CHAPITRE XLIX
Dernière opinion des libéraux.
Cette dernière opinion est une dernière illusion. C’est l’illusion que, depuis l’origine, ils se sont faite sur la raison et sur la liberté. Ils les ont constamment vues en théories, et jamais telles que, dans le fait, la Chute les a laissées à l’homme.
C’est là au reste ce qui constitue, à proprement parler, l’opinion libérale1 et le point de départ philosophique de la Révolution.
Si l’on pouvait confier à elles-mêmes la raison et la liberté humaines, il y a longtemps qu’on n’aurait plus besoin de gouvernements ni de lois. Les gouvernements, les lois et la société même ne courent tant de périls, que parce que nous ne pouvons point compter sur la raison ni sur la liberté humaines... Pourra-t-on changer ce fait?
(i) Nous verrons ces hommes, qui ont toujours manqué par le dogme, remonter sur leur théorie de la raison et de la liberté dès que le danger s’éloignera, puis en descendre en toute hâte dès que le danger renaîtra.
L ORDRE SOCIAL
S’il existe un progrès dans le monde, il consiste à restreindre l’antorité à mesure que croit la moralité. Est-ce aujourd’hui le cas ?
L’esprit révolutionnaire modéré se fait une dernière opinion dont il sera dupe avant peu. 11 dit encore : « C’est » avec la liberté, c’est avec la raison, que nous refrénerons * la démagogie. La grande Révolution de 89 a une marche » légitime. Les folies des socialistes ne réussiront pas à » nous faire regretter l’époque où l’on se battait pour de la » Théologie! Nous ne nous sentons pas disposés à abdi- » quer notre raison et notre liberté. Nous périrons peut- » être par elles, parce qu’il est dans les destinées des » peuples de périr, (!) mais nous ne reviendrons pas en » arrière, » (Journal des Débats du 51 décembre 1849, c’est-à-dire journal de M. Thiers et de M. Guizot).
O science nouvelle ! Comme vous franchissez à votre aise des questions qui ont arrêté les sages et les législateurs, les peuples et les gouvernements; qui ont suspendu même les décisions de l’Eglise, savoir : l’usage ou l’administration de la raison et de la liberté humaines ! Certes, si vous aviez réellement la raison et la liberté, si vous les pouvie* introduire dans la foule, évidemment tout serait dit. Bien mieux, vous n’auriez plus besoin de lui donner des lois : la liberté intègre obéirait à la raison parfaite. Mais en vous adressant ici à la raison et à la liberté des masses, n’invoquez-vous pas des êtres de raison ?
Certes! il ne faut abdiquer ni la raison ni la liberté: on ne vous demande au contraire que de les bien posséder! Et comme vos peuples perdent à la fois l’une et l’autre, il leur faut visiblement à la fois la lumière et l’Autorité, lesquelles ont été faites pour suppléer à la raison perdue et à la liberté absente. Vous pensiez avoir aug-
mente dans le peuple la raison et la liberté, et l’on vous trouve effrayés vous-mêmes de voir à quel point le peuple manque de l’une et de l’autre1!
Chercher dans la liberté même le moyen d’en refréner les maux, c’est jouer le jeu de la Révolution. Le bon sens crie : Si le remède nait de l’excès des maux, nous serons morts quand il viendra ! Laissez des pistolets dans les mains des enfants : quand ils se seront fait sauter la cervelle, certes ils n’y reviendront pas! S’il faut attendre de la liberté même le remède à ses excès, pourquoi, dès le commencement, Dieu ne prit-il pas cette méthode sur la terre, au lieu d’instituer l’Autorité? Pourquoi aucune nation, depuis lors, n’a-t-elle usé du procédé?
— Que faire donc de la raison et de la liberté? — Les protéger et les développer le plus possible toutes deux à l’aide de l’Autorité... Dites que l’Autorité n’a pas toujours été ce quelle devait être, comme toute chose de ce monde; mais dites aussi que, sans elle, la raison et la liberté ne seraient plus.
Une Epoque de liberté, pour me servir de vos termes, serait celle où l’homme, ne faisant que le bien, rendrait l’autorité inutile. Est-ce là l’époque où nous sommes? Voyons-nous dans la foule un progrès religieux, écono-
(I) Citons toujours les paroles des libéraux modérés : • Ce que nous » sommes, dépend-il de nous de ne l'être pas? Enfants de la Révolution • française, ses principes ont passé dans notre sang. (C'est bien là le mal I J » On ne gouverne une nation qu'avec les idées qu'elle a. (Appliquerez-vous ce principe à l’éducation?) C'est avec la liberté, c’est avec les bons prin- » cipes de la Révolution que nous vaincrons les folies de la mauvaise » révolution. • (Même journal).
Un jour viendra où ce livre, s’il est lu de celui qui nous confie aux principes de la Révolution, lui demandera, dod pas ce qu'il pense de ces principes-là, mais ce qu’il pense de lui-même en se rappelant ce conseil....
' l’ordre social. 255
inique et domestique? Nous n’eûmes jamais plus besoin d’une époque de véritable Autorité.
La liberté est chose excellente, mais la vie est la chose par excellence. Est- ce notre instinct de la liberté qui a le plus à craindre? N’est-il pas plus fort en nous que l’instinct de la justice, que l’instinct de la morale, et que l’instinct du droit? Ce qui a le plus à craindre, n’est-ce pas notre précieuse Société humaine, à laquelle Dieu a été obligé de venir en aide par l’Autorité : chez les peuples, du moins, qui n’eurent pas la folie de briser ce soutien d’en Haut, comme l’ont brisé nos profonds politiques.