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CHAPITRE LVII

D’une loi agricole.

Il y a épuisement et détérioration du sol national. Cet état deviendra menaçant; il a pour cause la cupidité et cette division de la propriété qui livre le sol à l’ignorance et à la dent. La divisibilité sans fin de la propriété, amenant le morcellement du territoire agricole, est une des plus grandes sources du fâcheux état de l’agriculture. Le caprice individuel devra fléchir un jour devant l’intérét général, qu’il a sacrifié. Il faut que la terre, avant tout, puisse assurer le pain.

Répélons-le : la terre végétale est de formation et de conservation humaine, le blé, la vigne et la betterave en sont, les consommateurs. L’homme entretient la première mise de fonds toutes les fois que, par sa culture, il engraisse le sol d’un pouvoir à peu près proportionné au produit qu’il en relire. Au contraire, chaque fois qu’il a compté sur l’action féconde de la lumière et de l’air, il a surexcité le sol par le travail sans le sustenter par l’engrais. Celui qui, au lieu de pain, prend des spiritueux, vit sur ses

L ORDRE SOCIAL

forces et les épuise. Nous appartenons à la nature; il faut remplacer les molécules enlevées. Ne croyons plus que l’agriculture soit l’art de faire quelque chose de rien. L’Egypte a porté une civilisation que son territoire serait impuissant à nourrir aujourd’hui. 11 faudrait y recomposer la terre végétale par deux siècles de forêts, puis vraisemblablement par un siècle de pâturage, enfin par un système de puits artésiens rétablissant les anciennes oasis. Alors pourrait se rétablir une culture de céréales. Ainsi de la Judée, de la Grèce, de tant de contrées qui ont nourri les civilisations païennes. Ne nous exposons pas au même sort.

On doit augmenter les prés proportionnellement à la pénurie des terres, et replanter des bois proportionnellement à la pénurie des sources ou des prés. Forcer le sol, c’est l'épuiser, et en quelque sorte faire couler le sang du genre humain : la population est en raison de celte terre végétale. Après tout, sur la terre, il faut nourrir le plus grand nombre d’hommes possible pour donner des âmes à Dieu, et non prendre pour but d’en enrichir quelquesuns! Une société qui, sachant le mal, négligerait les moyens de seconder les vues de Dieu, appellerait les châtiments sur elle.

11 faudrait encourager les plantations, qui sont de la haute agriculture, et prendre des mesures analogues aux suivantes, pour éviter les défrichements sur les pentes :

1° Exempter de l’impôt les taillis en montagnes ; 2° en exempter, chez tout propriétaire, deux fois l’étendue du sol qu’occupent ses futaies ; 3° élever peut-être la prime à trois fois cet impôt pour tout planteur de bois.

Les bois s’en vont, parce qu’ils rendent moins que les prés et les terres; les hautes futaies ont disparu, parce

quelles ne donnent qu’un pour cent; les plantations sont nulles, parce quelles engagent un capital et qu’elles ne sont préservées nulle part. Tout ce qui est noble, tout ce qui est grand, est oublié. Les bois, quoique particuliers, sont d’une utilité générale ; ils doivent être soutenus par i’Etal, él passer avant tant de billevesées industrielles.

Que dirions-nous si l’on se voyait obligé d’en venir à ce qu’on pourrait appeler une loi agricole? Si la France ne veut pas succomber en secret, comme l’Egypte, la Grèce et la Syrie, par la diminution de la terre végétale et le morcellement du sol, elle en viendra à une enquête sur celte sérieuse question : Quelle est, en agriculture générale, la quantité respective de bois, de prés et de terres arables qu’il faut établir pour l’aménagement d’un territoire comme le nôtre?

Une pareille appréciation serait loin de l’exactitude; mais il serait admis qu’il faut au moins telle étendue de prés pour soutenir telle étendue de terres ou de vignes, et telle quantité de bois pour assurer des sources et des pluies à ces prés, puis fournir du bois de charpente. L’impossibilité, pour chaque propriétaire, d’avoir et ses bois, et son pré, et sa terre, obligerait bientôt les propriétés à s’entendre par groupes, pour faciliter l’application d’une loi agricole, qui se modifierait devant les exigences, et notamment pour les coteaux exclusivement vinicoles.

Celte espèce de loi, si la cupidité la rendait nécessaire, aurait trois résultats énormes :

1° Elle apporterait la digue vainement cherchée au morcellement du sol résultant de la divisibilité indéfinie de la propriété; 2* elle offrirait quelque possibilité à l’application de la grande culture à la petite propriété; 3° elle rétablirait dans sa fécondité perpétuelle ce territoire si

l’ordre social.

bien conformé de la France1. Le petit propriétaire écartelé, dépossédé par la loi des successions, défriche son bois et son pré, songeant à lui et non pas à la France.

Que la bourgeoisie, puisqu’elle s’est rendue maîtresse d’une si grande partie du sol, se prèle à cet aménagement conservateur. Vous avez vingt mesures de terre, convertissez-en cinq en gazon. Vous occupez telle superficie, plantez vers vos haies, autour de vos champs; offrez un volume de tant de tiges. La noblesse industrielle l’a fait partout en Angleterre, sans qu’une loi soit intervenue.

Ce résultat doit être naturellement amené par la vertu, l’amour des champs et de la nature, comme en Allemagne, en Angleterre, en Savoie, etc. Répudions les tendances du jour. Que la classe devenue officielle depuis 89, se dépouille de l’esprit mesquin, de l’amour exclusif du gain qu’elle tient de son origine, si elle veut se maintenir et devenir une aristocratie réelle !

(1) Esl-il lin agronome qui n'ait déploré les suites du morcellement progressif et indéfini de la propriété? Perte de temp9, augmentation de frais de culture, obstacle des plus difficiles à l'introduction des pratiques perfectionnées, multiplicité des chemins, difficulté de surveiller, dégùls, eutravea dans le mode de culture, enfin impossibilité où chacun se trouve d'établir des pâturages et d'élever du bétail, obligation de ne plus cultiver que du grain, etc.

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