II. s'éteint. 3 I
— Ce que vous appelez vérité n'est qu'une déplorable erreur. La pensée et l'âme sont des faits aussi réels que la matière et l'organisme.
— Si vous avez de l'âme à votre disposition , donnez - m'en une livre ou deux , mon cher ami ; car la mienne est bien volatile , je la sens à chaque minute prête à s'envoler, à s'évanouir dans le néant, comme la fumée du cigaretto que j'aspirais tout à l'heure.
Il continua ses sombres plaisanteries : par momens , il étincelait , éblouissait ; dès qu'il s'affaissait , il buvait quelques gouttes d'une potion ordonnée par ses médecins, se ranimait, et déployait encore la dédaigneuse vivacité de son intelligence.
— Vous êtes bien aimables, disait-il, de nous être venus visiter; je sais gré à votre chrétienté de chercher à consoler un malade qui s'en va.... devenir un des sphinx muets de la mort. Les sphinx de granit de la vieille Egypte n'ont jamais parlé , pas plus que les tombeaux.
— Comment, mon cher duc, vous craignez....
3r4 il s'éteint.
— Oh! rien!... Votre présence seule est un service, Darport; vous comprenez?...
— Si vous vous sentez aussi mal, pourquoi ne pas recourir aux spirituelles consolations....
— Je trouve les consolations spirituelles par trop niaises....
— Mais si Dieu existe!....
Il frissonna , puis il se souleva lentement en s'appuyant sur le bras de M. Darport : — Cette conversation mystico-tragique me fatigue , dit-il en souriant; je hais le nébuleux : passons chez nos dames, l'aspect de la beauté est le plus doux de tous les magnétismes ; il ranime. — Il se traîna dans l'appartement de Résignée, qui, pâle, tremblante, vint à lui, et le conduisit à un fauteuil.
— Merci, madame; merci de vos bons soins... En vérité, ajouta-t-il en se tournant vers madame Darport ; en vérité , si je pouvais croire à la mythologie du catholicisme, je penserais qu'elle est un des anges dont parlent vos Ecritures.
IL S'ÉTEINT. 3l5
Il causa avec une sorte de gaîté fébrile , quelquefois avec une solennité rêveuse. Plusieurs heures s'écoulèrent clans cet entretien , qu'il semblait prolonger à dessein ; Résignée se félicitait de le trouver un peu mieux; il en sourit. Enfin, on vint lui dire que ses médecins l'attendaient.
— Encore une consultation ! s'écria-t-il d'une voix fatiguée; c'est bien ennuyeux!... Du diable, s'ils parviendront à me faire digérer!... Il est heureux que j'aie l'esprit plus ferme que le pied.
Résignée s'avança ; il la regarda avec attendrissement, lui baisa la main, et lui dit: — Reste, je le veux; reste auprès de ton amie.... Adieu,
je te confie à ses soins Madame, aimez-la
bien.... Adieu.
Il se retourna vers M. Darport.
— Allons, mon spirituel consolateur, soutenez-moi dans ce monde, au moins; car je chancelle.
3i6 il s'éteint.
Arrivé à la porte , il inclina encore la tête vers Résignée
Le lendemain, son domestique, qu'il avait envoyé coucher à l'antichambre, le trouva mort dans son lit.
ifrapune.
M. Darport trouva peu de papiers dans le secrétaire de Salvador, qui les avait presque tous brûlés : c'étaient des notes sur la chimie transcendante, sur la politique, sur les poisons, sur la métaphysique et les hautes matières sociales. En voici quelques unes :
3l8 FRAGMENS.
« La matière est d'abord inerte ; puis , par « l'action du mouvement, elle combine ses prince cipes , ses sels , ses attractives avec d'autres « élémens matériels; elle passe, à l'aide de trans- « formations successives, jusqu'à une combinai- « son qui produit la pensée.... Mais pourquoi? « mais comment ?.... cela est et sera toujours « incompréhensible.
« Comment se détruit la pensée dans le cer- « veau ' ? autre problême plus insoluble ence core !... Quel abîme entre le mourant qui pense
' La pensée existe par elle-même; or la cause ne peut être moindre que l'effet : une chose qui ne périt pas ne peut pas résulter d'une chose qui périt. . . . Au reste, je n'entreprends pas de réfuter ces fragmens ; je ne veux que peindre le désordre des idées de l'athéisme ; ce rationalisme prétendu conduit à la démence ou au suicide.
IHAGMKNS. 3 19
«et le mort qui ne pense plus! — Comment « un poison peut-il agir instantanément sur la « pensée ? Comment ce principe dissolvant de « la matière va-t-il dissoudre l'âme? Si l'âme était « une puissance, elle résisterait; elle ne résiste « pas, donc elle est inférieure à la matière. Mais « comment la matière agit-elle sur la pensée?... « J'ai beau faire, je ne puis arriver qu'au doute; « si je pouvais conclure par une négation, j'au- « rais pour résultat le néant : mais le néant ne « m'est pas plus démontré que l'immortalité, et « c'est là ce qui me désespère.
« Le monde matériel a eu son Cuvier ; l'at- « traction a eu son Newton. On comprend « l'attraction et le monde matériel.... mais l'âme, « où sont ses Newton , ses Cuvier?
« L'action de certains poisons acidiques est « un mystère tout aussi inintelligible que celui « de la pensée ; ils ne laissent aucune trace. « On ne saurait dire s'ils agissent sur le cerveau «ou sur le sang.... Chose étonnante! presque « toutes les sciences commencent par une don- « née, un mystère, et finissent par un mystère : « c'est comme la vie et la mort. '
« Non seulement l'homme se cache à l'homme , « mais il se cache à lui-même.
« Les esprits supérieurs dominent toutes les « sciences : qu'on en parle devant eux, ils sont «tout de suite au fait; ils jettent des aperçus « qui étonnent les savans.... Pourtant , ils ne « savent pas , et ils parlent à des personnes qui « savent Pourquoi ?
FRA.GMENS. ^2I
« A quoi est-ce que je conclus?.... Je tourbil- « lonne dans ma pensée ; je n'y vois plus rien.... « Cependant, il m'arrive de rester tout un jour «immobile devant une idée.... aussi, ma santé « s'en va.... Est-ce que la pensée aurait plus de «force sur le corps? Prévaudrait-elle sur lui? « Par exemple : peut-on, par une grande puis- « sance de volonté, peut-on , dans certains cas, « s'empêcher de mourir? Des imbécilles meurent « par crainte de la mort ; des hommes éner- « giques, chez qui les facultés sont très déve- «loppées, se retiennent-ils à l'existence? Pro- « blêmes, toujours des problêmes!...
a J'ai parcouru toutes les jouissances ; celle de « la gloire m'a manqué.... Napoléon est l'homme « du siècle qui a eu les impressions les plus « variées et les plus vives : il ne sourcillait pas « dans une bataille où il jouait l'Europe, et le « baiser d'une femme le faisait évanouir.