CHAPITRE XLVIII
L’instruction du peuple.
Sorlgeons que notre propre instruction n’est qu’humaine. Le tribun demande l’instruction du peuple; au fond, il ne songe qu’à le conduire à son gré. Ce qu’il nomme instruction, c’est tout simplement sa doctrine! Il la voudrait voir à la place de ce bon sens universel que l’Eglise et l’expérience ont répandu dans les masses.
Montrez -lui le triste peuple de la Révolution , il répond : Il fallait lui donner l’instruction ! — Alors pourquoi proscrivez - vous cette classe plus élevée qui a reçu de l’instruction? L’instruction n’est donc pas si bonne puisqu’elle a formé ceux que vous voulez bannir, ceux à qui vous reprochez leurs doctrines, leur capital, leur politique, leurs actions, leurs pensées, jusqu’à leur existence ?
Le bas peuple demande l’instruction, et depuis lors il ne met pas les pieds à l’Eglise ! Quelle instruction veut-il donc? On lui donnera des docteurs qui ne lui parleront
ni de son âme, ni de son cœur, ni de ses peines, ni de ses destinées futures, ni de sa vie présente, ni de ses enfants, ni de sa mort, ni du Dieu bon qui l’a créé et qui l’attend : et l’on nommera instruction le reste !
L’instruction, dont on fait grand état, n’a d’autre effet que d’ajouter un pouvoir à l’homme; c’est un levier remis à son esprit. Si l’homme est dans le bien, elle est un don inappréciable; si l’homme se porte au mal, elle n’est qu’un malheur de plus. Voilà toute la question. L’instruction ne porte pas sur la nature de l’homme, elle en étend seulement le pouvoir1 2. C’est donc à l’homme qu’on doit penser.
La grande question pour le peuple, c’est la moralisation. Donnez-lui cette instruction-là, qui est l’instruction de l’àme, qui est la grande instruction ! Vous lui contez mille détails relatifs à la terre, et il ignore qu’on l’attend au Ciel!
Parce que vous avez éloigné, le? peuple de ces hautes lumières, vous sentez le besoin de lui donner de l’instruction * !
Ici, comme ailleurs, vous raisonnez comme si l’homme était bon, et qu’il ne restât qu’à étendre sa puissance. En effet, si l’homme est bon, vous n’agrandirez jamais assez
(1) On répète sans cesse : « L’instruction est le premier des biens ; don- » nons l’instruction au peuple. * Le Clergé seul ne cédait pas & cet entraînement. Lors même qu’il ne savait pas en donner toutes les raisons, il pressentait les résultats par un instinct en quelque sorte surnaturel. Mais vous lui répondiez par tant d'arguments pompeui !.. Aujourd’hui, que disent les faits ?
(2) Ce ne sera pas la science qu’aura le peuple qui l’embarrassera ! On ne blême, bien entendu, que l’aveugle prétention de remplacer la morale par les sciences physiques et de mettre le peuple au régime auquel le xvm« siècle a mis nos aristocraties !
l’ordke social.
son domaine; s’il est mauvais, vous ne ferez qu’élargir ses voies de destruction. Voilà cependant ce qu'il en est de celte espèce d’arche sainte , à laquelle on ne pouvait loucher! Avez-vous remarqué comment Dieu traite la question, lui qui fait naître tous les hommes dans l’ignorance ?
Dieu a mesuré avec une précision infinie et l’esprit et les forces qu’il a données à l’homme. 11 a prévu le degré au-delà duquel l’homme pouvait tout renverser, lui et sa propre liberté. Et quand, au sortir de l’Eden, Dieu le livra très-positivement à l’ignorance, aux besoins, au travail, et à la mort, pensez-vous qu’il ne sût pas quel traitement il lui appliquait? Voilà les faits où il faut puiser des leçons... Dans l’orgueil, il faut restreindre et retenir l’homme; dans le bien, le seconder; en l’un et l’autre, l’édifier.
Comment faisait l’Eglise? Enseignait-elle la physique1? L’Eglise employait tous ses efforts à moraliser l’homme, autrement dit à lui rendre la lumière et la liberté morale, laissant l’instruction venir à la suite. Vous, plus habiles, vous employez les vôtres à l’instruction, laissant la moralisation venir après s’il se peut ! Cela ne prouve pas votre connaissance de l’homme.
Trouvez-vous que vous ayez réussi? Vous avez créé bien des chaires; vous vous flattez d’avoir répandu vos
(1) L'Eglise a-t-ello assez gémi et assez différé, quand elle vit que les sciences sur la nature allaient prendre en nos âmes la place des sciences sur Dien et nous plonger dans la servitude? Combien vous voudriez aujourd'hui que les esprits fussent dans la Foi , de laquelle dépend votre saint social I
Dieu d'un senl coup aurait enlevé l'ignorance k l'homme si cela eût pu lui enlever le péché.
idées sur le peuple. L’avez-vous rendu meilleur?.. Quand vous parlerez désormais de l’instruction du peuple, au moins sachez ce que vous dites ! L’instruction chez le peuple, c’est la Moralisation, ou l’entrée en possession de son âme.
La voilà, la grande science I