‹ Résignée (volume 2)Chapitre 25 sur 32 · CAUSERIE ET REFLEXION · texte numérisé non relu

CAUSERIE ET REFLEXION

Ainsi, il se fait un jeu de tromper des femmes ; c'est odieux!... Comment! il met de l'amour dans un cœur, et puis il l'abandonne!... Mais c'est une lâcheté !... Il en est incapable; le docteur ne l'aime pas, voilà tout.... O mon Dieu! que me veut-il donc, s'il ne doit pas m'aimer? Notre devoir, à nous malheureuses femmes, n'est-il pas de nous défier des hommes? Nous ne comprenons rien à tout ce qui se passe, nous laissons choisir pour nous, ou nous choisissons en aveugles.... S'il m'abuse, je ne croirai à aucun homme.... Mais pourquoi le railler?... Est-ce sa faute s'il est malheureux ?

Cf6 (Havbonttvi.

Toutes les fois que , par un beau temps , j'ai rapproché ma table de ma croisée ouverte, et que , négligeant mes journaux et mes livres , je me laisse aller au plaisir de regarder la lumière vivifiante du soleil s'épandre sur les jardins , sur le peuplier un peu malade qui s'élève devant

mes fenêtres, alors, pénétré de ce bien-être, je ne conçois plus nos dissentions civiles, je ne conçois plus que les hommes s'entre-tuent au lieu de jouir fraternellement du temps si incertain qu'ils ont à passer au soleil. Il faut que le bruit parfois réveillé de la civilisation monte, en bourdonnant à travers cours et jardins , jusqu'à mon troisième étage , pour que je me rappelle les hommes et les inégalités douloureuses de leurs positions sociales. Mais je n'ai souvent besoin que de regarder le feuillage, jauni dès le printemps, de mon peuplier, pour songer qu'il y a là, autour de moi , une population dont le souffle est contagieux aux hommes et aux arbres. Pauvre peuplier, il y a entre nous deux bien des rapports! Jeunes tous deux, nous sommes tous deux souffrans : tu as été transplanté dans une terre aride, moi je me trouve souvent comme étranger au milieu d'une société dont le matérialisme me semble un poison ; tu serais plus heureux dans une verte et fraîche campagne ayant un cours d'eau limpide près de

tes racines humectées, moi j'ai grand besoin d'un air plus imprégné de vie. Oh! que j'aimerais , comme toi , un tapis de verdure étoile de fleurs , de clochettes jaunes et bleues , de marguerites virginales, la vue de l'Océan, si puissant à me guérir de ce que je souffre, ou des coteaux à lignes variées, et puis l'oubli du monde !

Je dois être reconnaissant envers cette verdure qui me procure le chant de quelques fauvettes passagères , égarées , qui s'arrêtent , les pauvrettes , joyeuses de rencontrer des arbres dans un quartier si populeux, où les maisons se pressent et s'accumulent. A ce chant, qui me donne des souvenirs , je m'accoude sur la rampe en bois de ma fenêtre, et, par la pensée, je me reporte au temps plus heureux où, le pied protégé par une épaisse chaussure , j'allais , dès le matin , à travers les prés , m'embaumant des haies d'aubépine mélodieusement animées par les rossignols, m'arrêtant à les écouter, errant au hasard, méditant un brin d'herbe, priant

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par un soupir, par une exclamation, par une larme, et regagnant enfin l'humble toit où j'étais attendu. Quand ces idées de paix me viennent , que le ciel brille pur, et que mon peuplier, rendu plus vert par la rosée , balance sa tète , ses feuilles hastiolées , vacillantes , je m'étonne des turbulences sanglantes des peuples qui luttent à mort sur ces prairies où ils devraient, en s'aima nt , prendre leur part d'un travail et d'un repos fraternels.

Mais quand je descends dans la rue , et que d'allées sombres, malsaines, je vois sortir des corps amaigris, des visages livides, des haillons, de la misère sous toutes les formes; des jeunes fdles qui, pour vivre, mettent à loyer les caresses de leur beauté; quand je vois un ouvrier malade , honteux , tendre la main et demander l'aumône, au détour d'une rue, pour ses enfans qui meurent de faim ; quand je parcours les quartiers des riches , où le luxe insolent se fait oisif par esprit de parti , devient ironiquement avare , et se réjouit d'affamer les marchands qui

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vivaient par lui; alors, à l'aspect de cette société sans entrailles, qui enregistre avec faste dans les journaux les parcelles d'or qui lui tombent des mains; quand je vois ceux qui possèdent se roidir contre les améliorations proposées en faveur de ceux qui ne possèdent pas, alors mes yeux s'emplissent de larmes , mon cœur se resserre, une colère patriotique m'exalte, je conçois les révolutions, leur désespoir, les conspirations au nom de l'humanité progressive, l'honneur de mourir pour elle , les coups de fusil , les pavés amoncelés et tombant des fenêtres, aux sons lugubres du tocsin populaire.

Il éprouvait cette ardente sympathie pour les populations souffrantes, ce jeune Anglais qui, prodigue de ses biens, ballotté par toutes les inconséquences d'une époque de transition, était bien plus à plaindre qu'à blâmer de ses erreurs. Ses vues philanthropiques avaient de la largeur; son cœur, du ressort et du dévouement. Devant les plaies de l'humanité et la froide indifférence du pouvoir, il oubliait cet égoïsme qui le gui-

dait au sein des plaisirs , dont il semblait l'esclave amolli. Salvador, par ses paroles et son exemple, donnait de l'activité à ce besoin d'être utile à la cause des peuples; ils avaient, tous les deux, été admis au nombre des carbonari français, et ils s'y distinguaient.

Les carbonari se réunissaient secrètement; et comme pour mettre en face des affiliés toute l'étendue des dangers qu'ils couraient, ils délibéraient entourés de sabres , de fusils ; on s'exerçait même au maniement des armes. Cette immense organisation militaire, formée en haine de l'absolutisme , conspirait la liberté des peuples, en attendant qu'elle put la conquérir et l'organiser. Née en Italie , elle avait jeté sur l'Europe son réseau armé. Les carbonari devaient leur sang à la cause commune. En France, pendant plusieurs années, ce fut une conspiration flagrante et prête à agir. Dans une de leurs réunions, le baron de Livrange se livrait à toute la véhémence de son libéralisme.

— Mes bons consins, disait-il, notre ennemi

est la Sainte-Alliance; mais nous ne pouvons pas agir seuls ; le mouvement insurrectionnel doit être européen pour réussir. Tant que la mystique coalition des rois dictera ses ordres au cabinet des Tuileries , la cause de la liberté sera en péril. La France, par l'activité de son intelligence, par la précision si nette de ses écrivains, par l'éloquence de sa tribune , et la soudaineté avec laquelle elle se met en armes, la France se trouve à la tête du mouvement social. Ainsi, souvenons-nous que l'Europe a les yeux sur nous. — Sans doute , s'écria Salvador; et depuis votre révolution de 89, qui a écrasé tant de trahisons sans pouvoir les écraser toutes, le rôle de la France a été celui du dévouement ; l'admiration de l'Europe , qui sait vous distinguer de vos gouvernans , doit vous consoler de vos malheurs. Napoléon lui-même n'a été que le prophète armé de l'égalité sociale , l'apôtre en redingote grise de ce grand principe qu'il a por.té avec sa tente impériale aux quatre coins de l'Europe, dans toutes les capitales, où il l'a laissé

écrit en victoires; les peuples s'inclinaient de^ vant lui et devant sa mission providentielle, car la Providence est le développement de l'humanité. Puis , quand ce grand homme eût accompli sa tâche, toute sa force s'en alla; il se trouva seul avec une poignée de héros à chevrons; il n'était plus compris, il ne comprenait plus lui-même; il centuplait, par une admirable stratégie, les forces qu'il conduisait; il allait à travers les armées de ses ennemis, se ruant sur l'une aujourd'hui, sur l'autre demain, y laissant de sanglantes trouées ; à l'impétuosité des attaques et des charges, tous ses ennemis, Russes, Autrichiens, Prussiens, Bavarois, Hanovriens , tous ces peuples armés, tous disaient: — Il est là ! — et ils fuyaient vers le Rhin , et les cheveux blanchissaient sur le front des rois. Mais la nation ne s'échelonnait plus derrière lui. Il tomba , manquant de quelques heures une victoire décisive sous Paris, qui pouvait arrêter les vainqueurs devant des barricades ; il tomba; les défections les plus ignobles s'auto-

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risèrent de l'abandon des peuples ; et les rois étonnés, mirent, entrant dans la capitale soumise, chapeau bas devant votre civilisation plus forte que leur triomphe acheté. Les Bourbons donnèrent le mensonge de leur Charte octroyée ; le peuple sentit l'imposture, et se tourna vers Napoléon dès qu'il mit le pied au golfe Juan. Presque républicain à Grenoble , avec Labédoyère, Napoléon alla s'asseoir Empereur aux Tuileries ; on remit à neuf toute cette élégante friperie impériale ; les blouses et les habits citoyens des fédérés, déplurent à l'aristocratie militaire, qui se retrouva tout organisée. Le Champ -de -Mai ne fut qu'une comédie d'apparat ; Napoléon s'était encore une fois volontairement isolé de la nation. Waterloo fut une affaire d'armée à armée. Vos soldats se battirent comme ils se battent toujours ; la trahison , et la faute de Grouchy, firent la gloire de Wellington. Lafayette mit du haut de la tribune Napoléon en dehors de la nation ; Lafayette est honnête ^ pur : il ne lui manque, pour être un homme

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complet, que d'avoir du génie ; il fut au-dessous de sa position. A la Malmaison , Napoléon vit sur la carte une nouvelle victoire qui pouvait réparer le désastre de Waterloo ; il demanda la permission de vaincre, on la lui refusa. Il rentra dans ses remords silencieux , s'indignant que personne ne voulût prendre cette victoire nationale , qu'il montrait d'un doigt sans pouvoir. La trahison recommençait ses œuvres et bâillonna les bouches qui chantaient la Marseillaise. Les Bourbons rentrèrent ; il fallut faire des concessions à l'esprit public. On promit, on signa des traités avec l'espoir de les violer bientôt. Cette hypocrisie gouvernementale est démasquée. Aujourd'hui la France est encore en lutte avec ces rois , car ils n'ont point tenu parole à votre civilisation, qu'ils avaient tant caressée. La Sainte -Alliance cherche à pallier son manque de foi , mais il faudra qu'elle l'expie ; et si elle marche contre nous , mes bons cousins, elle devra se défier de ses propres soldats.

Un murmure et des applaudissemens admi-

ratifs suivirent ces paroles ; et lord Donald , après avoir obtenu la parole du président de l'assemblée, dit avec une chaleur graduée:

— Je partage les opinions que mes bons cousins viennent d'émettre , et comme eux , comme vous tous, je suis dévoué à la cause des peuples, à leur progrès dans le bien-être et la raison. Je suis Anglais, mais je me crois, avant tout, membre de cette grande famille qui a nom Vhumanité. A l'origine des sociétés, les réunions d'individus étaient peu nombreuses; les haines existaient de peuplade à peuplade; elles sont adoucies, des agglomérations en ont résulté, les nations en naissent. Maintenant les rois disent aux hommes gouvernés par eux, qu'ils ont des intérêts distincts et ennemis des peuples voisins; ils parlent ainsi parce qu'ils veulent réserver à des privilégiés qui les soutiennent, l'exploitation du sol et des industries. Mais les peuples se rapprochent et commencent à s'entendre. Une lutte s'engage entre le droit commun pauvre et le privilège enrichi. La France sera au premier I. 18

rang clans cette lutte : toutefois , j'espère que la populaire alliance de l'Angleterre ne lui fera pas défaut. Sa haine contre la France, entretenue par les torys , s'affaiblit ; elle voit clair dans toutes leurs menées , elle sent qu'elle gagnera à cette fraternité qu'on éloignait d'elle , et le temps n'est pas éloigné, peut-être, où ces deux nations, sœurs par les mêmes vœux, se donneront la main en dépit de l'aristocratie à laquelle j'appartiens, mais dont je ne partage pas les égoïstes préjugés,

— Bravo, bravo ! — s'écria-t-on de toutes parts.

— Oui, tous les peuples seront frères un jour, s'écria le baron de Livrange, et la France aura l'honneur d'avoir ouvert cette forte confraternité. Notre beau pays souffre dans sa dignité froissée par les rois de la coalition ! N'est-il pas temps qu'il se venge du guet-apens commis contre sa gloire? n'est-il pas temps que le peuple ne paie plus des impôts aussi ruineux, et n'alimente plus un budget qui dévore sa substance, sang et chair? N'est-il pas temps de

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briser les entraves mises à la publication des vérités? La presse ne doit-elle pas être libre comme la pensée et la volonté de l'homme? N'enlèverons-nous pas la tache de i8i5, tombée sur une page du livre de notre glorieuse histoire? N'est-il pas le jour de commencer la régénération de l'Europe ?

— Voila qui est bien dit , mon bon cousin , s'écria un jeune homme ; mais il faut bien faire ! Agissons au lieu de parler , reprenons notre drapeau républicain , donnons le signal , et que la Sainte-Alliance des peuples brise la Sainte- Alliance des rois comme je brise ce cristal. — Il prit un verre sur la cheminée et le jeta à terre, où il vola en éclats.

Un profond silence se fit. Donald seul alla vers lui, et lui serra la main. Le jeune homme qui venait de s'exprimer avec cette verdeur se nommait Dirvole. Son patriotisme exalté était la source d'où jaillissait un talent vigoureux , qui s'essayait déjà dans quelques feuilles périodiques : la liberté de sa patrie et l'émancipa-

tion générale des peuples composaient les deux symboles de sa religion politique ; il ne croyait plus en Dieu, mais il croyait en elle, et c'était du moins une conviction.

— Mes bons cousins , continua-t-il , j'ai eu plusieurs conférences , en qualité de votre député , avec le député de la vente suprême ; ainsi je suis dans les termes du pacte de la carbonarie. Songez que la camarilla des Tuileries a résolu de contre-révolutionner l'Espagne ; et si l'Espagne tombe aux mains des absolutistes , c'en est fait du Portugal, l'infant don Miguel le saisira comme une proie. La vente suprême pense qu'il est temps de frapper : mais elle veut que plusieurs plans d'insurrection lui soient présentés , afin qu'ils soient délibérés et approuvés par les députés des ventes particulières réunis en vente centrale. Nous devons désirer que le plan que nous offrirons soit celui qu'on adopte. Il y a gloire et danger à cela , et c'est ce qu'en hommes de cœur nous cherchons tous. Je demande à m'ad joindre deux de nos cou-

sins, afin de leur soumettre mon travail préparatoire , qui , je l'espère , sera sanctionné par eux et par vous. Allons , il y a assez long-temps que nous parlons et que nous faisons l'exercice ; je suis pour le soulèvement sans phrases.

— Oui , oui ! s'écrièrent des voix au milieu d'un tumulte confus.

— Je vais mettre la proposition aux voix : Que ceux qui partagent l'opinion de notre bon cousin Dirvole se lèvent. — Toute l'assemblée se leva.

— Alors quels sont ceux qui veulent s'adjoindre à Dirvole ?

— Moi! s'écria l'industriel Ganeville.

— Moi! s'écria lord Donald.

On applaudit : mais pendant que le noble Anglais étendait la main avec solennité, Salvador se pencha vers le baron de Livrange , et lui parla en souriant ; Donald ne le remarqua pas.

3^ n'g suta pour poreonne.

— Où en êtes-vous avec madame de Nelvoisv? disait Salvador à Donald pendant qu'ils regagnaient à pied leurs voitures stationnées sur les boulevarts.... Mais je m'aperçois, ajoutat-il , que je commets une indiscrétion.

— Nullement, mon cher ami; nullement, je vous assure.

,TF, ly Y ST1IS POUR PERSONNE. 279

— Allons, j'ai parlé en étourdi; votre réserve est une leçon.... An revoir.... Je vous félicite. — Ils se séparèrent.

La répugnance de Donald pour tout lien qui gênait ses plaisirs, et l'étonnement où le jetait son amour naissant pour Résignée le tenaient perplexe. En des momens , il souhaitait d'oublier cette jeune fdle dans les bras de madame de Nelvoisy , à demi vaincue ; en d'autres , comme il sentait (|u'il n'aimait plus que Résignée, il pensait qu'il était d'un galant homme de ne point abuser une jeune femme par des semblans honteux. Mais la passion se fait à ellemême une fatalité, où, de combat en combat, elle se précipite. Quand on a mis un cœur en délire, il faut subir la passion qu'on y a allumée; et c'est alors pour une âme délicate un châtiment d'autant plus vif qu'il naît de la faute même.

Cet ennui, cette inquiétude, ce malaise < qui, dans .s'^s visites , ne lui permettaient plus de rester long-temps assis , l'incohérence de ses

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