CHAPITRE XXXIII
Substitution du crédit au travail.
Quand une nation s’appauvrit, regardez aux mœurs.
Si l’on disait tout d’abord que le capital est tombé en France en proportion de la Foi, on ne le voudrait pas croire. Il faut cependant le croire quand on voudra sortir de là. Tel nous savions l’état de l’ordre moral depuis un siècle, tel nous aurons I état de l’ordre économique à cette heure. Autant il nous reste de religion, autant il nous reste de pain.
Le paupérisme était dans les âmes; il n’a fait que passer dans les choses. Politiques si avancés, vous avez cru qu’on pouvait attaquer la vie morale sans que la mort approchât : ici vous arrêterez-vous?
Le christianisme n’a élevé le capital moderne qu’en
inspirant la modération dans les jonissanccs. Vous rentrez dans les mœurs antiques, la population rentrera dans ses chiffres d’alors...
L'absence de toute sainteté a créé la cupidité chez les grands et la dépravation dans le peuple; la soif et le besoin de capital ont créé son amplification par le crédit, le commerce et l’agiotage ; puis la cupidité, la dépravation et le crédit ont créé, au sein des peuples modernes, une misère comme jamais l’antiquité n’en a connu. Chez elle, le capital reposait sur l’esclave, qui ne pouvait le consommer. Quand le christianisme, abolissant l’esclave, confia le capital à l’homme libre, c’est qu’il lui donna la vertu, qui empêche de trop consommer. Détruisez la vertu par sa racine, qui est la Foi, il ne reste plus de barrière entre nous et la barbarie.
Depuis cent ans on n’a fait de progrès que dans le paupérisme. Qu’on marche encore ainsi pendant cent ans, les civilisations crouleront en Europe. La voie de formation des peuples, c’est la morale et l’agriculture, non l’agitation politique et l’abus du commerce. Dans ce règne de l’industrie, on fit des hommes le moyen, les choses sont devenues le but.
De là, ce fait qui n’avait jamais existé, le Paupérisme!
La statistique effrayée vint dire que partout ou l’industrie s’étendait, la pauvreté augmentait. De cet unique problème les économistes auraient dû être frappés : Comment se fait-il que le paupérisme soit partout proportionné au développement de l’industrie? Quoi! la richesse s’accroît et la misère augmente! Si l’activité s’est partout développée, le mal vient donc de la fausse direction quelle a prise? On s’en est enfin aperçu à ce fait : le paupérisme.
LE CAPITAL
Le paupérisme a produit des populations d’hommes aussi éloignés de l’humanité que pouvaient l’ètre les esclaves. Si l'industrie continuait comme elle a commencé, les hommes ne pourraient plus vivre, la population disparaîtrait. Sans l’arrivée du paupérisme, sans cet arrêt infranchissable, l’ordre moral eût achevé de s’écrouler ; les hommes retournaient au point où ils étaient avant le Déluge. Comme la douleur dans l’organe, le paupérisme est l’avertissement des nations.
Tout le monde était riche en France de choses qui n’existaient pas. Supposez quatre joueurs dont deux auraient gagné plusieurs fois ce qu’ils possèdent entre tous. On gagnait des fortunes sur le papier, mais la dépense se faisait sur le terrain. Chaque faillite dissolvait d’abord ses valeurs fictives, puis, atteignant les fournisseurs, emportait un lambeau au véritable capital.
C’est le crédit qui a ruiné ce dernier règne. Avec 50, 0U0 francs en entamait pour plus de 600,000 francs d’affaires. Par le crédit, un capital de 50,000 avait donc le droit d’en exposer un de 550,000 ! La plus gravo des fautes économiques est de remettre le capital aux mains de celui qui ne le créa pas : c'est en ignorer radicalement le caractère et l’origine. Par le crédit, sous prétexte de s’enrichir, on met d’abord en jeu le capital saisissable ; puis, créant des valeurs fictives quand il commence à s’arrêter, on peut entraîner tout le reste.
< Le crédit doit être dompté par cette unique raison qu’il est une amplification du capital. Le Capital, substance de l'amélioration humaine, ne provient que de la vertu. Partout, il a été placé comme véhicule du bien. Quoi ! l’homme trouverait un moyen d'échapper à la vertu? croyez la création mieux faite! Quels gens sages désor-
mais se prêteraient à un crédit illimité? ce serait multiplier les faillites et entraîner presque tout le capital réel. On a eu la naïveté de dire à la Tribune : t Tout le monde demande du crédit. » Or, tout le monde le refuse.
Hommes d'État, qu’est devenu le travail employé à un capital qui n’est plus ? Par le crédit, on peut dévorer la moitié d’une nation. S’il fallait aujourd’hui payer à chacun sa fortune, on ne trouverait que ce qu’il y a. Que deviennent les multitudes qui ont fondé leur pain sur ce sol? La France, autrefois, ne courait pas ce danger dans les révolutions, parce qu’elle n’avait pas autant de richesses fictives. Noble et aimée , elle vit succomber non loin d’elle les États qui s’en servaient...
Et cependant l’Église employa tant d’efforts pour empêcher la formation du Capital industriel ! Depuis les Conciles d’Elvire, d’Arles et de Nicée, en 300, 314 et 325, plus de dix-huit Conciles ont interdit de « prêter à intérêt. » En outre, les décrétales et encycliques de plus de quatorze Papes, depuis saint Léon jusqu’à Benoît XIV, ont anathématisé ceux qui veulent « tirer un intérêt de l’argent prêté. » A partir de saint Jérôme, les Pères, jusqu’à saint Thomas et saint Bernard, prêchèrent qu’il était « illicite en soi de recevoir un prix pour l’usage de l’argent », citant le Deutéronome, le Lévitique, l’Exode, les Psaumes, les Prophètes et les saints Évangiles.
Ce principe reçut son application en France pendant neuf siècles, depuis les Capitulaires de Charlemagne jusqu'aux approches du règne de Louis XIV. L’Église, l’Écriture, les Pères, les Ordonnances de nos rois avaient, je pense, leur raison : leur raison morale^ et dès lors politique 1 Si, conformément au droit chrétien, le capital en argent n'avait rien rapporté, où l’aurait-on accumulé?
LE CAPITAL
Ne l’eùt-on pas, à mesure, introduit dans la richesse foncière, pour laquelle l’Eglise n’a jamais interdit le louage? Il eut donc accru le capital produisant les richesses qui nourrissent le peuple et les pauvres, au lieu de multiplier ces derniers ! — - Franchissant les limites que la nature avait mises à l’or et à l’argent, eut-on cherché, par le crédit et le papier, le moyen d’amplifier ce capital? Eùt-on mis ainsi sur le vide les populations modernes?
Pendant que l’Eglise s’clïbrçail de couper à sa sourco le capital de l’agiotage, n’encourageait-elle pas de tous côtés le capital agricole par ses propres exemples? Ses moines, ses chartreux, et la noblesse qui 1 écoutait alors, ne montraient-ils pas l’usage qu’il fallait faire des avances de l’épargne en les ajoutant à mesure au sol ? Quelle richesse foncière, que de terres aujourd’hui, si toutes les familles de France avaient suivi les commandements de l'Église ! Notre sagesse voulut faire mieux que la sagesse divine. Maintenant quelle détruise le paupérisme !
Créer des fortunes factices et consommer réellement ne peut enrichir un État. Élever des populations sur un capital absent, c’est prendre la roule de l'abîme. Depuis Colbert, la France a été fatalement dirigée.
Si tout notre mal vient de l’abus du commerce, cet abus vient de la cupidité; et la cupidité, de l'immoralité.
Les grandes lois sont là. Une population ne se forme qae par l’atterrissement de la richesse sous ses pieds. Elle s’augmente à mesure que ce territoire s’étend. Une nation n’est qu’une population qui a créé son capital. L'état sauvage n’csl que celui où le vice empêche le capital de se former.
Malheur à la nation qui se laisse déposer sur une richesse fictive ! Malheur à l’éboulcment du faux sol I Le
capital d’un peuple est comme le pont du navire chargé de passagers. Le luxe est le ver de cale qui perfore en dessous.
Les peuples s’écouleront par le gouffre des villes. Tyr, Carthage et Sidon, les premières, ont enlevé des nations à l’antiquité !
La richesse n’est point pour clle-mème, mais pour la vertu quelle suscite. Le secret de la créer autrement est le grand secret de la ruine. La terre n’a été faite avare que pour nous rendre prodigues de nos bras. C’est contre l’écorce du globe que l'homme vient gagner sa liberté intérieure.
Si le but de l’homme était la fortune, qu’en eùt-il coulé à Dieu de lui donner une terre végétale double et aussi riche que son sang? Ce monde est pauvre. Serait-il ainsi au hasard? Pourquoi donc, en expérience, les faits vous semblent-ils sacrés? observez le premier de tous, la pauvreté de celle terre !
La destinée de l'homme est d’obtenir, puis dé mourir dans son désir aussitôt qu’il a obtenu. Car dès qu’il s’assied il se brise. Pas de milieu : ou nous sommes ici pour jouir, ou nous y sommes pour ce que le Christianisme a dit. En économique, la question ne se pose pas autrement.
Ceux qui l’ont décidée d’après le premier point de vue, vont voir où ils aboutiront. Ils vous ont dit que le commerce et le luxe élevaient les nations. Et quand ils les renverseront, comment les hommes diront-ils ?
Des nations sont bien tombées ! c'est-à-dire, des populations ONT DISPARU d’un SOL QUI LE3 AVAIT PRODUITES ! Quelle idée nous sommes-nous forméedu fait? Pensons-nous que ce soit par la conquête? La conquête ne mange pas
LE C APITAL.
les hommes ; elle soumetceuxqui ne peuvent plus manger. Sachons-le : au fond les peuples ne meurent que de faim.