CHAPITRE XII
De l’érection d’un peuple.
Les nations seront selon leur loi, ou elles ne seront pas. Or celle loi consiste, dans l’ensemble, à suivre la même voie de perfection que les saints.
L’homme traverse ses sens et son moi avant d’atteindre nu dévouement ou à l’amour. Ainsi toute une multitude reste prise aux divers degrés de la chair : elle constitue une première classe, laquelle cherche son modèle en ceux qui commencent à la dépasser. Une seconde multitude gravit les divers degrés de la prudence et de l’esprit : elle constitue une autre classe, laquelle aspire vers l’honneur de la classe qui brille au-dessus d’elle. Enfin, une phalange
(1) Le xvin» Siècle a rendu impossible l'avènement de la démocratie réelle et légitime. Celle qu'on veut produire artificiellement par des luis, ramènera les nations au point où la civilisation les a prises, et d'où elle les a soulevées ii si grand'peine par la force des aristocraties. — Certes, on ne défend pas ces dernières dans leurs torts, on ne fait au contraire que les blft-, mer. Mais la démocratie serait la destruction finale.
pins petite, composée des meilleurs, pénètre un peu plus avant dans la phase où, les biens étant donnés, il s’agit d’en user avec un esprit tout d’honneur et de détachement.
Mais dès que les meilleurs , àpiuToi, rentrent dans leur moi, ils retombent dans la seconde classe. Dès que les hommes delà seconde classe rentrent dans leur sens, ils ■ retombent dans la foule, et il y a affaissement de la nation. La Société n’est qu’une échelle placée contre la sainteté.
Restons dans les réalités :
L’homme qui conserve sa santé et qui travaille, est l’ébauche d’un saint. Car il porte en lui des organes que le vice pouvait ou pourrait consommer. Ce premier degré de renoncement le rend admissible au banquet social. L’homme qui possède un capital auprès de lui, a fait le second pas dans le chemin du sacrifice. Car ce capital se compose de jouissances que son esprit ou son corps n’ont point voulu se procurer. Ce plus grand degré de renoncement l'élève dans le rang social. Enfin si lame, visant à Dieu, continue son ascension, portant la frugalité au milieu de la richesse, offrant son moi, et sa vie même, ne se réservant que l’honneur de conserver du capital et le beau droit de faire le bien, elle s’élève aux premiers rangs, elle aborde les sommets où réside la sainteté1. — Que peut à ' cela la démocratie?.. Peut-elle faire que tous les hommes deviennent saints à la fois et instantanément? Répand-elle subitement dans la foule l’esprit d’humilité, de devoir, de tempérance et d’abnégation?
(1) Cette démarcation n’est jamais rigoureuse. Chez le peuple, tout bon père de famille réunit à la fois les vertus de la bourgeoisie, par son économie, celles de la noblesse, par sa probité et par les exemples donnés h ses voisins, enfin celles des saints, par sa piété et par celle qu’il inspire à ses fils. Peutêtre est-il lui-même un saint par son amour, sa soumission et son humilité.
l’aristocratie.
De même, si l’aristocratie s’adonne au luxe, voulant jouir de la richesse selon les instincts quelle a puisés plus bas ; si elle se met à consommer tout ce que demandent les caprices et les besoins, elle ramène peu à peu son niveau vers celui de la foule et s’en attire le mépris. Le peuple, qui n’est pas un grand saint, se connaît merveilleusement en saints. Sans mérite, il juge éminemment du mérite; démoralisé, il juge des mœurs de la classe qui le conduit. C’est là son instinct de conservation !
Le peuple est un chaos vivant, mais où s’agitent toutes • ses lois. Plongé dans l’iniquité, il condamnera ceux qu’il voit atteints d’un seul vice. Dépourvu de mérite, il écrasera les classes qui l’auront perdu. Le peuple est ce fond de la Chute que le Christianisme s’applique surtout à sauver.
Quand le peuple est entré dans le mal, quand il souffre, quand il crie, quand il maudit, il faut porter les yeux sur nous! Le peuple n’est que la matière de la perfection; à nous de la lui imprimer!
Or nous la lui imprimerons, sous peine de disparaître avec lui dans la Conquête... Les nations existeront selon leur loi, ou elles n’existeront pas.