CHAPITRE XL VI
De l’art de gouverner.
L’art de gouverner consiste tout d’abord à rétablir la vérité. Si celle-ci rentre dans les esprits, nous nous trouverons gouvernes.
Pour la pratique, elle est en entier dans un mot : être bon dans le fond et ferme au dehors. Quiconque a eu quelques hommes à diriger pour sa gestion particulière, n’a pas tardé à le savoir.
Il faut être bon. Celui qui est bon, est obéi en son absence. Mais celui qui n’est que boD perd le pouvoir ; il ne connaît pas l’autre côté de notre nature.
La nature humaine se cabre vite en de faibles mains.
L AKISTOCRATI E.
L’homme même se plait à être bien commandé. Tout ordre mou est obligé d’emprunter sa force à celui qui le reçoit. L’homme préfère une impulsion qui lui donne le mouvement, à un effort de volonté qui n’est pas toujours en lui.
Mais celui qui est méchant est trompé en son absence, comme il est détesté en sa présence. Est-ce gouverner des hommes que de n’avoir pas leurs cœurs? L’homme trouve toujours moyen d’échapper à la force. Et s’il ne le peut, il se plie, sa volonté ne l’aide plus, il a son cœur contre lui-mème. Celui qui obéit à un homme méchant est partagé en deux.
La fermeté n’est que le nerf de la bonté. Le bras mou est promptement ployé. L’homme veut se tenir sur un sol qui résiste. Le chef de tout établissement est comme une roule solide, sur laquelle aucune roue ne s’enfonce.
Régner est le fait de la bonté, et gouverner est le fait de la fermeté. C’est pourquoi on ne peut régner sans gouverner, ni gouverner sans régner. Les fadaises tirées d’une prétendue distinction sur ce point viennent de l’ignorance du sujet. Si Dieu se contentait de régner sans gouverner, les hommes se riraient de sa loi. Ou bien, s’il nous forçait par ses lois, tout amour cesserait, l’orgueil se justifierait chez les hommes. Dieu règne et gouverne.
Prenons le fait. L’excellent ouvrier dit de son maître : C’est un trop bon enfant pour qu’on lui perde son temps. Mais le paresseux attend en vain de sa conscience et de sa volonté une impulsion dont la vertu n’est pas en lui. Ainsi la bonté met en marche tout ce qu’il y a de bon dans l’homme, et la sévérité tout ce qu’il y reste de mauvais.
De là, dans le gouvernement de Dieu deux lois, celle de la crainte et celle de l’amour : parce qu’il y a toujours
deux parties dans l’homme. Pour gouverner, est- il rien de mieux que de tirer de là notre modèle ?
Pour connaître la dose de bonté et la dose de fermeté applicables dans un Etat, il faut savoir la dose de vertu ou la dose de méchanceté qui s’y trouve. Toutefois, un gouvernement a un si grand besoin de pouvoir, qu’au moment où sa volonté se détend, d’un bout à l’autre tout se détend dans l’Etat, comme dans un violon laissant partir ses quatre cordes.
Quoi qu’il en soit, si la bonté se concilie les bons et si la fermeté arrête les méchants, l’une et l’autre reposent sur l’estime, et l’estime repose sur la vertu.
La bonté, la vertu et la fermeté unies inspirent la vénération. L’obtenir de la foule, c’est avoir l’art de gouverner. 1