AVERTISSEMENT DE L'EDITEUR
Dans une étude sérieuse et remplie déconsidérations élevées, un critique éminent, aussi puissant par l'esthétique que par ses jugements en matière de philosophie, M. J. Barbey d’Aurevilly s'exprimait ainsi dans l’Assemblée nationale (4 juillet 1851), après avoir donné une analyse de l’ouvrage : « Je ne puis que signaler ici les grandes lignes de l'édifice. Opulent d’aperçus, et d’une méthode tout intérieure, tout idéelle, comme disait de Bonald, le livre de la Restauration française défraierait un vaste enseignement. Tous les problèmes que la Révolution a posés depuis quatre siècles en Europe y sont débattus dans leur effrayante variété. Parti du dogme de la Chute, l’auteur conclut à la monarchie légitime comme au dernier espoir, si nous ne devons pas être emportés, non-seulement par la conquête et le partage, mais par la misère et la faim. Son livre, espèce de Cité de Dieu moderne, élargi de tous les affluents d’idées qui ont enflé la pensée publique depuis S. Augustin, est une application renouvelée du dogme catholique aux faits de l'histoire, inintelligibles sans lui. Le christianisme, que notre société moderne foulait aux pieds, se relève et.l’écarte charitablement du chemin du monde pour reprendre la chaîne de la tradition au point où elle fut interrompue. En politique, en métaphysique, en science sociale, dans les arts, dans toutes les directions de la pensée, le christianisme va refaire ce que la philosophie n’a pas fait, et des livres comme celui de M. Saint-Bonnet, esprit naïf, annoncent que ce mouvement se produit dans les intelligences supérieures, et témoignent de cette reprise universelle des esprits et des choses par l’éternelle vérité. — On a dit : Que seraient à cette heure, avec leur génie, des hommes comme S. Augustin, Tertullien, tous les Pères, ou seulement Bossuet venant après Voltaire, si la tombe nous les renvoyait? On ne savait pas qu'en face des philosophies et des sciences dernièrement créées, les esprits catholiques se trouveraient prêts comme ils le furent à toutes les époques de l'histoire. Et cette éternelle compétence du catholicisme à connaître de toutes les préoccupations de l’esprit humain, l’auteur l’a démontrée dans son livre avec une grande force d’intelligence. Depuis L’Essai sur l'indi/férence , rien n'a été publié de plus important. Au reste, après V Essai, il
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fallait un livre pareil pour prendre sa place dans celte succession d’œuvres catholiques, qui, avec les années du monde, se suivent sans s’éteindre comme une splendide rangée de flambeaux. En effet, depuis M. de Lamennais, nul homme de la robuste race d'esprits qu’il avait attestée ne s’était élevé pour nous consoler de sa chute. Enfants plus ou moins changés au berceau par les révolutions, ce qui n’était en nous qu’instinct et croyance a pris des racines profondes dans notre raison sous la plume de l'auteur. 11 connaît bien son siècle, il n’a pas baissé un œil ébloui devant ses orgueilleuses lumières ; il lui a prouvé, au contraire, avec quelle mèrveilleuse facilité la foi se jouait dans cette écume des sciences, et suffisait à résoudre toutes les questions. De toutes ces sciences, la plus fausse, peut-être, et celle en qui l’opinion croyait avec le plus d’aveuglement, l’économie politique, fut fondée, et le socialisme. en sortit. Dans un pareil état de choses, il était temps, puisque de Maistre et de Bonald n’étaieDt plus, et que M. de Lamennais était plus bas que dans la tombe, de voir un grand talent catholique invoquer cette vérité divine que ceux qui ont l’intelligence de leur propre génie doivent mettre leur gloire à interpréter.
« Fort de l'aplomb que donne la double richesse de la foi religieuse et de la conviction scientifique, M. de Saint-Bonnet a, dès les premières pages, quelque chose de candide et de hard, qui fait penser que, dans ces temps, l’intelligence pourrait avoir sa légion thébaine, et qui rappelle sa définition du génie : Une immense confiance en Dieu. « La démocratie triomphe, dit-il, » et je viens combattre la démocratie. Les aristocraties sont
• repoussées, et je viens dire que ce sont elles qui ont créé les
• nations. L'industrie, les banques, le crédit, les emprunts sont « proclamés, et je viens dire qu’ils ruineront les peuples. Partout ” la fausse liberté et la Révolution s'annoncent, et je viens avec
» ma conscience seule combattre la Révolution » Quand je lis
oes paroles, il me semble que je vois entrer dans l’arène un jeune chrétien des premiers siècles, et cette « conscience seule contre la Révolution » me fait l’effet de ces poitrines invincibles contre lesquelles s'écrasaient les lions de l'amphithéâtre. — Aussi, malgré la puissance d’idées qui s'y révèle, et sa division en trois
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grandes parties, le livre de la Restauration française est avant tout un livre d'économie politique. Voilà son caractère, et c’est par là qu’il poussera très-loin sa fortune. Celte science, la mieux portante des chimères d’un siècle qui en a tant épousé, se dressait avec l’orgueil de la science des sciences, tenant dans le creux de sa main, disait-elle, du pain et des jouissances pour tous. L’étudier sous cette double face, ou de souveraine, ou de fait accusateur, l’accabler sous le poids de ses impuissances, faire manger le Sphinx par les problèmes qu’il a enfantés, était un but qui devait tenter un vigoureux esprit pénétré de christianisme, et c’est celui que l’auteur a atteint. Le point décisif de son livre et sa destinée d’influence sont surtout dans cette partie où il prend la Révolution par le côté où elle impose le plus, par le problème dont elle est si fière. L’auteur ne biaise point avec elle; il ne dédouble point l’homme." Notre problème économique, dit-il, » est dans le problème de l’homme, et tout le problème de l’homme » est dans le problème infini. » Qu’est-ce à dire, si ce n’est qu’à ce premier mot toute l’économie politique révolutionnaire s’écroule. On comprend alors le titre de cette partie du livre de la Restauration française : le capital. La science qui met le but de l’homme sur le globe parait ici un défi monstrueux à la destinée humaine. » L’homme dit-il, n’a pas été entreposé sur - cette terre pour jouir, mais pour grandir par la vertu, par le •• travail et par l’obstacle. On ne peut pas faire d’économie poli- » tique exclusivement pour la terre. » Au sein des fabuleuses promesses de la science contemporaine et sur ce point, la démonstration nous parait irréfutable. M. Saint-Bonnet , ce mystique, comme ne manqueront pas de l’appeler les docteurs es-sciences positives, sait les faits comme s’il ne croyait qu'aux faits. Mais les faits lui ont appris leur propre néant. L’auteur a pour lui les écrasantes exactitudes de l’histoire : il est surtout historien.... » Et il arrive en même temps que ce victorieux défenseur de l'autorité, que cet absolutiste, comme on ne peut manquer aussi de l'appeler, a donné sur la liberté humaine la plus haute et la plus merveilleuse théorie connue !
Un journal légitimiste très-répandu, La Mode (21 juin 1851), disait, dans le feu de son enthousiasme : « Il est honteux que les