CHAPITRE XL
Comment se fait une Société.
L homme, avons-nous dit, est un être essentiellement gouvernable. Ne nous faisons pas illusion sur la Société.
Au fait, elle n’est qu’une association de ceux qui sont plus ou moins bons pour maintenir en son sein ceux qui sont plus ou moins mauvais. La ligne de démarcation visible entre ces deux classes est bien près du point où expire le capital et où la foule commence.
Ce sont les aristocraties qui ont créé les peuples ; et ce sont les Doctrines qui créent les aristocraties.
Quand parait la Doctrine, les êtres les meilleurs enfermés dans la race s’élèvent les premiers. Ils formulent les
lois, ils donnent l’exemple, ils sont l’autorité. De proche en proche d’autres natures les suivent; peu à peu, toute la foule attirée s’ébranle. Mais lorsque, perdant la doctrine, l’aristocratie chancelle, le peuple retombe en arrière vers son point de départ. Se fonder sur le peuple, c’est rouler sur des ruines.
Quoi qu’on fasse, les hommes forment toujours deux classes : celle qui d’elle-même se tient debout dans la vertu, cl celle dont la vertu a besoin de se voir étayée par la loi ; celle qui a éonslitué un capital, et celle qui n’en a pas encore créé. L’une est l’aristocratie, ou l’ensemble de ceux qui, soit par eux, soit par leurs pères, ont su s’arrêter devant une jouissance pour déposer un second sou sur le premier. L’autre est le peuple, ou l’ensemble de ceux qui, soit par eux, soit par leurs pères, n’ont jamais su déposer un second sou sur le premier.
Tous les hommes, depuis la création, sont appelés à concourir. Ils le sont tous encore aujourd’hui : et la propriété, coulant sans cesse des mains qui dilapident dans celles qui épargnent, s’arrête constamment dans les mains des plus dignes. — Les aristocraties sont donc parfaites? — Loin de là I seulement, elles sont meilleures et plus avancées que les autres classes. Les Classes ne changent pas ; mais ceux qui les composent chargent incessamment, allant de l une à l’autre, selon qu’ils perdent ou qu’ils acquièrent le mérite.
On ferait passer le capital dans les mains des classes inférieures que ce serait tout ce qui pourrait leur arriver de plus mauvais. Lorsque ce fait a lieu par hasard, on sait que l’homme du peuple dévore tout à son détriment. On voit qu’il ne s’est point élevé là par une vertu de préservation formée en proportion du capital obtenu. Dien
l’aristocratie.
maintient là précisément l'absence de capital , c’est-à-dire la loi d’une nécessité plus pressante*, pour réveiller ces classes et les tenir au travail. Leur transmettre du capital, ce serait les achever. Verser du capital sur la foule, c’est verser l’huile sur le feu.
Tout capital est où il doit cire: car il est où il est créé! Les familles furent jetées pêle-mêle sur la terre ; il faut bien que celles qui ont l’avance se soient élancées les premières. Les autres n arriveront-elles jamais? Elles peuvent toutes arriver; mais, à l’aide du triple secours qu’indépendamment du capital, elles reçoivent des aristocraties, savoir: l’enseignement, l’exemple et la sécurité. La Société n’est que pour recueillir et presser les faibles.
Toute la doctrine sur le peuple est là. La société opère à la manière du christianisme. Car le Christianisme est venu pour ramasser les petits ; la religion multiplie scs bras pour mieux utiliser le sang de N. S. Jésus-Christ. \ Seulement, toujours la civilisation avance: une place dans son sein exige un effort de plus en plus puissant. Ceux dont lame persiste à croupir sur le vice finissent par être trop en arrière et par tomber. La foule, quoi qu’en disent nos orateurs, ne se compose que des restes de la nation '.
L’ordre historique ou apparent des classes est l’Ordre mémo de leur gisement logique. La Société est une construction; la grande ilfaire est de maintenir la base à sa place. Le mouvement parti depuis Un siècle pour mettre ici
(1) Secourez! secourez la foule! mais ne placez pas en elle la direction. Dans toute la France, n'a-t-on pas observé que les biens des Émigrés, vendus à vil prix, n’ont point passé aux enfants tic ceux qui les avaient achetés? Ils appartiennent aujourd’hui à ceux qui, ayant offert un capital équivalent, sont par celé même aptes à les conserver.
la tète en bas, se nomme Révolution... Et les hommes la saluent comme une ère nouvelle1 ! !