CHAPITRE LI
L’avenir ne provient que de la sève du passé.
Trop d’hommes sont portés à croire qu’il n’y a rien là où ils n’ont rien su voir. Interrogeons les grands faits séculaires, lisons-les à la clarté divine, et nous saurons apprécier tout ce qui fut humainement possible! Nous
féliciterons le genre humain d’avoir pu, du moins jusqu’à présent, tenir sa tète au-dessus de la vase.
Toutes réserves faites sur notre indignité, et en raison même de nos défaillances, le genre humain , grâce à tant de secours qu’il a reçus de Dieu, n’a point fait cependant trop mauvaise figure, car voilà bientôt six mille ans qu’il se soutient en société! Et cependant, combien d’hommes, par leurs iniquités, emploient tous leurs efforts pour en sortir ! Comprenons bien les faits, et ce ne sera pas l’exiguité du succès qui nous étonnera, mais bien son étendue et sa stabilité.
Ne rompons point cet équilibre. Que les gouvernements nous paraissent trop forts et trop souvent enclins à nous tyranniser par leur puissance, il n’y a rien là détonnant. Mais sachons voir aussi combien les gouvernés sont faibles, autrement dit, ignorants, présomptueux, paresseux, mécontents, ambitieux, incapables, puis toujours prêts à manger en herbe le bien acquis.
Ne croyons point qu’on puisse abandonner l’humanité à elle-même. Ne pensons pas qu’elle subsiste par sa force unique; que son progrès soit continu et de soi. Rien n’est en elle qui ne soit donné , apporté et entretenu. Et si nous sommes sensés, jugeons précisément de son indignité par celle des princes ou des lois dont nous nous prétendons blessés. Au lieu de secouer violemment le Passé comme un arbre de mort, examinons bien ce qu’il porte... Si c’était effectivement la mort , nous ne serions pas là , nombreuses générations !
Songeons-nous que toute la gloire de la terre, tout ce que nous sommes en ce moment, nous le tenons de lui ! Un tronc qui vit depuis six mille ans n’est point un arbre mort; tâchons seulement de faire croître sur lui
l’ordre social. 259
nos propres branches. L’avenir ne provient que de la sève du passé.
Avant de changer un seul fait, regardons de plus près la nature humaine. Si nous pouvions embrasser l’horizon , et voir l’incomparable chose qu’a déjà faite le Passé, de quelle lumière immense nous serions éblouis ! nous tomberions en adoration devant tant de sagesse si peu comprise. Avons-nous compté les efforts par milliards de nos pères, les sacrifices, les soupirs et les vertus de nos mères? Ah ! si nous ne comprenons point tout ce qui est, nous n’appartenons point par les entrailles au genre humain...
C’est l’orgueil aujourd’hui qui parle et qui s’avance en tout. C’est l’orgueil uni à l’ignorance qui résout toutes les questions. Jamais la sottise ne fut en si grande faveur chez un peuple civilisé. Nous voulons créer la Société, créer l’homme, et nous sommes en pleine ignorance sur la Société et sur l’homme.
Sans la connaissance de l’homme , comment parler d’institutions, qui ne sont que des moyens donnés à l’homme? Où lavez-vous étudié? vous rejetez son histoire et ce que Dieu vous en a dit. Vous prétendez l’étudier en vous, et c'est ce qui nous fait frémir.