CHAPITRE XLVI
Loi sur l’enseignement. — M. Thiers.
Pour la loi sur l’euseignement, voici le fait; après, on pourra discuter :
L’homme qui est la personnification de votre scepticisme, vient de vous dire : « l’Université, c’est la philosophie; et l’Eglise, c’est la religion. » Oui, mais la philosophie c’est l’homme, et la religion c’est sa loi. Voyez ce qu’il faut en faire !
Une autre parole de votre orateur : « La religion et la » philosophie sont nées le même jour, le jour où Dieu » a mis la religion dans le cœur de l’homme et la philo- » sophie dans son esprit. » Dieu a mis la religion dans le cœur de l’homme, mais c'est l’homme qui a mis l'orgueil dans son esprit. Est-ce à notre esprit de conduire Dieu, ou à Dieu de conduire notre esprit et nos cœurs?
Certainement Dieu mit la philosophie dans l’esprit de l’homme en y mettant la raison et la liberté. Or elles n’ont pas été faites pour combattre la loi, mais pour l’accomplir. L’Anarchie consiste précisément à donner à la liberté la même autorité qu’à la loi ou qu’à Dieu. C’est là toute l’erreur de l’époque! C’est aussi celle de cet homme, dénué de philosophie parce qu’il fut constamment étranger à la théologie.
Il s’écrie, avec une naïveté réelle : « J’ouvre l’histoire » du monde, non pas l’histoire factice, faite par les partis, » mais l’histoire vraie, et je vois ces deux grandes puis- » sances, la religion et la philosophie, se combattre tou- » jours. » 11 n’est pas étonnant qu’en ouvrant l’histoire, on voie l’homme 1 Mais quand on combat, c’est parce que la justice existe quelque part..
Mettre sur le même pied Dieu et l’homme, la loi et la liberté, voilà l’affaire de la Révolution! Les libéraux, en voulant enseigner, se donnent une mission que ni Dieu ni les hommes ne leur ont confiée. Aussi qu’enseignentils? Ils enseignent l’absence de la vérité, autrement dit le scepticisme ! Mais l’absence de la vérité, demaiu sera l’absence de la Société...
Il a peut-être existé des époques aussi douloureuses pour les mœurs ; il n’y en a pas eu qui aient été fondées sur le principe même du mal. Si la politique est une science en ce monde, et si elle y est une puissance bienfaitrice, c’est qu’elle y apporte l’appui au bien.
Quoi ! être homme pratique et ne pas voir que le bien ne triomphe jamais de lui-même, et que le mal, au contraire, croit tout seul chez les hommes ! Les abandonner à leur lutte, c’est apporter l’appui au mal.
De là l’idée, fort réclamée par l’ignorance, d’une sépa-
l’ordre social.
ration de l’Eglise et de l’Etat. Si les lois n’apportent pas un appui à l’Eglise, c’est-à-dire à la vérité, cet appui viendrat-il des passions?. Alors que deviendrons-nous? Confiez tout à la liberté, à ce que vous nommez la concurrence, la barbarie reparaitra.
L’hypocrisie répète : Si la doctrine est vraie, elle n'a pas besoin d’appui ! au sein de la liberté, la vérité seule peut triompher. Ce n’est pas connaître ce monde ! Le malheur, dit-on encore, est qu’on ne croit pas à la puissance de la vérité. — Le malheur, au contraire, est que les hommes sans pratique veulent nous faire croire à la puissance tout idéale de la vérité. — « La vérité quoique seule peut triompher ! » — Pourquoi , depuis six mille ans, n'a-t-elle point encore triomphé de la sorte? Et pour qui comptez- vous nos passions, notre orgueil? S’il suffisait de dire la vérité, vous la diriez aux enfants , sans plus vous occuper de leur éducation. Or, que sont réellement les hommes ?.
L’idée même de refuser le secours social à l’Eglise, sous prétexte de lui aliéner plus encore les esprits , vient prouver plus encore l’orgueil occulte qui les anime. En l’état où sont les choses, attendez-vous que la vérité pure fasse en ce jour ce que jamais elle n’a pu faire? Ouels événements pourraient lui préparer une telle puissance?
L’Eglise et l’Etat! sur la question de leurs rapports roule toute l’histoire, comme toute la philosophie ; selon que dans la Société on veut donner à Dieu plus de place, ou qu’on n’en veut donner qu’à l’homme. II est certain que si l’homme veut toujours partir de ce qu’il nomme ses droits, il ne leur verra plu? de bornes, et Dieu ne
». FRillÇ.
trouvera plus de place chez nous. Il s’agit de décider si l’homme ne devrait pas partir de ses devoirs !
Il est vrai que Dieu est patient. En dehors de l’Eglise, et dans l’Eglise, sont des hommes. Il faut aux bons plus de sagesse qu’aux méchants. Il s’agit de la vérité, et rien ne coûte tant aux cœurs. Majs délaisser l’Eglise, mais lui retirer le pain et l’appui de l’Etat, mais lui ôter le cœur des enfants, c’est ce que Dieu ne souffrira pas. Ce jour-là- sonnera l’agonie d’un peuple. Que de misères quand l’homme s’obstine dans la méchanceté !
La question de la loi sur l’enseignement est la question même des rapports de l’Eglise et de l’Etat. L’Eglise, comme toujours, sera conciliante, mais qu’elle soit indépendante! qu’elle soit secondée, chérie et glorifiée!
Toute l’Antiquité fut fondée sur l’Etat. II était réservé à Jésus-Christ de tout fonder en dehors de la force et de rendre la liberté aux consciences. II remit le pouvoir à la puissance spirituelle, pour que l’humanité, délivrée, fut conduite en esprit vers la vérité... A nous de comprendre notre dignité ou de retourner dans la servitude. A nous de cultiver ou de laisser notre héritage.