CHAPITRE X
De )a Démocratie.
Il y a dans notre manière d’aborder les questions politiques quelque chose de radicalement faux, qui vient du point de vue où nous met la Révolution.
L’homme s’est mis à la place de Dieu : il a usurpé les mots qui expriment les vérités éternelles; il a sanctifié ceux qui couvrent ses passions. Aujourd’hui, celui qui arrive sur le langage les yeux fermés, glisse à l’erreur.
Les mots ont leur étoile, a dit M. Guizot. Demandez à l’époque ce qu’est la démocratie. Elle a de belles réponses : c’est le gouvernement du peuple, c’est-à-dire de la société elle-mcme, c’est-à-dire de tous... Mais l’époque n'a pas fait le monde, celui-ci vivait avant elle. El il vivait en proie à cette lutte du bien contre le mal, qui est le grand fait, au dedans, de notre nature, et, au dehors, de notre histoire.
Celte lutte n’est, depuis le commencement du monde, que celle de l’orgueil contre la justice, autrement dit, de l’homme contre la loi de Dieu ; et cette lutte remplit le temps. Quand la justice prévaut, elle maintient et conduit le monde; et quand l’orgueil s’amoncelle, il menace de l’inonder.
De cet orgueil amassé par les siècles nait la démocratie. C'est le cri du grand nombre, resté au bas, contre un plus petit nombre que le christianisme est parvenu à
l’aiiistocratie.
placer plus haut. La démocratie sort du principe de la souveraineté personnelle. L’orgueil amène le retour à la loi de la matière, à la puissance de la masse, à la gravitation.
Dans toute l’antiquité , la démocratie fut considérée comme le grand péril de la Société. C’est en effet l’acte par lequel , laissant tout écrouler sa civilisation , une nation revient à l’étal de foule.
De nos jours, où les hommes se sont emparés des expressions du christianisme, on a présenté la démocratie comme l’idéal de la Société.
” Assurément le christianisme est venu pour le grand nombre, puisqu'il est venu pour tous. Mais il entend affranchir le grand nombre par le mérite, par la vertu, et non par des droits factices. Tous, au reste, sont loin d’abdiquer devant lui leur orgueil ; et le mal subsiste comme durant l’antiquité. El toujours ceux qui sont le plus prés du bien sont obligés de maintenir la Société au milieu de la masse, qui tend constamment à rentrer dans l’état sauvage.
Le christianisme est justement parvenu à accroilre les classes élevées, et à diminuer comparativement les basses classes, ou le peuple. Son triomphe est en cela. 11 est loin de faire prévaloir la démocratie. L’antiquité l’augmentait par l’esclavage ; par ses lumières, le christianisme la réduit tous les jours1.
En étendant la vertu, il a accru le périmètre du capital sous la population. Il a conséquemment diminué d’autant le peuple, c’est-à-dire, cette partie de la population que la vertu n’a pu amener encore à fonder sous elle du capital.
(t) Le christianisme apporte le moyen d'élever A la fois tons les hommes; mais tous n'acceptent pas ses dons...
Aller à la démocratie, c’est rentrer au point de départ, détruire l’opération des siècles, démolir le progrès obtenu : ou bien le peuple n’est pas le peuple, la démocratie la démocratie , et il n’existe plus d’idées ni de langue française*.
Le peuple est précisément cette partie de la Société qui n’est pas faite. C’est cette portion d’hommes qui est encore à l’état de nature, et que chaque jour la civilisation travaille à conquérir pour la Société.
Et vouloir que le peuple règne ! le nommer souverain 1 l’appeler, lui, à se sauver, à nous sauver!.. Commencez par donner du pain à votre souverain.
Le siècle qui a fait sa pensée de la démocratie connaîtra la terrible science ; car, comme le veut Descaries, il a fait table rase dans sa raison. Dieu veuille que ce ne soit pas table rase dans son existence...