‹ Résignée (volume 2)Chapitre 22 sur 32 · POUVOIR D UN NOM · texte numérisé non relu

POUVOIR D UN NOM

— Volontiers; je serai bien aise déjuger son style.

— Il est simple et touchant ; je vais vous en lire des fragmens.

Elle se méprenait à l'aisance affectée de Donald ; et comment aurait-elle soupçonné la réalité, quand elle était encore tout émue d'une lutte où elle se croyait victorieuse? Elle lut.

Estanceley, 10 septembre.

« Je crois que mon frère est bien fâché d'être « protestant; il est ambitieux, et notre religion « ne s'accommode nullement de ses opinions « absolutistes. Je t'avoue que je trouve notre « culte un peu froid ; il n'agit pas assez sur l'ima- « gination , et quand l'imagination est malade , « elle a besoin que le mystérieux vienne à son « aide. La raison , tout attendrie qu'elle soit , « est toujours la raison ; d'un autre côté , le « catholicisme exige une trop grande abnégation

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« de l'intelligence , il vous réduit trop à une « passiveté inerte ; il est devenu menaçant dans « la bouche de vos prêtres , vos prédicateurs «m'ont plus effrayée qu'émue, et je n'ai pas « reconnu l'esprit de l'Evangile dans les saintes « fureurs où ils entraient en parlant. Je m'en « tiens donc à l'Évangile , que je lis en toute « humilité.

«Sais -tu, ma bonne amie, qu'Eudonie est « devenue impie depuis son mariage ; elle est « heureuse , et son bonheur lui tourne la tête. « Son mari l'aime beaucoup; il est presque tou- « jours en adoration devant sa beauté, et elle « le chérit tant qu'elle épouse toutes ses opi- « nions. Elle ne va plus à la messe que pour « observer les convenances. C'est bien mal , « n'est-ce pas? Il n'en est pas de même de toi.... »

Ici madame de Nelvoisy s'arrêta , soupira , et Donald se prit à rire. Elle continua : « Je crois « m'en apercevoir , l'éducation des jeunes per- « sonnes est si incomplète , que leurs maris font « leurs opinions jusqu'à ce qu'elles puissent les

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« rectifier elles-mêmes. Dis-moi si cela est vrai , «tu es en position de le savoir; et moi, je vis « dans la solitude, je me suis faite à cet ennui.... « Pourquoi le changer contre un autre? Puissé-je « n'avoir jamais à regretter la monotonie de « mon existence ! Elle est au moins douce et re- « posante.

« Mon oncle va mieux; il fait toujours grand « accueil à M. d'Alvida lorsqu'il vient nous voir. « Le duc paraît être fort attaché à lord Donald , c( qui est lié avec ton mari , et te rend visite quelce quefois. Quand tu m'écriras , dis-moi si lord « Donald est toujours triste comme à Livrange. « Il paraissait malade.

« Comment ! tu ne viendras pas me donner « quelques heures à Estanceley ! Voici les der- « niers beaux jours, les feuilles commencent à « jaunir, il faudra bientôt dire adieu aux fleurs. «Et qu'est-ce que la campagne sans fleurs? Je « pense que nous serons à Paris à la fin d'oc- « tobre. Nous y passerons l'hiver. Je me sur- « prends à en être tout heureuse. »

aSa POUVOIR d'un nom.

En écoutant cette lettre, Donald devina que mademoiselle d'Estanceley avait plus d'une fois songé à lui en l'écrivant; et ce soir-là il ne s'écarta plus du ton d'amitié tendre , mais sans exigence , que madame de Nelvoisy s'efforçait de lui prescrire.

Ce paittJrf Bapixhet et ta ptremthe \)'mte.

Vintérêt bien entendu est le système dominant de l'époque; on le sent dans presque toutes les actions , il fait le fond de la vie actuel; il régente jusqu'aux affections, jusqu'à ces amitiés qui s'en vont avec les années et les intérêts ' . Et quel compte doit-on tenir de cette

' Bossuet.

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amitié qui , après avoir tout matérialisé , se matérialise elle-même? Qu'est-ce qu'une amitié qui ne croit pas à l'âme, son moteur, son essence? Ne se nie-t-elle pas elle-même en niant sa cause originelle ? L'amitié matérialiste a volontiers des expansions et des larmes; elle s'apitoie par un retour sur elle-même; elle s'empresse et rend des services , mais tant que son intérêt n'en est point compromis : c'est là sa limite. Et qu'elle est étroite , qu'elle est mobile 1 L'intérêt d'aujourd'hui n'est pas toujours celui de demain ; ainsi , un homme se couche mon ami qui peut se réveiller mon ennemi. Plus il le sera, moins il le laissera voir; il redoublera même de prévenances ; et si je me trouve lui barrer le chemin que s'est tracé son ambition , si j'obtiens une légère distinction d'une femme qui a rejeté ses hommages , si je porte un pied étourdi dans le cercle où son amour- propre s'est habitué à des succès , si j'y veux une part de l'attention qu'il exploite par droit de premier occupant, il me nuira tant que faire se

pourra , sans toutefois porter atteinte à la bonne opinion qu'il désire qu'on ait de lui. La forme, voilà ce qu'il faut toujours conserver aujourd'hui : paraître est tout, être n'est rien. Le vice adroit est choyé, la vertu maladroite est bernée. Et qu'est-ce donc quand elle persiste, malgré de continuelles injustices , dans l'honorable bêtise de formuler sans cesse sa conscience dans ses écrits ou dans ses paroles ?

Où est- elle, cette amitié qui épouse les destinées d'une autre amitié ? où est-elle , cette amitié, cette fraternité volontaire, où deux cœurs viennent pour ainsi dire se souder si fortement, qu'on ne peut briser l'un sans briser l'autre?... Savez-vous ce que vous faites en ôtant de la société le principe fécond et sacré de l'animisme ? savez-vous ce que vous faites en proclamant que l'intérêt est la règle et la mesure des actions humaines? Imprudens, savezvous ce que vous faites? Alors l'enjeu social est à celui qui entend le mieux son intérêt et sait l'accommoder à celui des autres. Mais qui em-

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péchera les intérêts de réagir? qui vous donnera foi aux actions qui se passent devant vous? Serez-vous sûrs que les intérêts de ce qui vous entoure n'ont point changé? L'habileté ne consiste-t-elle pas à feindre un personnage? et l'amitié n'est-elle pas un rôle tout comme un autre ? Il jouait bien savamment à cette comédie sociale , ce jeune Salvador, qui jugeait tout du haut de son mépris pour les hommes. Du fond de sa pénétration calme, réfléchie, il tenait tous les fils des amours-propres et des intérêts, qu'il faisait mouvoir à son gré en les caressant à propos ; et , au besoin , il était disposé à s'en servir comme d'instrumens. Il avait sur tous les matérialistes ambigus et honteux l'avantage de ne jamais reculer devant aucune des conséquences de son système; il riait en lui-même des scrupules dont s'embarrassaient des gens qui pensaient, comme lui, que le néant est l'abîme où vont se perdre les générations, qui y tombent pêle-mêle, ainsi que les eaux d'un torrent dans un gouffre sans fond. Quand un

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système domine une société, l'homme roi de cette société est celui dont l'intelligence descend le plus avant dans ce système , et dont le vouloir est aussi fort que l'activité.

Conséquent avec son opinion sur cette amitié dont les phases sont alors marquées par les intérêts , il s'était rapproché de Donald , qui , en des instans de tristesse et d'oubli , l'avait laissé fouiller en son âme ; sans provoquer des confidences directes , il y avait surpris tantôt un désir passionné de séduire madame de Nelvoisy, tantôt un amour naissant pour mademoiselle d'Estanceley, quelquefois les deux idées à la fois ; enfin , toutes les perplexités d'une imagination malade qui se replie, roule, tourbillonne incessamment sur elle-même, impuissante à s'arrêter sur une idée stable.

Les deux amis, qui s'étaient rapprochés par des motifs différées, l'un par ennui, l'autre par intérêt , montèrent à cheval dans l'intention d'assister à une revue du Champ-de-Mars ; le régiment de M. d'Estanceley s'y trouvait. Le

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peuple accourait à ces revues comme à tous les spectacles : mais les souvenirs de Napoléon planaient sur le Champ-de-Mars , et la grandeur colossale de l'Empire écrasait les nains imitateurs , ces princes parodistes que la restauration avait mis à loyer dans les Tuileries. Les épigrammes , les quolibets populaires accueillaient ces simulacres guerriers ; le peuple riait surtout de ces voltigeurs de Coblentz , de ces vieux officiers poudrés à frimas , qui avaient pris leurs grades dans l'oisiveté de l'émigration, et ne voyait pas sans colère ces jeunes gens se pavaner sous des uniformes dont on avait dépouillé les braves qui avaient si glorieusement promené leurs bivouacs dans toute l'Europe. A vingt-trois ans, le jeune d'Estanceley portait déjà les épaulettes de lieutenant-colonel ; il dressait fièrement la tête , et faisait caracoler avec une grâce quelque peu écolière, un bel étalon de race. Non loin de lui un homme d'une figure maigre , altérée , prématurément ridée , regardait , haussait de temps en temps les

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épaules ; des moustaches grises retombaient sur ses lèvres, et des sourcils épais ombrageaient ses yeux caves, verdâtres, d'une fixité pénible à voir. Son costume propre, mais usé, annonçait un officier en retraite. Calme , les bras croisés . sur la poitrine, il gardait une attitude roide.... Soudain , le cheval de M. d'Estanceley se cabre , les spectateurs s'écartent; seul, l'officier reste à sa place , et se contente de dire : « Prenez garde, je vous en prie , monsieur le lieutenantcolonel. » D'Estanceley abaisse dédaigneusement les yeux sur lui , et répond : « Prenez garde vousmême; retirez-vous. «Puis il pique son cheval, et s'avance sur le front du régiment. L'officier demeure impassible : un observateur attentif eût cependant remarqué que les pommettes saillantes de ses joues rougissaient.... et ses lèvres étaient devenues blanches sous ses moustaches. Après la revue, l'élégant lieutenant-colonel, fier et joyeux des complimens que lui avait adressés le prince royal, abordant Salvador et Donald , les invite à venir chasser avec lui au

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château d'Estanceley. Un rendez-vous est assi-^ gné. En se retournant, Salvador retrouve, derrière le cheval du lieutenant-colonel, la sombre physionomie de l'officier en retraite.

Quatre heures sonnaient à la pendule de la grande salle où se tenait le vieux comte d'Estancely ; enveloppé dans une robe de chambre ouatée , il se souleva lentement , consulta ses deux montres , fronça le sourcil , et dit avec humeur : — Eh bien ! Résignée, à quoi rêves-tu là?

— A rien , mon oncle.

— A rien.... Hum 1... Tu n'as pas entendu sonner quatre heures ? n'est-ce pas ?

— Non.... Je crois.... Il n'est que....

— • Bien des pardons , mademoiselle , elles viennent de sonner, — dit timidement un jeune homme dont la tête était penchée sur des liasses de papier ; il les étiquetait et mettait en ordre.

— Ah !... elles sont sonnées !

— Oui , mademoiselle, oui ; et vous ne songez

pas à me donner la potion que m'a prescrite le docteur !... Hum ! Nonchalante !

Elle se lève, prend une fiole posée sur un guéridon, vide avec précaution la liqueur, en comptant les gouttes qu'elle laisse tomber dans un verre.

— Le docteur a dit cinq gouttes , et non pas six.

— Je n'en ai versé que cinq , mon cher oncle.

— Six, six; j'ai bien compté.

— Faites-moi excuse, monsieur le comte, dit le jeune homme; je n'en ai vu tomber que cinq.

— De quoi te méles-tu, Baptiéret? Range tes paperasses Paresseux, qui ne sait pas l'anglais.

— Si j'avais des livres, je l'étudierais.

Le jeune homme qui parlait ainsi portait un costume de villageois , simple et propre ; ses souliers gros et ferrés, son large pantalon, sa veste ronde, n'avaient rien de disgracieux; ses longs cheveux noirs se déroulaient en boucles naturelles sur son front et sur ses épaules. 'Sa I. i6

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physionomie était sérieuse. Résignée s'avança vers son oncle , qui but la potion avec une lenteur recueillie. Elle remarqua que le soleil commençait à darder ses rayons sur la tête du vieux malade, et elle abaissa à demi un rideau, ayant soin d'entr' ouvrir une fenêtre , afin que l'air pût circuler dans l'appartement.

— Etes- vous bien ainsi, mon bon oncle? N'étes-vous pas fatigué d'être assis? Voulez-vous vous promener un peu ?

Sa voix était si insinuante que le vieillard la regarda tendrement, et lui dit en hochant la tête : — Oui, ma petite Résignée ; oui, ma chère mignonne ; oui , ma belle et gracieuse fille ; oui.... Allons, ton bras !...

— Appuyez-vous bien !...

— Là, là.... Ah! me voici debout!... Trois tours de la salle, entends-tu ?.,. Demain , s'il fait beau, une promenade au jardin !... — La jeune fille veillait sur tous les pas du goutteux, qui lui disait : — Où sont mes jambes de vingt ans qui figuraient si bien au petit Trianon , lieu de

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délices, époque de fêtes, de jolis vers et de soupers? Où sont-elles mes pauvres jambes?... Ma Résignée chérie , je te gronde ; mais je

t'aime de tout mon cœur Pourquoi es-tu

donc si négligente depuis huit jours? Hier tu m'as donné mon lait trop chaud , ce matin tu as renversé ma coupe de vermeille, ce soir tu n'as pas entendu sonner quatre heures....

— Il faut me pardonner , mon oncle ; je serai plus attentive.... Vous êtes bien grondeur aussi ; mais ce n'est pas de votre faute, vous souffrez !

— Ange des anges , dit le vieillard ému , écoute, tu sais.... mais non, Dieu seul a des récompenses dignes de toi....

— Oh ! de grâce , ne mêlons rien d'intéressé à notre affection.

Ils cheminaient en tournant le dos àBaptiéret, placé devant un secrétaire près du divan ; le bouquet de Résignée y était; il le saisit, le porta à ses lèvres, y prit une fleur qu'il cacha dans son sein , et le remit où il l'avait pris. Le vieillard revint à son fauteuil , et Résignée , enten-

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dant des pas de chevaux , se pencha à la fenêtre , et se retira en s'écriant : — Ah ! c'est hii !

— Qui donc ?

— Lui !.... mon frère.... M. le duc d'Alvida.... lord Donald.

— Us viennent dîner, n'est-ce pas?... Hum! Ennuyeux ! ennuyeux !

— Vous me permettrez d'aller donner des ordres ?

Elle sort sans attendre la réponse, monte à sa chambre , et , tout essoufflée , se jette sur un siège. L'arrivée de Donald est un événement pour elle.... Elle ne se demande plus pourquoi elle est émue; elle le sait , elle sait qu'elle aime. Et cet amour, qui éclate dans ce cœur de dixhuit ans , l'envahit et l'inonde de sensations vierges, ineffables. Un premier sentiment est une lumière douce qui colore et embellit la vie; mais dès qu'il s'éteint , tout redevient obscurité.

Elle sonne sa femme de chambre, mande le maître dliôtel, lui donne des ordres, et se met à sa toilette. Elle s'habille comme d'habitude ,

tout simplement, mais avec un goût long-temps étudié devant sa glace ; sa beauté, dont elle est, pour ainsi dire, témoin elle-même , ne la rassure pas ; elle craint de n'être pas encore assez belle pour lui ; sa coquetterie a des impatiences contre une boucle de cheveux qui tombe mal ; elle se dépite contre les plis de sa robe , tout gracieux qu'ils soient. Ces vivacités inaccoutumées étonnent sa femme de chambre, qui rappelle toute son habileté pour la satisfaire ; et , presque honteuse de ses brusqueries , Résignée ouvre un tiroir, y prend un schall , et lui dit : — Tenez, mademoiselle, il est à vous. — Quand on est heureux et qu'on porte une âme tendre, on éprouve le besoin de donner un peu de son bonheur à d'autres.

Pendant qu'elle s'habillait , Baptiéret était sorti. Fils du maître d'école d'Estanceley, il a obtenu de la pitié de Résignée des secours pour son vieux père indigent, dont il partage les pénibles travaux. Le comte s'est aussi intéressé à lui. Il n'a que seize ans : mais ses

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facultés se sont bien vite ouvertes ; il a trouvé parmi les bouquins poudreux qui composent la bibliothèque de son père, des volumes dépareillés de la Nouvelle Héloïse et de Grandisson , et le /Ferther Aq Goethe, achetés sur les quais de Paris. Il s'est empreint de ce style , de ces pensées d'amour. Sa tête s'est enflammée , et mademoiselle d'Estanceley, qui est si belle , qui est si bonne, réalise pour lui ces fictions ravissantes : Julie, Clémentine, miss Byron , Charlotte; il les voit toutes en elle seule. 11 aime comme on aime dans la solitude , à seize ans , avec un cœur qui exagère tout. La sorte de domesticité dont il est revêtu au château , aide à sa folle passion. Il mange à l'office : mais il la voit presque tous les jours, elle lui parle , elle lui dicte parfois des comptes ; il transcrit des mémoires, et l'homme d'affaires n'est pas entouré de plus de confiance que lui. Mademoiselle d'Estanceley a dit quelquefois : — Baptiéret est un honnête garçon.

Il est tout en émoi , si par hasard il frôle , en

passant , les plis de sa robe. Il se tourmente à de funestes illusions. Nourrir ces illusions, s'en fatiguer, c'est boire toujours dans un verre toujours vide. N'importe; il va seul par les champs; il rêve des heures entières au bord des fontaines murmurantes, dont les eaux se perdent sous des saules; il s'étend à l'ombre des meules de foin , ou le long des blés quand la caille chante , quand les perdrix lui passent par volées au-dessus de la tête; il rei^arde les nuages empourprés par le soleil couchant ; il jouit de la séiénité des soirs , il aime sentir le vent froid sur son front , il aime le ciel parsemé d'étoiles , et la luciole qui grimpe avec sa lumière scintillante sur la tige des hautes herbes ; il respire les prairies en fleur , et médite des vers incorrects mais brùlans : sa poésie est comme son amour, lui secret entre Dieu et lui.

Il oublie quelquefois dans ses promenades jusqu'à l'heure où son père, vieilli dans son humble école, l'attend au milieu de sa classe; il doit bientôt lui succéder. Les enfans du vil-

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lage disent que Baptiéret est fier, parce que Baptiéret est plus savant qu'eux , qu'il va au château, et ne porte point des sabots, mais de beaux souliers que mademoiselle d'Estanceley lui fait acheter à Paris. Il est brun, hâlé par le soleil, d'une figure plus expressive que belle; ses traits sont communs, mais animés, et ses yeux un peu hagards ont un éclat étrange ; ce qui donne à penser à quelques vieilles femmes que Baptiéret est kinatique et qu'on lui a jeté un sort. Sa taille est trop élancée, sa constitution robuste s'affaiblit tous les jours, s'épuise, se consume. Les jeunes paysannes le craignent, et quand elles passent auprès de lui, elles baissent les yeux en disant : — Bonjour, monsieur Baptiéret. — Il dédaigne leurs danses et leurs jeux du dimanche ; il va au château s'informer si l'on a besoin de lui ; quand il a vu Résignée , quand il a recueilli de cette bouche souriante quelques paroles affectueuses , il les emporte comme un insensé ; et, couché près des luzernes, ou des sainfoins odoriférans, il attend la nuit en

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lisant quelques ouvrages édifians qu'elle lui a prêtés, et dont la pieuse morale le console.

Son père s'attriste de cet amour de la solitude, mais il dit tout bas au sacristain , son vieil ami, que si Baptiéret n'était pas le fils d'un malheureux maître d'école de village, Baptiéret serait peut-être un homme de génie.

L'infortuné était sorti de la salle , dès qu'il avait vu entrer le duc d'Alvida ; il le hait , ce duc , mais il ne se rend pas bien compte de cette haine. Quel droit aurait -il de haïr l'homme qui sera l'époux de Résignée? Peuton soupçonner ce singulier amour qui ne s'est jamais trahi , qui lui vaudrait des soupçons de démence. Il est sorti, il ne reviendra que lorsque la cloche appellera les domestiques à l'office ; il épiera ensuite le passage de Résignée , et peut-être obtiendra-t-il un ordre d'elle.

Elle est descendue au salon ; on l'attendait pour se mettre à table : — Cinq heures et six minutes , ma chère nièce ; entends-tu bien ? six

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