berceau qui endort « l'enfant. Point de secousses inégales; et rien « ne fait du bruit dans ma vie , sinon le vent « dans les arbres , la pluie sur les feuilles , le « chant des oiseaux à travers la verdure et les « fleurs.
«Tu vis dans le monde, toi, et je ne t'en « félicite pas ; tu dois avoir peu de temps à don- « ner à ton affection pour ton mari. Eudonie « a mieux agi , elle a cherché la solitude; il me « semble que la solitude et l'amour doivent se « trouver bien ensemble. Mon bonheur, à moi, « doit te paraître bien ennuyeux. Que veux-tu, « ma chère amie , on est heureux comme l'on « peut.... Pourtant il faut convenir que je songe <f quelquefois aux fêtes de ton mariage, l'année * dernière ; et je t'avoue que j'y ai trouvé plus de « plaisir que je n'imaginais.... M. le duc d'Alvida « est venu nous voir ; il ne peut nous retracer « que de bien vagues souvenirs de mon père.... « Il sera, je crois, au château de Livrange , où « j'espère t'embrasser bientôt et te gronder de
« ton silence.... Lord Donald n'est pas encore « venu nous faire visite depuis son retour. »
Elle achevait la lecture de ces lettres , quand lord Donald fut introduit. Après avoir aperçu, au bois, M. de Nelvoisy, qui, penché sur son cheval , cherchait de l'œil un équipage connu, il avait soudain dirigé son rapide tilbury vers l'hôtel Chanuzac. Constance, en le recevant, affecta des formes cérémonieuses, froides même ; mais il y a dans les conversations des personnes qu'on aime, un magnétisme moral, une électricité de cœur à cœur qu'on subit par degrés : l'œil devient fixe, et se voile légèrement sans perdre de son éclat; les rapports de pensée s'échangent avec une vivacité qui fait circuler le sang plus vite ; on respire dans une atmosphère qui s'enflamme avec les paroles; je ne sais quel doux vertige vous enchante; l'existence en est, pour ainsi dire, volatilisée, et tout l'être intérieur tressaille de joie. Constance n'échappait point à cet attrait, dont elle combattait vainement l'influence ; enfin elle vint à parler à
l']^ LES DEUX AMOLRS.
Donald des imprudences où son ardent patriotisme l'entrainait. — Oui , milord , disaitelle avec une gaîté qui s'affaissait peu à peu ; oui, je le sais, vous êtes un franc carbonaro, un exalté; vous avez juré guerre à mort à ce pauvre faubourg Saint-Germain. Eh! que vous a-t-il fait? Pourquoi nous en voulez-vous autant ?.... Vous vous trouvez peut-être, ajouta-telle tristement , déjà compromis dans quelque conspiration. La politique serre le cœur.... 0 mon Dieu! pouvez-vous bien jouer ainsi votre vie? tenez-vous si peu compte du repos de vos amis? — Oh ! l'intérêt que vous daignez me témoigner, s'écria- t-il avec enthousiasme , me dédommagerait de tous les périls que je puis courir !... Vous me demandez pourquoi j'en veux au faubourg Saint- Germain ? Ses salons me sont ouverts , et les personnes que j'y vois obtiendront toujours de moi une bienveillance méritée; mais le système politique de la cour, liguée avec la Sainte-Alliance , m'est odieux , parce qu'il couve des orages, des révolutions
LES DEITX \MOURS. 1']^
Laissons -là les intérêts généraux. On a bien assez de soi-même sans épouser tant de préoccupations!... Et dites-moi, sait-on aimer dans ces salons .si brillans ? quand on y possède un trésor de beauté , un ange , n'est-il pas de bon ton d'y être aussi froid qu'à une femme vulgaire ? Ne le néglige-t-on pas quelquefois pour des affections qu'on n'ose pas avouer ? et cette jeune femme, faible et douce, a besoin d'un amour protecteur; dans son délaissement, elle souffre et fait souffrir.... Elle résisterait à un amour vrai, brûlant, pour demeurer fidèle à l'ingratitude et à la déception qui la tuent !
II possédait cette éloquence du tête-à-tête qui n'est souvent aujourd'hui que le produit de l'ébranlement des facultés et d'une élocution exercée. C'était un acteur habile, et qui dirigeait son émotion où il voulait , mais un acteur convaincu et de bonne foi dans l'instant où il parlait , surtout quand il rencontrait tant de charmes , tant de jeunesse de cœur dans la femme qui lui inspirait ces paroles animées. Il
aimait les dangers partout, même en amour; il était le type ennobli des jeunes gens de notre époque , qui raisonnent les affections , calculent la chaleur, et mettent un égoïsme. élégant et phraseur à la place du sentiment vrai, qu'ils bafouent avec une spirituelle fatuité. Ils s'agitent beaucoup, mais rien d'intime ne palpite dans leurs discours. Gonstauce n'osait interrompre Donald; car elle craignait de paraître s'attribuer les paroles qu'il prononçait; elle craignait aussi de les encourager par son silence, elle héîjitait ; enfin elle n'avait aucune force contre cette exaltation croissante.
— On marie les jeunes filles plus pour les convenances que pour l'avenir de leur cœur ; on choisit pour elles. Élevées hors du monde, elles se laissent abuser par les dehors; et quand les masques tombent, l'erreur leur devient bien poignante! La société épie leurs soupirs, compte leurs douleurs, tient chronique de leurs plaintes distraites, de leurs démarches les plus insignifiantes, et leur fait de l'hypocrisie une néces-
LES DKUX AMOURS. 1^5
site. Et la jeune femme dont je parlais , lâchement trompée , doit étouffer ses sanglots et ses douces affections ; sa brillante gaîté doit s'exercer et scintiller toujours , sinon l'on médira de ce changement d'humeur. Si cette femme osait écouter de tendres conseils, si elle osait, pour se défendre des malveillances du monde, accepter secrètement toute la félicité qu'elle peut recevoir et donner, si elle consentait à être adorée , sans être jamais compromise , à remplir à elle seule l'existence d'un homme qui n'a commencé de vivre que le jour où il l'a connue; si le bal d'hier lui a révélé cet homme , cet ami , heureux du plus léger espoir , à genoux devant le plus faible indice....
Madame de Nelvoisy ne pouvait plus douter, Donald la désignait , il se désignait lui-même ; il fallait l'arrêter.... Elle lui dit avec une dignité qui s'efforçait de paraître froide : — Milord , je ne puis, ni ne veux vous comprendre; et je vous prie de ne plus continuer cette énigme, qui me fatigue.
— Eh bien ! poursuivit-il avec entraînement, dussé-je me perdre, je vous donnerai le mot de cette énigme, puisque c'en est encore une pour vous ; et si je n'ai point d'autres vertus à vos yeux, j'aurai du moins celle de la franchise.... Cette jeune femme....
Effrayée, elle voulut sortir, mais il la saisit avec passion par la main en s'écriant : — Oh ! vous resterez, madame; vous m'écouterez ; c'est en connaissance de cause que vous me chasserez de chez vous. — Et, presque défaillante, elle retomba sur le divan.
— De grâce, écoutez-moi! — Si yt? vous aime veut dire : Je ne vis que par toi , je n'ai de bonheur qu'avec toi ; hors de ta présence tout est inanimé; je délire quand tu es là, je brûle d'attacher mes lèvres aux tiennes et de mourir dans un baiser; alors je vous aime, madame, je vous aime! Si ces mots tant profanés veulent dire : Je te voue mon existence , elle ne sera que ce que tu ordonneras qu'elle soit; je te la donne, je ne m'appartiens plus,
LES DEUX AMOURS. \nn
pourvu que je m'enivre à contempler la douceur pénétrante de tes regards, à respirer le filtre de ton haleine , à te voir émue de mon amour ; je vous aime, madame, je vous aime.
A ces mots elle se lève agitée, en disant : — Ne me revoyez jamais , milord ; ne me revoyez jamais seule. — Puis elle se précipite vers un appartement contigu , dont elle referme vivement la porte sur elle. Lord Donald remit alors ses gants avec soin, prit son chapeau, sortit, et remonta dans son tilbury, qui reprit au grand trot le chemin du bois de Boulogne; l'heure de la promenade n'était pas encore écoulée.
Le soir il se présenta à l'hôtel ; une femme de chambre lui dit que madame de Nelvoisy était souffrante, et ne recevait pas. — Eh bien, lui répondit lord Donald, présentez -lui mes hommages, et remettez-lui cette lettre.
Aussitôt après le départ de son mari pour le spectacle. Constance s'était couchée; mais elle enfonçait en vain sa jolie tête dans l'édredon , elle ne trouvait pas un instant de repos. Une
fyS LES DEUX AMOURS.
lampe posée sur sa table de nuit répandait une lumière adoucie à travers un globe de cristal dépoli ; elle jeta , sans l'ouvrir, la lettre sur le marbre du meuble, et attendit quelques instans pour en briser le cachet.
« Madame,
rt Je vous ai déplu ; vous me chassez d'une « intimité qui commençait et devenait ma vie , « vous me punissez.... Je vous aurai du moins « contrainte à estimer ma franchise; mon amour <f ne mentira pas en prenant le masque d'une « froide amitié. Cette hypocrisie de convention « peut s'adresser à des femmes vulgaires qui « cherchent un leurre, un voile; mais à vous, « âme pure et candide, il faut une âme droite, « tendre , exaltée , qui préfère le malheur de « vous perdre au bonheur coupable de vous « tromper.
« Pourquoi ne vous ai-je connue que mariée? « Pourquoi le jour où je vous vis pour la pre- « mière fois fut-il celui où l'on célébrait la fête de
V votre mariage? apparences perfides, et qui de- « vaient s'évanouir si tôt! Vous méritiez mieux.... « le sort est bien injuste envers nous.... Vous « me permettrez peut-être de confondre mon « malheur dans le vôlre, et de ne point séparer « nos larmes ainsi que vous avez séparé nos « cœurs. Constance , vous vous êtes souvent « aperçue de cette mélancolie corrosive qui mine « ma santé ; je l'ai traînée dans mes voyages ; « plus rien ne niQ réveillait à la gaîté, au bience être, à la douceur de jouir du ciel et de l'exis- « tence : j'y renaissais près de vous ; eh bien ! « pour n'être pas un fourbe, j ai joué, contre « un aveu, le charme de votre présence, si puisce santé à me guérir du chagrin lent dont je
«meurs Que je me repens d'avoir été
c( vrai! peut-être aurais-je dû me tromper moice même afin de vous tromper. Je n'aurais dû ce n'être auprès de vous qu'un mensonge attencc tif à se contenter des illusions que vous eusce siez permises; je me serais fait joie de tout, ce d'une visite, d'une main serrée, d'une larme
l8o LES DEUX ÀMOITRS.
a essuyée.... mais non, non, ce sont mes lèvres «qui auraient bu cette larme, et malgré moi « l'imposture de mon amitié eût été reconnue.
« Mes conseils auraient éloigné de vous les « cauteleuses hostilités du monde. Votre can- « deur, qui ne sait rien cacher, vous livre à lui; « les apparences lui suffisent, il ne va guère plus «loin. Si, quelque jour, devinant ce que je « souffre en silence, une émotion de pitié vous « saisit, le monde y verra une émotion d'amour, « la calomnie vous suivra partout; elle tiendra « compte de vos pâleurs, de vos troubles.... Moi, c( je vous aurais , au besoin , protégée contre « vous-même ; j'aurais mis entre la calomnie et « vous un voile impénétrable, et nous nous se- « rions réfugiés dans la vertu délirante de notre « amour.
« Mais vous m'avez repoussé ! Qui sait même « si vous ne me reprochez pas la chaleur de «cette lettre?... Eh! puis-je ne plus m'occuper « de toi. Constance? Crois-tu que mon obéis- « sance à tes volontés ne se révolte pas contre
LES DEUX AMOURS. l8l
« elle-même? Tu m'as défendli de t'aimer en ta
« présence , eh bien ! je t'aime au fond de ma
(c pensée et de mon cœur ; mon imagination t'a
<( retenue malgré toi , elle arrache les voiles ,
« elle est ivre.... Penses -tu que tu échapperas
« ainsi aux rapports intimes qui se sont mani-
« festés entre nous? Notre nature est la même;
« nos causeries me l'ont appris ; tu as besoin
« de moi comme j'ai besoin de toi ; il te faut
« mon *amour comme il me faut le tien. Quand
« tu es là, mon existence est pleine, complète ,
« enivrée , heureuse : il en doit être autant de la
« tienne, n'est-ce pas, Constance?.... Si je m'a-
« buse , aye pitié de moi ; ne me le dis pas ,
« laisse - moi mon erreur , car je veux vivre
« encore.
« Donald. »
Après avoir mouillé cette lettre de larmes, qui séchaient vite sur ses joues enflammées, elle voulut la brûler; mais en l'approchant du sommet de la lampe, où la flamme montait atti-
l82 LES DEUX A^MOURS.
rée par un aliip.erft à dévorer, elle frémit.... sa main s'abaissa; enfin, elle se leva, ouvrit son secrétaire, et cacha l'écrit passionné au milieu d'une correspondance d'Eudonie. Quand son mari rentra, elle feignit de dormir, pour se dérober à l'ennui de lui parler, et de paraître écouter ses récits insipides des magnificences de l'opéra à la mode.
Le surlendemain, lord Donald reçut un billet de madame de Nelvoisy , laconique , * froid , presque dédaigneux, mais où un amour tourmenté se trahissait à chaque ligne : « Lord « Donald a été invité par M. de INelvoisy à venir « déjeuner à l'hôtel demain, et à partir avec lui a pour le château de Livrange. Lord Donald est « homme d'honneur, sans doute ; il comprendra « qu'il ne ^eut ni ne doit accepter cette invita- « tion. Il écrira à M. de Nelvoisy, et prétextera « une affaire qui l'oblige à quitter Paris dans la « journée : on croit à sa délicatesse , il serait ce pénible de ne plus y croire.
— Elle m'aime ! s'écria Donald transporté , elle m'aime!.... — 11 obéit à Tordre qui lui était donné, et partit quelques instans après; il erra tout le jour dans les environs de Paris, à la grande surprise de ses gens, qui ne concevaient rien à cette promenade singulière. Pourtant il se rapprocha le soir du château de Livrange; le lendemain matin il y arriva avant le déjeuner.
Sa calèche entra sourdement en roulant dans une cour sablée; il en vit une autre qu'on dételait : il descendit de la sienne, et fut conduit dans le salon par un domestique, qui le pria d'attendre ses maîtres, qui étaient en promenade au fond du parc. En regardant devant lui, lord Donald aperçoit une jeune femme qui, penchée sur la balustrade du balcon , examinait le site ; il se développait et dessinait au loin , et le parc, les clôtures déguisées par des arbres et des massifs de verdure, semblaient s'y perdre : la vue était immense, le jour radieux. La jeune femme était vêtue d'une robe blanche à garniture fes-
l84 LES DEUX AMOURS.
tonnée; une écharpe rose volait au souffle capricieux du vent , et les rubans de son chapeau rose, simple, frais, retombaient sur ses épaules, dont une colerette de gaze brodée ne voilait ni l'éclatante blancheur ni la forme suave. Un de ses bras s'appuyait sur la rampe, l'autre pendait le long de sa robe ; sa main tenait par l'extrémité un petit gant blanc; elle rêvait, et n'entendit point les pas de lord Donald. Il n'apercevait pas encore son visage.
Cette robe blanche, ce simple chapeau, cette écharpe, ce gant, et cette taille si fine, si difficile à oublier quand on l'a vue une fois.... Il songe au berceau de lilas, à cette tête dormeuse encadrée dans les fleurs, à ce gant taché de sang qu'il a enseveli le lendemain de son serment de le porter toujours; les souvenirs lui renaissent. Elle se détourne enfin.... c'est bien elle!
Elle salue ; mais sa surprise n'est pas aussi confuse que l'eût désiré l'amour-propre de Donald ; elle va s'asseoir modestement sur un siège près de la fenêtre donnant de plain-pied sur
LES DEUX AMOURS. l85
le balcon ; elle lui dit qu'elle attend M. et madame de Livrange , et que son frère est allé à leur rencontre. Debout devant elle, il est peu à peu saisi par la sérénité de cette physionomie. Résignée, toute timide qu'elle soit, n'ayant rien qui l'inquiète , rien qui altère la pureté de sa vie, rien qui lui soit reproche intérieur, sourit, ôte son chapeau , le pose elle-même sur un meuble, plus prompte que Donald, qui avançait la main. La coquette, elle sait que le nu-téte lui sied , et elle vient de se découvrir ; les cheveux chatoyans, relevés simplement au sommet de la tête, s'y inclinent un peu sur le côté, et retombent en boucles. Elle y passe ses doigts en abaissant des regards vers le parc. Les aspects s'y prolongent sur des plans variés coupés par la Seine , des villages , des châteaux , des maisonnettes, des fourrés de bois d'où s'échappe l'aiguille d'un clocher qui annonce des habitations cachées derrière ces rideaux de verdure. Là-bas est Brunoy, que Talma embellit sans cesse, et qui semble obéir à tous les caprices de
l86 LES DEUX A.MOURS.
cette imagination ardente ; ici le château d'Athis, qui a gardé des souvenirs de mademoiselle de Gharolais et de Louis XV, et dont les lambris , peints avec mignardise, racontent les galanteries musquées de cette époque ; son clocher, d'antique architecture, domine la contrée; de l'autre côté, le château où la marquise de Pompadour, transportant les habitudes licencieuses de Versailles, se créait une nature de bonne compagnie , sablée, alignée, fardée; là les jardins d'un habile horticulteur verdoient ; ici s'élèvent des peupliers, et aux limites de l'immense horizon se dessinent les arbres de la route du royal Fontainebleau. L'air joue à travers les lignes accidentées de ces plans , et notre soleil d'automne leur a donné pour parure une lumière adoucie. — O mon Dieu! que cela est beau, milord! s'écria Résignée en joignant ses mains comme pour la prière ; que cela est beau ! — Il y avait dans cette exclamation une expression vraiment sentie, qui valait cent fois mieux qu'une phrase bien descriptive.
LES DKHX VMOURS. I 87
— Oui, mademoiselle.... Gela est beau, — répoiidit-il. Pour ia première fois , peut-être , il oubliait son esprit, il éprouvait de l'embarras auprès d'une femme. Résignée se leva avec une étourderie attrayante , et s'appuya sur le balcon en répétant : — O mon Dieu ! que cela est beau ! — Donald vint s'accouder à la balustrade , son bras touchait presque la robe de la jeune 611e. Elle ajouta, sans détacher les yeux du p*aysage : — On est heureux rien que de voir cela.
— Sans doute, on est heureux — Et il
froissait légèrement les plis de la robe blanche ; elle ne s'éloignait pas; cette confiance si pure, cette vérité de paroles et de manières , charmaient le jeune Anglais : pour tout au monde , il n'eût voulu gâter cet instant par un de ces effets calculés qui ne lui étaient que trop familiers ; il n'y songeait même pas.
— Ne trouvez-vous pas, milord, que ces peupliers sont bien jetés dans cette plaine, sur le bord de l'eau ?
lOO LES DEUX AMOURS.
— Je le pense comme vous.... Vous n'avez donc pas une aussi belle vue à Estanceley ?
— Non; l'horizon n'est ni aussi vaste, ni aussi varié , la campagne y est plus simple , plus humble ; mais elle me plaît , parce que j'y suis habituée....
— L'habitude est-elle à vos yeux le bonheur?...
— J'aime assez le retour des mêmes occupations ; la sécurité du lendemain est chose douce.
— J'en conviendrais, dit-il en réfléchissant, si je ne craignais cette monotonie....
— Il n'y a plus de monotonie quand on affectionne ses devoirs ; le plaisir qu'on éprouve à les remplir y met de la variété ; tandis que le mouvement, dans unis situation qui déplaît, ne la rend que plus pénible,... Je tiens à Estanceley à cause des souvenirs.... Ma mère y repose....
— Votre mère ; mais je crois avoir entendu dire qu'elle vous tourmentait, et,...
— Silence! milord.... Elle fut ma mère, et elle est dans l'éternité.
LKS DEUX AMOURS. 1 89
Ils restaient appuyés sur la rampe du balcon , causant, lui, sans arrière-pensée; elle, devenue moins timide et ignorant pourquoi ; tous les deux , enfin , heureux du bien-être , du calme de cette journée, heureux d'être à côté l'un de l'autre, de regarder, de sentir. Ils ne songeaient même pas à la singularité de leur première entrevue; le présent leur suffisait, et il régnait entre eux un abandon pur, spontané, une sorte d'intimité préexistante , faite par l'âme.
— L'éternité , l'éternité , disait Donald en secouant la tête.
— En doutez-vous ?....
— Oh! non, répondit-il; non..,.
— Eh bien , tant mieux , dit-elle un peu distraite ; il me semblait , milord , que vous deviez y croire.
Le bras de Donald, glissant sur la balustrade, tressaillit près du bras de Résignée, qui alla se rasseoir. 11 la suivit dans l'appartement, et se plaça dans un fauteuil à quelques pas d'elle ;
sa présence d'esprit l'avait abandonné ; il contemplait, il écoutait; ses facultés étaient absorbées par une seule pensée. Après les agitations de sa jeunesse il trouvait étrange , mais douce , cette quiétude qui descendait en lui ; il ressentait les prémices d'un amour exempt de projets de séduction. 11 se sentait à l'entrée d'un nouveau monde d'idées. Résignée commençait à se troubler de ce silence prolongé; elle en sourit d'abord, puis elle eut honte; mais elle resta , car elle vit l'attention de Donald descendre et se plonger peu à peu dans une vague méditation; il oubliait sa présence; elle se rassura , et regarda cette physionomie souffrante où les passions avaient laissé leurs traces; elle éprouva pour ce jeune homme , doux , et qui semblait malheureux , une sorte de compassion tendre; elle eût voulu pouvoir deviner sa douleur : cette douleur n'était pas hypocrite, ne cherchait pas à être observée.... Elle s'attendrissait à le regarder, elle attachait les yeux sur lui, elle se croyait en sûreté dans
LES DEI'X \MOlIRS. I () I
cet examen , et pensait que , fasciné par la rêverie , il ne la voyait pas ; elle subit elle-même cette fascination.... Soudain, honteux de son silence, il lève la tête, il voit des larmes rouler sous les paupières et les longs cils de Résignée : — Oh ! mademoiselle , — s'écrie-t-il.. . Mais il s'arrête, et se compose une attitude , au bruit des pas qu'il entend sous le vestibule.
On entra, Résignée alla se jeter au cou de son amie, le baron s'excusa de son absence, et M. d'Estanceley échangea avec Donald des saluts cérémonieux. Salvador avait paru le premier dans l'appartement ; il accompagnait Eudonie ; et, avec son regard d'aigle, il avait eu le temps de tout voir et comprendre. Un mouvement vif régna dans le salon , et le jeune duc vint en souriant serrer la main de son ami. .
Le cabriolet de Jernier entra bientôt après dans la cour ; le docteur fut reçu par Résignée avec des prévenances empressées. Donald en éprouvait du déplaisir ; on se mit à table. Salvador vivifiait la conversation ; Jernier y lançait
ses singularités sceptiques , et ne répondait souvent aux objections que par un bah!.... dont l'aplomb déconcertait. Le déjeuner fut rapide ; on avait hâte de battre les bois.
— Je croyais , milord, dit Salvador, que vous viendriez avec M. et madame de Nelvoisy.
— Ils devraient être arrivés , — dit la baronne. Donald fait au hasard une réponse évasive , car ces mots le réveillent et le rendent à lui-même. Il cherche à s'étourdir pour ne pas entendre les reproches qui s'élèvent de son cœur. On cause , on rit , on se lève , on revêt les costumes de chasse, la meute aboie ; on assigne les rendezvous, les piqueurs prennent leurs directions, les domestiques chargent les fusils. Résignée, pendant tout ce mouvement , s'est mise au balcon , et Donald , entraîné malgré lui , se pose doucement auprès d'elle.
— Bonjour, Résignée , — dit une voix de femme.
Ils se retournent ; c'est madame de Nelvoisy î Le bruit qui les entoure les a empêchés de
LES DEUX AMOURS. Iq3
remarquer son arrivée.... Mais les chevaux sont harnachés, ils piaffent; la calèche s'avance au piecî du perron ; on s'empresse, on descend, on part. ^
Les descriptions de chasse sont tombées dans le domaine du lieu commun, vrai fléau qui envahit tout, et qu'il faut fuir de loin. Des sons de cor dans les bois, des coups de fusil, des chevreuils abattus, des perdrix atteintes au vol et tombant, les ailes étendues; des lapins foudroyés au passage ; des haltes à l'ombre ; un dîner sur l'herbe ; une intimité de bon ton provoquée par la campagne, des plaisanteries, des fatigues, voilà!.... Mais qu'on supplée à cette lacune, qu'on songe à la position du jeune Anglais ; qu'on l'apprenne sans étorinement, ce jour-là, il fut bien moins adroit que d'habitude, et deux cœurs de femme lui en surent gré peut-être. •
Il était tourmenté Tromper celte jeune
fille !... Il n'osait ! il allait jusqu'à s'indigner contre lui à cette idée.... Il résolut d'effacer, I. i3
lO/j LES DEUX AMOURS.
d'oublier une impression qui se pèrtli-ait bien vite dans le délire de la séduction qu'il méditait. On rentrait; les dames, lasses d'aller en calèche, avaient mis pied à terre; Jernier prit le bras de Résignée; Salvador celui de la baronne, et Donald soutenait madame de Nelvoisy, qui se plaignait d'une migraine , afin qu'on excusât l'altération de ses traits. La nuit commençait à s'obscurcir; son ombre était faiblement traversée^ par des reflets rougeâtres partis d'une ceinture de nuages à l'occident; or, les maris se tenaient un peu à l'écart, comme des maris qui ont du savoir-vivre. Il est encore de mauvais ton de montrer qu'on aime sa femme ; et , pour rester fidèles à l'usage du beau monde, les maris font les honneurs de leurs femmes à d'autres.
— Mademoiselle d'Estanceley part demain, dit madame de Nelvoisy ; son oncle ne lui a donné qu'un jour de congé. C'est dommage , n'est-ce pas?
— Il est vrai , madame , dit-il , habile à pro-
LES DEUX AMOURS. I qS
fiter de ce mouvement de jalousie, il est vrai que je la trouve charmante : mais je ne vois pas à quel sujet vous m'adressez cette observation. Ai-je franchi les bornes de la politesse en lui parlant ?
— Non, milord, je ne le pense pas.... mais elle est si belle !
— Et quand elle serait encore plus belle , ne sais-tu pas. Constance?... Pardon, madame, j'oublie que vous m'avez interdit des paroles que je m'interdis à moi-même; elles pourraient affaiblir mes résolutions.
— Yous avez été bien maladroit, milord, lui cria M. de Nelvoisy ; la dernière perdrix que vous avez manquée était en plein vol et à vingtcinq pas.
— J'en conviens, monsieur, j'en conviens.... Constance, ajoutait- il tout bas, je venais d'observer votre tristesse , et mon cœur était si agité que ma main tremblait.
— De quelles résolutions parliez-vous tout à l'heure, milord? murmura-t-elle.
196 LES DEUX A^MOURS.
— Ne dois-je pas vous obéir, cesser de vous voir, partir pour l'Angleterre ?
— Je n'ai pas dit mais vous avez raison;
oui, partez, partez. — Un soupir étouffé s'échappa de son sein.
— Soit, dit-il en jouant l'exaltation, je partirai dans peu de jours.,., j'ai besoin de partir. Ici l'enivrement me gagne, et je suis seul à
l'éprouver Je crois enfin trouver un cœur,
non , c'est une raison froide qui répond sèchement à mes cris d'amour... Dans mon désespoir, je ne sais où reposer mes idées ; je comprends à peine ce que je veux.... Tenez, vous me chassez , et vous faites bien, car je hais votre mari; quand je le vois à vos côtés, quand je suis témoin de ses tendresses hypocrites, le frisson me prend des pieds à la tète, et je me sens prél à le frapper.... Voyez l'agitation où je suis; vois. Constance, mes mains tremblent.
— Taisez-vous !... vous me faites peur.... Haïr mon mari! et pourquoi?... cela est odieux^
— Oui , je le hais ; mais je ne vous effraierai pas long-temps, madame; je partirai.
— Vous n'avez pas le fusil et les balles enchantées de Robin-Hood, milord, dit M. de Nelvoisy en s'approchant; peut-être quelque mauvais génie soufflait-il sur votre plomb... pourtant je vous ai vu tirer le pistolet avec une adresse miraculeuse A propos d'adresse miraculeuse , savez-vous que la nouvelle débutante de l'Opéra a dansé, l'autre jour, son pas d'une manière prestigieuse ? c'est un être vaporeux , que cette petite femme-là ; rien de plus aérien , de plus idéal!.... La danse me magnétise, ma parole d'honneur.... Je ne vais jamais à la Comédie-Française; j'ai l'alexandrin en horreur, et je donnerais toutes les tragédies du monde
pour un ballet Le romantisme est un peu
drôle ; ça amuse au moins Ces messieurs
refont votre Shakspeare,qui est noir en diable.... La littérature est nulle ; je ne reconnais que celle de la pirouette et du gosier.... Est-ce que vous ne bâillez pas à nos chefs-d'œuvre?.,. El
ig8 LES DEUX AMOURS.
puis, qu'est-ce qu'un chef-d'œuvre?... Les arts doivent donner du plaisir, voilà tout.
A ces bannalités prétentieuses que M. de Nelvoisy débitait en employant tous les mots à la mode avec sa fatuité coutumière, Donald sentait la main de Constance se crisper sur son bras, et ne répondait que par monosyllabes dédaigneux. Son émotion , factice d'abord , devenait réelle.
— J'aime un peu le mélodrame ; mais j'éprouve des nausées au premier hémistiche d'un vers tragique ou comique : la prose m'ennuie moins.... Vrai , le Conservateur a de bons articles ; la Quotidienne et la Gazette ne m'endorment qu'après un quart d'heure de lecture , ce qui fait juste un quart d'heure de plus que les journaux du jacobinisme.
Donald frémissait comme à une insulte; Constance lui saisit vivement la main ; il se tut.
— Ah! pardonnez-moi , milord, s'écria M. de Nelvoisy; c'est prodigieux comme je suis distrait ce soir ; le soleil et la poudre m'ont fasciné : vrai, j'oubliais que vous êtes libéral. Mais je
sais distinguer entre les libéraux et les jacobins, entre l'opposition et ces damnés de carbonari.
Elle pressa la main de Donald sur son cœur, et leva vers lui ses yeux supplians, pleins de larmes; une impression électrique fit vibrer le bras du jeune Anglais et les agita tous dqux , il se tut encore !
— N'est-ce pas, monsieur le duc, continuat-il, qu'il faut distinguer entre les libéraux et les carbonari?... — et il se tourna vers Salvador, qui causait avec M. de Livrange.
— Constance, disait tout bas Donald, nos cœurs s'entendent ; je t'aime , je ne puis te quitter. Ne sais-tu pas que cela est impossible?... Cet être nul que tu nommes ton mari, qui t'insulte par un autre amour que sa vanité stupide cacbe si mal , cet bomme ne t'aime pas.... Va , je t'aimerai bien, moi.... Mais occupe-moi tout entier, empare-toi de moi , afin que mon imagination ne puisse plus se tourmenter ellemême Oui, plus d'autre pensée que toi,
femme chérie ! toi , toi seule !
— Oh , silence, Donald ! murmurait-elle.
— Eh bien ! décide mon sort ; partirai-je avec mes pensées de désespoir ?
— Si vous étiez vraiment mon ami....
— Partirai-je ?
— Eh bien!.... ne partez pas sans me dire adieu.
Ils ne purent se parler jusqu'au château , car Constance hâta le pas : ils rejoignirent les groupes. En arrivant, elle se plaignit de vives douleurs à la tête, et monta dans sa chambre avec Eudonie et Résignée.
— C'est le soleil , c'est la chaleur, disait M. de Nelvoisy ; ce ne sera rien, ma chère amie; le sommeil est un réparateur....
Salvador continuait une discussion qu'il avait engagée avec M. d'Estanceley ; il combattait ses opinions absolutistes , mais sa supériorité se montrait si délicate, si caressante, que le jeune homme , tout roide et opiniâtre qu'il était dans ses gothiques préjugés, inclinait légèrement la tête quand le duc achevait de parler. Cependant
il ajoutait toujours : — Vous colorez fort bien vos raisons, monsieur le duc; néanmoins, je persiste à le i:roire, le libéralisme perdra le trône, c'est dire la France.
— Le trône est si peu la France , disait M. de Livrange, que si le trône des Bourbons croulait, la France n'en existerait pas moins. Les nations ne sont pas représentées par leurs princes , mais par leurs mandataires immédiats; et plus vous étendez le droit d'élection , plus vous sortez de la fiction , plus vous entrez dans la vérité.
— Dites dans l'anarchie.
— Bah ! dit le docteur ; on ne peut rien affirmer : la vérité d'aujourd'hui est erreur demain.
— Je disais tout à l'heure , s'écria M. de Nelvoisy, à lord Donald, qu'il faut bien distinguer entre les libéraux et les jacobins , entre l'opposition et ces enragés de carbonari. Il faut la liberté, et non pas la licence.
— Voilà une idée forte et neuve , dit Salvador avec un sang-froid ironique.
— Et renouvelée, continua le docteur, de toutes nos tragédies classiques de l'Empire.
— Dès que vous parlez de liberté , messieurs, vous admettez toute discussion ; alors rien n'est stable....
— Tout le mal nait des carbonari, qu'il faut distinguer....
Donald, impatienté, passa vite au balcon, où il resta adossé.
Résignée , qui venait de descendre , s'écria : — Oh , le beau clair de lune ! — Elle s'avança vers la fenêtre, et recula soudain en voyant Donald.
— Comment est madame de Nelvoisy? lui dit-il.
— Un peu mieux; son agitation se calme; le sommeil la guérira.
— Et vous partez demain , mademoiselle ?
— Oui , milord.
— A quelle heure ?
— Le matin, afin d'éviter la chaleur et la poussière : il y a huit lieues de Livrange à Es-
LES DEUX AMOURS. 2o3
tauceley.... Mais pardon, je vais me retirer clans mon appartement.... Adieu, milord.
— Adieu , mademoiselle.
En s'éloignant, elle n'osa pas lever les yeux sur lui; elle s'en repentit peut-être dans les degrés.... Qu'était-elle venue faire? elle l'ignorait peut-être elle-même. La discussion était fort animée; elle n'avait parlé qu'à Donald, et il ne put s'empêcher de le remarquer. Il savait que la chambre de Résignée donnait sur le perron ; il en voyait les hautes fenêtres ouvertes : la lumière y brilla bientôt. Une femme de chambre vint fermer les volets; Résignée parut à côté d'elle. Il avança quelques pas, et se tourna vers la jeune fille, qui disparut derrière les rideaux vacillans.
^aimtfoï.
Salvador , sauveur ! ce nom est beau ! Le Christ l'a revêtu de saniteté et d'une tendresse miraculeuse, ineffable; je regrette qu'une piété mal entendue profane ce nom, qui n'appartient pas à des hommes. Pour être sauveur, il faut venir au nom de Dieu , il faut semer des paroles
qui embaument les cœurs et les purifient pour l'apostolat; pour être sauveur, il faut changer la face de la terre , y asseoir une révolution qui survive à toutes les révolutions, dicter un livre sacré, toujours jeune quand tout vieillit, meurt , et tombe en poudre autour de lui ; un code divin, messager de paix, toujours prêt à intervenir au milieu des sanglantes folies des hommes et de leurs périssables institutions. Pour être sauveur, il faut sourire aux invectives, aux coups de fouet qui dispersent sur le pavé les lambeaux de votre chair, aux épines dont on vous enfonce une couronne au front, à la croix où l'on vous attache, aux clous qui brisent, sous les marteaux, les os de vos pieds et de vos mains ; il faut porter un sceptre de roseau qui puisse briser des scepti'es d'or, il faut boire le fiel et le vinaigre dans une longue agonie, et , du haut de cette ignominie sublime, prier pour ses bourreaux.
Et jeune homme si profondément incrédule, quel droit a-t-il de porter ce nom sanctifié par
2o6 SALVADOR.
de célestes vertus ? Un père pieux le lui a donné sur les fonts baptismaux ; il a cru , ce bon père , que l'eau régénératrice , la ferveur de ses prières, une éducation toute catholique, et la magnificence de la nature qui chante un hymne sans fin au Créateur, rendraient son fils humble devant l'autel, croyant comme lui.
A seize ans, Salvador, ardent, bouillant d'audace et de force, domptait les chevaux sauvages libres au sein de ces forets et de ces plaines du Brésil où la civilisation s'est timidement assise ; il sautait d'un rocher à l'autre , plongeait dans le fleuve , fendait les rapides courans , et excitait l'admiration des Nègres , accourus pour être témoins de ces jeux hardis. A la chasse, ses balles allaient au but comme par enchantement; monté à nu sur une cavale bondissante, à" longs crins, il ne craignait pas quelquefois d'attaquer le tigre et le jaguar. A l'église , sa piété édifiait la colonie que son père avait fondée. Son imagination ne savait où s'épancher ; et les sites majestueux, cette végétation exubérante,
SA.LVA.DOR. aoy
ces palmiers, ces bananiers, ces tiges gigantesques où les lianes pendaient en festons ; ces fleurs de teintes si variées, ces immenses pâturages, ces montagnes, cette fécondité inépuisable, l'occupaient, l'entretenaient du Dieu père de leurs merveilles. Il sentait se dilater, dans son sein embrasé, un excès de vie qui le tourmentait : à la voix de son confesseur, il s'agenouillait, et, pour se calmer, priait; mais il avait plus d'une fois suivi les pas d'une jeune négresse de quinze ans, précoce et développée comme tous les fruits de ces climats brùlans ; il surprit un jour cette enfant , bien faite , souple , déjà lascive sous ses baisers. On les épia , et le vieux duc envoya son fils achever ses études à Rio-Janeiro , sous la surveillance plus assidue de son confesseur. Quand il passait, le soirj dans les rues , les brunes Portugaises soulevaient doucement leurs jalousies pour admirer son port hardi , sa juvénile et vigoureuse beauté. Admis dans une société dévote , il y connut une comtesse espagnole qui le séduisit, et un
Français spirituel qui lui enseigna sa langue en se moquant des superstitions. Salvador lut secrètement les écrits des philosophes du dixhuitième siècle, et ses croyances s'en allèrent l'une après l'autre.
A quelques années de là , son père , que des chagrins inconnus fixaient dans les solitudes, le fit passer sur le continent. Le jeune Salvador fut reçu à Lisbonne avec la distinction que méritaient son nom, ses avantages extérieurs et son esprit. Il réussit dans la diplomatie, mais il refusa d'être l'instrument de la Sainte- Alliance, et se démit de ses fonctions. Il avait ensuite parcouru l'Europe ; c'est pendant un séjour à Rome qu'il connut lord Donald. Personne ne savait mieux se renfermer dans les convenances, et aujourd'hui que les convenances tiennent lieu de vertus dans une société sans croyance, il représentait, pour ainsi dire , tous nos égoïsmes élégamment parés. Son culte était celui de l'argent; avoir des millions sous la main, afin d'acheter des jouissances et de la considération ,
tel était son but ; toutes ses démarches y tendaient. La fortune de son père, quoique honorable, ne lui suffisait pas; quand une fois la pensée de l'or est entrée dans un cœur, elle en chasse toutes les grandes pensées.
La famille d'Estanceley possédait des revenus immenses ; Résignée , recherchée par les brillans partis de la cour, passait pour une des plus riches héritières de l'aristocratie nobiliaire; son oncle lui avait fait donation de ses biens, et Firmin ne traitait si froidement sa sœur, que parce qu'il avait connaissance de cet acte. Elle lui avait pourtant dit en secret qu'elle voulait tout partager avec lui, mais la fierté du jeune homme répugnait à tenir d'une concession ce qu'il regardait comme à lui , le dernier rejeton mâle de la maison d'Estanceley.
La discussion épuisée , Salvador monta dans la chambre à coucher , sV promena quelques instans ; cette gravité naturelle et souple qu'il déployait dans les salons avait été dépouillée et jetée comme un habit qu'on porte bien , mais I. 14
qui finit par gêner : il ne se dissimulait pas l'impression que lord Donald produisait sur Résignée.... Il marchait vite ; des inquiétudes plissaient son front.
Tous ses projets gravitaient autour d'une jeune fille indifférente à des avances dont se serait enorgueillie plus d'une femme. Son amourpropre et son intérêt se flattaient de réussir
où tant d'autres auraient échoué Résignée
entrait dans sa dix-huitième année; sa famille désirait qu'elle se choisît un époux parmi les prétendans à sa main ; il le savait ; et trop habile pour tenter une démarche avant d'être sûr du succès, il attendait, il observait, avec un serrement de cœur jaloux , les symptômes du penchant de mademoiselle d'Estanceley pour son ami.
Les femmes , en démasquant avec un tact ingénieux et malin toute ridicule affectation de chagrin, s'apitoyent sur les maladies de l'âme.... Hélas! la vie est une maladie morale pour tous les êtres qui sentent et pensent trop vivement :
SLVADOR. -2 I I
mais ii eu est que le malheur poursuit, tourmente dans ce désir légitime , inquiet , qui veut sa part de bonheur ; elles en ont alors soudain compassion , car cette nature d'homme se rapproche de la leur ; la crainte même qu'un tel caractère inspire est un attrait aussi : je ne sais quelle curiosité les entraîne , il leur semble qu'elles auront tant d'amour à lui donner , qu'il en sera soulagé , et leur tendresse , si elle est profonde, se fait une joie du <iévouement.
Salvadoi le savait : il songeait à combattre, dès l'origine , un amour qui contrariait tant ses vues ; il se fiait sur la puissance de sa volonté : sa force d'action sur les autres intelligences le rassurait. Cette force consistait à penser et à vouloir sans restriction ce que les autres hommes ne pensent et ne veulent que par fraction.
C'était une nature de la trempe de celle des hommes extraordinaires.
a 12 SALVADOR.
U demeura quelques minutes dans une attitude méditative.
Puis, relevant la tète, il dit d'une voix sourde et lente :
— Mademoiselle d'Estanceley sera ma femme.
Ctu'fôt-rir que i'ai ^a^c?
Elle était retournée à Estanceley ; et dès que la voiture entra dans l'avenue , les domestiques du château , qui l'adoraient , accoururent à la grille pour la voir ; elle leur dit quelques mots affectueux, puis ils se formèrent respectueusement en haie pour saluer [q jeune seigneur.
2i4 qu'est-ce que j'ai donc?
Elle passa vite dans la salle où un vieiMard l'attendait , entouré de montres et de pendules.
— Te voilà, ma belle enfant, ma chère petite, ma mignonne, ma Résignée! s'écria-t-il en lui tendant les bras ; te voilà , mon ange gardien ! Tu es exacte , c'est bien ; approche ; quand je te vois , je me sens mieux ; viens , viens que je t'embrasse. — Il la baise au front; elle s'empresse autour de lui, relève les coussins affaissés , pose mieux sur le tabouret sa jambe endolorie, range ses livres et ses journaux, et s'assied à ses côtés. Elle lui raconte ensuite la chasse , les coups de fusil , l'adresse de son frère , qui entre , s'incline gravement devant le comte, et sort après quelques mots assez froids. Le vieillard s'informe duducd'Alvida, elle en parle avec aisance et sans comprendre le rire jovial qui accueille sa réponse; puis elle hasarde quelques paroles sur lord Donald ; mais son oncle ne le connaît pas; elle se tait.... Elle regarde vaguement dans le jardin , pendant qu'une de ses
qu'est-ce que j'ai donc ? 2 I 5
mains, qui tient un journal, retombe par degrés le long du fauteuil....
— Un Anglais ! un insulaire ! . . . une île , — murmure le vieillard. Son front jaune se rida, et une expression de sévérité menaçante y régna : mais la belle et rêveuse jeune fille n'entendit pas ; tant mieux pour elle , car si elle eût entendu et compris, elle se fût sentie attachée par des liens et des devoirs de fer auprès de ce malade , qui n'avait qu'un seul objet d'affection , lui-même, et qu'une seule pensée; vivre le plus long-temps possible.
— Eh bien , lis donc ! s'écria-t-il d'une voix aigre ; lis donc !
— Oui, mon oncle, — reprit-elle en revenant à elle-même : mais malgré son désir d'être attentive , elle se troubla parfois dans sa lecture.
— Qu'est-ce qu'elle a donc, cette petite folle? disait le goutteux entre ses dents.
Après le dîner, son frère partit pour Paris , où se tenait son régiment ; son oncle se livrait à sa
1 1 6 qu'est-ce que j'ai donc ?
sieste accoutumée : elle se trouvait libre. Elle entre au jardin pour y faire sa promenade habituelle, et passe devant ses plates-bandes favorites sans en arroser les fleurs : son léger arrosoir reste là rempli d'eau ; les jardiniers la regardent s'éloigner avec surprise. Elle tient un livre à la main, et ne l'ouvre pas; c'est pourtant un de ses livres chéris , les Etudes de la Nature. Elle va au hasard, lentement, de bosquets en bosquets, nonchalante, et comme inquiète
d'une personne absente qu'elle n'attend
pourtant pas. Elle songe au gant qu'// lui a pris il y a un an , et qu'elle n'a plus redemandé ; elle songe à la contredanse où il a dit avec tant d'expression que ce gant ne le quitterait jamais ; elle songe à la journée d'hier, à la causerie sur le balcon, à ce bras qui est venu tressaillir près du sien , à cette rêverie , à ce cri : Ah ! mademoiselle.... Elle songe à sa maladresse pendant la chasse.... Pauvre enfant! elle s'étonne de ce charme qu'elle cherche à vaincre, et qui la ressaisit malgré elle; elle s'en étonne, et s'assied,
qu'est-ce que j'ai donc? 217
fatiguée , en murmurant : — Qu'est - ce que j'ai donc!
Elle se rappelle les paroles de ses amies dans la calèche ; Constance lui a dit que lord Donald ne croyait ni à la religion ni à Dieu. Mais pourquoi lui a-t-il affirmé le contraire? — S'il est incrédule, ce pauvre jeune homme ^ pense-t-elle, il doit être bien malheureux! Il a l'air souffrant, tourmenté ! et cependant il y a de la douceur sur ses traits! S'il était bien aimé, peut-être!... — Elle ouvre au hasard son livre , lit sans comprendre, recommence la même page , et parvient enfin à y captiver son attention : « Avec le sentiment de « la Divinité , tout est grand , noble , invincible « dans la vie la plus étroite ; sans lui , tout est « faible , déplaisant et amer au sein même des « grandeurs. Ce fut lui qui donna l'empire à « Sparte et à Rome, en montrant à leurs ha- « bitans vertueux et pauvres les dieux pour « protecteurs et pour concitoyens ; ce fut sa des- « truction qui les livra riches et vicieux à l'es- « clavage , lorsqu'ils ne virent plus d'autres dieux
'2 1 8 qu'est-ce que j'ai donc?
« dans l'univers que l'or et les voluptés. L'homme « a beau s'environner des biens de la fortune , « dès que ce sentiment disparaît de son cœur, « l'ennui s'en empare ; si son absence se pro- « longe , il tombe dans la tristesse , ensuite dans «une noire mélancolie, et enfin dans le déses- « poir. Si cet état d'anxiété est constant , il se « donne la mort. L'homme est le seul être sen- « sible qui se détruise lui-même dans un état de «liberté; la vie humaine, avec ses pompes et « ses délices , cesse de lui paraître une vie , « quand elle cesse de lui paraître immortelle « et divine.... »
Le livre tombe de sa main : — Ah, s'il se tuait ! — pense-t-elle. Elle pâlit ; son cœur bat , elle y pose la main comme pour en affaiblir les pulsations désordonnées , et s'écrie : — O mon Dieu, qu'est-ce que j'ai donc!....
Elle rentre , et le soir, à genoux au chevet de son lit , elle prie ; mais sa prière distraite est interrompue par des rêveries qu'elle repousse, et qui reviennent toujours. Elle se livre avec
qu'est-ce que j'ai donc? 219
inertie aux soins de sa femme de chambre , qui respecte son silence ; le sommeil ne vient pas clore sa paupière ; un assoupissement mêlé de rêves confus lui apporte enfin un peu de calme , quelques heures de repos. Le matin , elle se réveille , et sa première pensée n'est plus pour Dieu ! Un malaise préoccupé , qui n'est pas sans charme , semble amollir ses membres ; elle s'assied dans un fauteuil; ses petits pieds nus, d'une forme et d'une blancheur admirables , éclatent sur le velours écarlate d'un tabouret; ses épaules , qui reposent sur le dossier éblouissant du fauteuil , y brillent d'une teinte de lait pur : quelques nuances rosées, quelques veines bleues , indiquent la vie intérieure. Elle est immobile ; ses beaux cheveux , d'un châtain singulier et chatoyant, flottent autour de son visage embelli par une langueur candide; ses bas de coton fin sont tombés de ses mains , qu'elle joint. Elle contemple le réveil de la nature , humide et mélodieuse ; elle prie , et laissant là sa prière accoutumée , qui ne suffit plus
220 qu'est-ce que j'aI DONC?
aux élans de son âme, elle en improvise une empreinte de tendresse : elle prie pour ses parens, pour son père, pour sa mère; elle demande à Dieu la grâce d'accomplir tous ses devoirs, et d'avoir la force de souffrir dans la vie , si elle doit y souffrir long-temps. — Faible femme que je suis, je ne sais guère que par mon cœur ce qui m'est utile ou nuisible , ô mon Dieu! car je suis délaissée, et les bommes n'ont rien dans leurs lois qui puisse suppléer une
mère Quels conseils dois -je écouter? Ne
suis-je pas à la merci de tout ce qui m'entoure?... O mon Dieu ! sois ma force et ma vie , sois mon protecteur et mon refuge , sois mon conseiller et mon espérance immortelle ; prends-moi en
pitié J'étais calme, beureuse, et je ne le
suis plus.... Depuis que je l'ai vu, je suis troublée et triste au fond de mon âme.... et il ne croit pas en toi ; aveugle qu'il est, il ne marche pas à ta sainte lumière.... Je le sens, ma foi et ma ferveur en redoublent ; il me semble que maintenant il faut que j'en aye pour deux.... O
qu'est-ce que j'ai donc? 221
mon Dieu! qu'il soit heureux, du moins, qu'il soit heureux! — Mais des larmes l'interrompent; elle s'écrie : — Qu'est-ce que j'ai donc ! — Puis elle baisse la tète , et se dit à voix basse : — Oh ! je l'aime.
{30itv0ir ^\xn Vtom,
Quand le vertige de la passion s'empare d'une femme , et qu'elle ne peut lui opposer ni les devoirs d'une mère , ni les fortes croyances d'une chrétienne, tout ce qui n'est point cette passion est sans vie; tout ce qui ne s'y rattache pas n'est plus l'existence, c'est un
POUVOIR d'un nom. 2^3
obstacle à l'existence , un supplice ; son intelligence ne s'exerce qu'à cette pensée, elle la creuse incessamment , elle s'y fatigue ; elle médite un mot, un regard, leur prête un sens que souvent ils n'ont point, et y pressent un avenir de repentir, d'ivresse, de larmes amères; et notre morale est de si bon accommodement, dès que les convenances sont, comme on dit, religieusement observées !... En effet , les convenances, voilà la religion de la haute société.
Il y a encore au sein de cette société , surtout dans la vieille aristocratie nobiliaire, des familles vouées à ce catholicisme qui se disjoint , se brise , et va tomber en pièces : mais que cette minorité est impuissante ! Combien le protestantisme , tout insuffisant qu'il soit , est plus fécond en vertus ! Et quelle indifférence presque universelle pour tout ce qui est culte , exaltation vertueuse , sentiment , mouvement de l'âme ! A ne point parler ici des conversations du monde, ni de ce que donnent à penser Jeurs réticences, que résulte-t-il de l'ensemble des actions du plus
224 POUVOIR d'un nom.
grand nombre ? quelle en est la conclusion évidente ? Est -il beaucoup de jeunes femmes qui, résistant à leur influence, conservent longtemps, au milieu des parfums de cette contagion déguisée , leur ferveur première , et sachent se défendre d'un attiédissement? Une fois qu'il est commencé , il faut qu'une autre émotion remplisse cette lacune dans l'âme. Et qu'il y a d'enivremens mêlés d'étrangetés et de craintes en cet amour qui vient combattre et souvent chasser la foi affaiblie!... Le rituel en subsiste encore, mais la puissance en est morte. On va bien à l'église : mais y pense-t-on à Dieu? Quel rapport y a-t-il entre ce qui se passe sous les voûtes du temple et sous les lambris des salons ? quel rapport entre la morale de nos livres usuels et celle de l'Évangile ? quel rapport entre l'austérité menaçante de la chaire et la tolérance facile du monde, qui pardonne tout, si le décorum est habilement sauvé ? quel rapport entre ces écrits qui systématisent le vice, et le mariage chrétien qui fait de la fidélité et de la confiance
POUVOIR d'un nom. 12.5
les bases du bonheur domestique ? Et ne faut-il pas, dans un cercle, donner son opinion sur ces romans où les faiblesses des passions sont prônées en un langage étrange ? Ah ! quand une pauvre femme , entourée de pièges , de déceptions , d'impostures élégantes ; frappée dans son bien-être; tourmentée dans ce qui est encore sa conscience ; seule avec une passion dont elle ne peut plus se démêler, qui a pris adhérence, qui est devenue une partie d'ellemême , se trouve oisive devant de longues journées, n'est-elle pas bien à plaindre? et faut-il toujours la blâmer si elle appelle à son aide , pour combler le vide qui l'entoure , ces productions modernes dont la phraséologie passionnée, corruptrice, se déroule comme une variation improvisée.
Pauvre jeune femme ! pauvre Constance ! le monde l'importune, son mari la néglige; elle est seule assez souvent ; quelques visites se succèdent et la laissent plus seule encore; elle s'occupe d'une tapisserie depuis long - temps I. i5
220 POUVOIR d'un nom.
inachevée, parcourt le clavier de son piano, s'ennuie, essuie une larme et lit; elle aspire les sophismes séducteurs des ouvrages de nos jours. Au théâtre, les danses parlent de volupté, la musique amollit , la poésie ou la prose énerve ; ses appartemens , par les soins de son mari , sont décorés de suaves peintures; les romances qu'elle chante sont des soupirs mélodieux ; l'infortunée , elle aspire de l'amour par tous les sens !
Et son organisation est déhile, un mot l'émeut; un parfum trop pénétrant lui donne la migraine; une tendre pression de main ébranle ses nerfs; un baiser la laisserait à demi morte d'amour. Et Donald , qui a suivi pas à pas ses redoutables progrès , monte les degrés ; il monte avec une résolution fatale. Elle a entendu le bruissement léger de son pas dans l'antichambre ; il est là; il faut bien qu'elle redoute sa présence, puisqu'elle n'en est pas heureuse! Il entre, elle se compose une attitude réservée et presque froide. Soutiendra-t-elle long-temps ce mensonge