CHAPITRE XXIX
Le grand obstacle au Capital constitué est le luxe.
L’épargne annuelle probable a été évaluée pour l'Angleterre, en temps de prospérité, à un milliard et demi. Elle doit être moindre en France de tout le bénéfice du commerce du monde et de la distance de nos mœurs futiles aux habitudes solides de l’Anglais. Néanmoins, un économiste distingué, puisque sa pensée s’inspire quelquefois des réalités, M. Michel Chevalier a pensé que la France était en état d’économiser un milliard par an. Et cependant, remarque-t-il, l’annuité d’un milliard avec l’intérêt reproduirait les 100 milliards de son capital brut dans un délai de trente-sept ans. Il conclut que si nous ne sommes pas plus riches en France, c’est que notre capital, constamment soutiré par l’impôt, a été surtout dévoré par la Guerre.
Eh bien, aux justes appréciations fournies par cet excellente pensée, venons ajouter celle exprimée par un ancien dans ces mots : Plus Gulâ quam gladio!
Ah! s’il n’y avait de guerre que contre l’étranger ! La guerre est autrement universelle. Tout homme la soutient contre son semblable par les deux ennemis qu’il s’est donnés : les passions, nées du corps, la vanité, née de l’esprit. La guerre, certes, a détruit un capital tout formé; mais dirons-nous ce capital incalculable que, sur chaque pied carré de la terre, le vice a empêché de se former?
Prenons une faible idée de ce que le luxe a coûté à notre nation, et de ce que, d’autre part, lui a rapporté sa vertu.
Qu’on fasse le compte de ce que, seulement depuis Louis XV, la France a mangé pour ses dépenses de luxe et de vice dans la noblesse, dans la bourgeoisie et dans le peuple des cabarets. D’autre part, additionnons ce que les familles rangées de la classe élevée, moyenne, et inférieure, ont constitué pour défricher le sol, bâtir des fermes, former des bergeries , ouvrir des routes, creuser des mines ou des houillères et capitaliser même du numéraire; puis, comparons les deux additions. Nous aurons juste d’un côté le déficit qui vient d’ouvrir notre crise; et de l’autre, cette richesse immobilière qui nous soutient en ce moment...
La paresse refusera de produire, la prodigalité empêchera ce qui est produit de devenir du capital; mais rien n’est aussi douloureux que le luxe, qui annule du capital tout formé. Il n’y a de pire obstacle au capital que le luxe.
Voilà donc ce que le luxe a empêché d’exister. Sachons maintenant ce que, comme une mine effroyable, le capi-
LE CAPITAL
lal fait pour le luxe, est sur le point de renverser. Déterminons le produit donne par l’exploitation de ce capital du Crédit, estimé avant février, à 20 milliards; examinons la quantité de population qu’il portait, et nous aurons le chiffre de notre misère, c’est-à-dire de la population que son départ laisse périr en ce moment !
Hommes de vanité, ce n’est pas seulement au nom de l’état de la France, c’est au nom des populations, c’est au nom de l'humanité qu’on vous parle ! Vous avez donné en pâture au luxe ce qui serait du capital ; au vice, ce qui serait devenu notre sang; à la mort, ce qui devait être la vie! Voilà que noos sommes punis par la misère du capital, par la misère du sang, par la misère de la vie. Nous avons fondé, institué dans la misère; et son explosion imprime à la Société un ébranlement tel qu’on ne sait dire si, en ce jour, elle résistera.