CHAPITRE XXIV
Notre richesse s'est portée vers le luie.
On lit avec étonnement en France des réflexions comme celle-ci : « Nos finances courent à une catastrophe qui » parait inévitable. » Quoi! on n’a vu que la ruine de l’Etat, et l’on ignore celle de la Nation! On demeure effrayé devant la dette financière, et non devant l’abîme économique ouvert sous la société française !
Qu’un Etat fasse banqueroute, une nation laborieuse peut avec le temps tout rétablir. Mais quand c’est la nation elle-même, qui peut venir à son secours? Dans tous les calculs, une chose fut oubliée, c’est le produit de la vertu ou du vice chez un peuple.
Depuis cinquante ans on ne parlait que de politique; so doutait-on qu’il y eut des lois économiques pour fondement aux nations! Le lendemain de notre révolution, le premier devoir du gouvernement netail-il pas de déclarer
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à la France sa siluation économique? Toute famille prend conseil de son inventaire.
L’incurie était si complète, qu’on apporta cette bévue à la Tribune : au lieu de soustraire du capital les créances hypothécaires, on eut la bonté de les y ajouter! Puis, ignorant que dans l’estimation du sol les constructions étaient comprises, on joignit aux 41 milliards un chiffre emprunté aux Compagnies d’assurances. Enfin, lés valeurs fictives ne faisant pas l’objet d’un doute, on les ajouta au total. Le passif et l’actif ainsi portés à la même addition, on ne fut pas en peine d’attribuer un capital de 120 milliards à la France, c’est-à-dire qu’on donna la somme, non pas de ce quelle possède, mais de ce qu’elle a coûté1!
Le jour d’une ruine qui épouvante et devrait rappeler un pays à l’économie et à la résignation, on vient le convier, sous prétexte d’une richesse inépuisable, à des entreprises politiques et économiques désastreuses, inouïes, propres à renverser ce peuple en peu de temps!
On croyait à une telle surabondance de capital, que tous les décrets rivalisaient pour l’attaquer. La révolution ne semblait faite que pour frapper ce terrible géant! Ceux qui feront entendre à la France qu’elle est riche peuvent, au point où elle est, doubler en un an ou deux le mal qu’on lui a fait en un siècle. Ceux qui la convaincront qu’elle est dans une crise ordinaire et toute transitoire achèveront de l’accabler,
(1) Ajoutez, d'autre part, daus les esprits un délire tel que la presse tenait des propos comme ceux cités textuellemeot ici : « Adieu, moude de
> souffrance et de misère que l'humanité vient de franchir; le 24 lévrier » t'a clos & jamais! > Et ailleurs : < Que le gouvernement procède à l'asso-
> ciation avec les biens des hospices; dans peu, le peuple sera assez riche
> pour se faire soigner chez lui. »
La France est èn ce moment la nation vivante la plus pauvre de l’Europe après l’Espagne. Elle fut infestée de la même erreur, tremblons quelle ne soit victime du meme sort.
L’Espagne a cru que la richesse était dans l’or. Abandonnant les trois agents de la production, elle ne tarda pas à céder ses métaux précieux pour obtenir ce que son sol et son travail ne donnaient plus. L’Etat, ruiné, acheva par les impôts de décourager et d’abattre la propriété. La France, de son côté, a cru que la richesse était dans l’industrie. Elle a, également, abandonné le sol qui nourrissait et vèlissait sa population. Ses gouvernements en sont à rêver l’emprunt forcé et le papier hypothécaire!
Mous avons adopté l’Economique anglaise; mais nous avons oublié un fait, c’est que l’Angleterre possède aux Indes près de soixante millions d'esclaves produisant à trois sous par jour! En France, on se défaisait du sol pour quelques capitaux, que l’on portait aussitôt dans l’industrie. Pendant ce temps, la prévoyante Angleterre, encaissait les bénéfices de son commerce dans son sol. Aujourd’hui un grain de blé semé en France rapporte une moyenne de 6; ce même grain en Angleterre en rapporte de 10 à 12. Qu’est-ce à dire, sinon que l’Angleterre est aujourd’hui une fois plus grande que la France?
Lelat économique comparé a changé à ce point que les idées qui étaient vraies il y a un siècle et demi ne sont plus que des préjugés. On croit encore que tout est bon marché en France : cette erreur tient à la rareté du numéraire; on croit que tout est cher en Angleterre: cette erreur tient à l’abondance du numéraire dans ce pays. Mais le bon marché n’est qu’apparent en France; d’abord parce que, en tout, le capital y est moindre,
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ensuite parce que l'impôt y est exorbitant par rapport au produit net.
L’Allemagne a travaille egalement à mettre son capital clans son sol. La viande y coule 25 centimes la livre, et le pain de 10 à 15 centimes ; tandis qu’en France la viande coule 65 centimes et le pain de 15 à 20 centimes. Ce prix de la viande et du pain, c’est tout simplement le prix du sang qui entre dans nos veines, c’est le prix de l’homme en France.
Si à sa source un homme coûte un tiers de plus chez nous que chez les autres peuples européens, nous sommes battus. D’abord nous le sommes commercialement; l'étranger n’élèvera pas ses prix pour nous attendre. Battu sur les marchés, on l’est inévitablement ailleurs. Au fond les nations sont entre elles comme leur capital. Nous prenons le même chemin que l’Espagne!