LIS. PALVRK BAPTlÉRET
minutes! Allons, n'en parlons plus, et donnemoi le bras.
Qu'elle est heureuse ! Donald est là. Aussi avec quelle attention elle préside au service ! avec quel tact elle fait les honneurs de la table ! Elle a l'œil à tout; elle devine les désirs des convives; et , sur un signe presque imperceptible adressé aux domestiques, ces désirs sont remplis au moment qu'ils naissent. Donald admire les soins dont elle protège son oncle. Salvador cherche à plaire, il alimente la conversation de traits ingénieux; Donald plaît sans le chercher; il est silencieux et presque absorbé.
Le comte, qui a des actions sur une compagnie anglaise établie dans les Indes , parle , après le dîner, du volumineux dossier qu'il a reçu ; ses facultés s'affaissent, il ne comprend plus l'anglais , et prie lord Donald de lui traduire les pièces les plus importantes de ce compterendu, D'Estanceley frémit de l'ennui que lui préparent ces arides calculs, et entraîne gaîment Salvador dans la salle de billard. Résignée a
tout disposé autour du malade; elle brode un ouvrage de tapisserie, tandis que Donald lit les pièces en français , comme si elles étaient écrites dans cette langue. Le vieux comte s'extasie sur cette vivacité de traduction : mais le sommeil , qu'il a cru vaincre ce soir-là, intéressé qu'il était à connaître ses gains, son sommeil d'habitude incline bientôt la tète, clôt ses paupières somnolentes; et la voix du lecteur s'affaiblit, s'arrête.
— Un malade réclame et doit obtenir indulgence, milord, dit tout bas Résignée.
— En a- t-il besoin, mademoiselle?
Il ne ressentit aucune de ces inspirations de galanterie que leur position provoquait. Ils éprouvaient un bien-être profond, calme, délicieux par leur présence seule; leur existence semblait s'être complétée depuis qu'ils étaient ensemble. Elle osait à peine lever les yeux sur lui , mais elle le sentait là ; il la regardait nuancer les laines et créer des fleurs sous son aiguille , dont les mouvemens incertains annonçaient une
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distraction combattue ; ses doiffts charmans vacillaient sur la trame. Il contemplait cette tête que le demi-jour de la lampe rendait aérienne, presque divine ; il n'avait rencontré nulle part ce caractère de beauté, ce mélange de coquetterie et de timidité, cette réserve et cette expansivité qu'il devinait ; cette fraîcheur de sentiment et cette crainte du monde; ce besoin caché de bonheur et cette modestie pudique. Il écoutait son haleine devenir plus inégale, plus entrecoupée, plus vive, plus émue; il respirait plus difficilement lui-même à observer les oscillations de son sein. Leur silence n'était rompu que par des paroles vulgaires, mais affectueuses, que leur contrainte mutuelle faisait éloquentes.
— 11 pleut, dit lord Donald.
— Oui , la pluie bat contre les persiennes.
— Je voudrais qu'il plût demain.
— Et pourquoi, milord?
— Nous n'irions pas à la chasse, et je traduirais le dossier.... Vous restez le matin auprès de monsieur votre oncle ?
— Oh, oui!.... mais il ne pleuvra pas, et il faut espérer que vous serez plus adroit à Estanceley qu'à Livrange.
— Cette chasse a détruit ma réputation de chasseur.
— Vous aviez une excuse , milord ; vous étiez souffrant.... Vous paraissez mieux portant aujourd'hui?
— Je suis mieux en ce moment.
— Le docteur Jernier n'est-il pas votre médecin ?
— Ma santé est assez bonne , mademoiselle ; je n'ai pas besoin de médecin : il me faut du calme, du bonheur.... Je ne suis pas heureux; c'est là ma maladie.
— Quoi! dit-elle, vous n'êtes pas heureux! — Son accent fut si vrai, si pénétrant; il y avait tant de choses dans ce peu de mots , sa réticence expressive voulait si bien dire : « Je voudrais pouvoir vous donner tout le bonheur qui vous manque » , que ces paroles et cet accent descendirent dans le plus intime de l'âme de Donald;
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et ils échangèrent un de ces regards prolongés, après lesquels tous les mots sont inutiles et froids. En ce moment, une voiture entra dans la cour, et le vieux comte se réveilla ; il s'excusa auprès de Donald , qui reprit le cours de sa traduction.
Peu d'instans après, le docteur Jernier entra suivi de Salvador et de M. d'Estanceley :, il salua assez froidement l'Anglais, baisa la main de Résignée, et interrogea le pouls du vieux comte.
— Allons! voilà qui va de mieux en mieux, dit-il ; suivez les mêmes prescriptions , et point de folies! Vous me comprenez!
Le comte ne répondit que par un sourire d'amour-propre, mit son doigt sur ses lèvres, et indiqua de l'œil que Résignée était là. Le docteur avait récemment fait congédier une femme de chambre, sans donner d'autre raison que sa volonté formelle ; il s'avança vers Salvador avec l'aplomb d'un homme qui est chez lui, et le conduisit dans l'embrasure d'une croisée : on les vit sourire , puis se rapprocher
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du cercle. La conversation j3rit des allures sautillantes, épigrammatiques; et tout à coup, après un léger signe d'intelligence adressé au duc, Jernier, se tournant vers Donald : — Eh bien ! milord , où en sont vos opinions sur le mariage? Vos piquantes apologies du célibat nous ont plus d'une fois égayés ; il est impossible d'y mettre plus de verve, de conviction et d'esprit. D'honneur, vous êtes le célibat incarné !
A cette brusque saillie, Résignée baissa la tête sur sa tapisserie; la rougeur gagna le front de Donald; mais, étourdi de cette attaque inattendue , il ne trouva d'autre réponse qu'un insignifiant sourire.
— Est-ce que vous reniez vos opinions , milord ? dit Salvador.
— En aucune façon, mon cher duc, — répondit-il , emporté par un mouvement de fierté maladroite. Mademoiselle d'Estanceley se leva , et sortit de l'appartement avec une légèreté vive , effleurant le parquet, et qui ne voulait pas être aperçue. La causerie recommença frivole, badine , plus libre. Le comte retrouvait sa
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verdeur quelque peu licencieuse. A neuf heures précises, Résignée rentra, donna le bras à son oncle, l'accompagna jusqu'à sa chambre à coucher, le confia aux soins d'un vieux valet de chambre , et passa chez elle ; puis , quand elle se fut agenouillée à son chevet , au lieu de prier elle rêva.
Le lendemain , elle paraissait calme et toute livrée à ses devoirs accoutumés ; mais un léger cercle brun entourait ses yeux fatigrués, et le malade eut plus d'une fois l'occasion de la gronder. Elle remercia à peine le pauvre Baptiéret , qui lui apportait un bouquet des fleurs de la saison; il s'en alla tout centriste.
Plus d'une fois elle regarda si les chasseurs arrivaient , plus d'une fois un soupir commencé vint mourir sur ses lèvres; mais elle évita lord Donald , qui ne trouva plus , jusqu'au départ , l'occasion de lui parler seul. Le docteur les suivait partout. Seulement au jardin , le jeune Anglais, passant près des plates-bandes favorites de Résignée, en loua la culture; à quelques pas, les jardiniers paraissaient fiers et joyeux de ces
éloges. Il railla ensuite les jardins fastueux de la Hollande, et la sotte aristocratie que la vanité impose aux fleurs cultivées ; il leur préférait les beautés naturelles des plantes qui tapissent la terre , grimpent et s'épanouissent dans les roches, jusque sur les glaciers de la Suisse, nagent sur les eaux, boivent dans les torrens, se suspendent aux flancs des cavernes , percent la neige, s'entortillent aux corniches des gothiques sculptures à demi écroulées , déploient leurs campanules vertes, bleues, blanches, roses, entr' ouvrent leurs lèvres béantes, se balancent sur les tiges déliées, se groupent en épis, s'épandent en diadèmes, se cachent sous les feuillées, renversent leurs corolles évasées, s'élancent en spirales , s'effoliolent en écailles , prennent les formes les plus capricieuses, défient le pinceau et la pensée. La beauté de convention introduite parmi les plantes lui semblait ridicule , et il prouvait ses assertions avec cette finesse que donnent l'observation et les voyages.
€ûmme d MHUxïon,
Résignée s'était levée matin , et , adossée au parapet de la terrasse qui dominait la cour, semblait s'occuper de quelques fleurs plantées dans les urnes de marbre. Baptiéret passa; elle lui fit signe de s'approcher.
— Plaît-il , mademoiselle ? dit-il en se découvrant.
CAUSERIE ET RÉFLEXION. l5g
— Baptiéret, vous trouverez sur la cheminée du cabinet les notes de M. Grével.... Ah!... que vous disait donc lord Donald hier au soir avant son départ ?
— Il m'a demandé quel était mon emploi au château; alors.... je lui ai conté tout, moi.
— Vraiment ?
— Je lui ai dit le bien que mademoiselle faisait à mon pauvre père et à moi; comment elle nous avait aidés à réparer notre maison d'école; comment elle nous achetait des habits....
— Vraiment ?... Indiscret !
— Mademoiselle, reprit-il avec émotion, sait bien que je dis toujours la vérité.
— Après ?
— Après , il s'est mis à rêver , et j'ai attendu qu'il parût m'écouter ; alors , quand j'ai vu qu'il n'était pas fier, je me suis enhardi ; je lui ai dit que je désirais apprendre un peu d'anglais, afin de n'être plus grondé par M. le comte, et de pouvoir traduire les papiers qu'il reçoit de la