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CHAPITRE XXXIX

Compter sur la raison, c’est compter sur l’homme.

« L’arbre tombe du côté où il penche, » dit l’Evangile; et l’homme, du côté du moi.

Dans notre âme la raison n’est plus une chose fixée, mais une chose que l’homme tient en équilibre. Pour que l’homme soit debout, la Foi, comme un bras de force, le retient du côté de Dieu. 11 penche aussitôt que la Foi se rompt.

L’homme penche nécessairement du côté de l’homme; il penche nécessairement du côté du moi. Or le moi, c’est l’envie au sein même des dons de la fortune, et la haino lorsqu'on en est privé. Le moi, c’est l'homme que vous avez aujourd’hui. Car l'homme ne peut pas se dépouiller absolument de lui-mcme; à moins qu’il ne commence à marcher dans la voie de la sainteté.

Le Génie du christianisme, ce livre des merveilles, faisait celte remarque: « C’est au clergé inférieur qu’on était redevable de ce reste de bonnes mœurs que l’on trouvait dans les campagnes. Le paysan sans religion est une bêle féroce ; il n’a aucun frein d’éducation ni de respect humain. Il est timide, grossier, défiant, avare, ingrat surtout. Mais par un miracle frappant, cet homme, naturellement pervers, devient excellent dans les mains de la

religion. Autant il était lâche, autant il est brave ; son penchant à trahir se change en une fidélité à toute épreuve, son ingratitude en un dévouement sans bornes, sa défiance en une confiance absolue. Comparez ces paysans impies profanant les églises, dévastant les propriétés, brûlant à petit feu les femmes, les enfants et les prêtres, à ceux qui défendirent le culte de leurs pères quand la France était abattue sous le joug de la Terreur; comparez-Ies, et voyez la différence que la religion peut mettre entre les hommes *. »

On se disait à la veille de Février: S’il arrive une révolution, elle ne sera plus semblable à la première. Les hommes ont peut-être moins de religion, mais ils ont plus de raison. — Ne comptez pas plus sur la raison que sur l’homme. La liberté laisse l’homme en équilibre; la raison tombe du même côté que lui. Cette raison est divine, immuable en sa source, mais non point dans j’usage qu’il en fait*. Rappelons-uous que la raison est toujours au service du moi. Même prise philosophiquement, cette haute faculté est un télescope que le doigt de l’homme peut obscurcir ou éclaircir à son gré.

Quels êtres en furent plus éminemment doués que les premiers hommes, sortis à peine de la main de Dieu? Cependant cette forte race s’égara à tel point que Dieu fut obligé de la changer par le Déluge.

(1) Génie du Chrislianittne, 4' partie, Clergé régulier.

(2) En politique, ou ne retrouve pas la raison pure, divine, impersonnelle, telle qu’on la tire de la pensée psychologique 1 C’est pourquoi la science ne peut pas être portée par tout le monde. C’est un breuvage qui fermente dans les têtes légères, et chez les hommes admis & l’instruction sans avoir passé par les épreuves de la conscience et du bon sens, recueillies pur les familles longuement constituées.

l’aristocratie.

Il ne faut pas partir de ce principe, que l'homme est bon ; il ne faut pas partir de ce principe, que l’homme est mauvais; mais de ce principe: qu’il peut être l’un ou l’autre. Voilà pourquoi il a besoin d’éducation et de gouvernement.

Que de philosophies bâties sur le premier point de vue! que de philosophies hàtiés sur le second ! Que la pratique nous mette à l’abri des unes et des autres! L’homme est un être essentiellement gouvernable, et voilà tout. Il peut faire tout bien , comme il peut faire tout mal : à cause de sa liberté.

La politique vient de là. Elle n’est que la dernière conductrice de la liberté humaine.

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