CHAPITRE XXXIV
Histoire de nos moeurs et de notre Capital.
Ne pensons pas, comme l’indiquent les savants, que les nations vivent ou meurent par des lois infiniment cachées. C’est au contraire par des lois infiniment connues: les simples lois de la morale. Oc l’addition de la ruine de chacun résulte la ruine générale. La corruption d’un peuple n’est que la somme des corruptions particulières, sa chute aussi. Une nation ne tombe point d’un coup de vent. Un arbre ne casse jamais par le pied ; il meurt quand la stérilité arrive à ses dernières tiges.
Voulons-nous connaître tous nos germes de mort? comptons parmi nous les impies.
L’irréligion n’est que la mollesse et la cupidité des cœurs. On fuyait l'agriculture, où la richesse, fidèle à son institution, ne produit qu’en proportion du travail. On se ruait dans l’industrie, où la richesse, consacrée à l’agiotage, produit en raison d’elle-méme. Eh ! comment voudriez-vous qu’une doctrine qui renverse l’individu dans sa fortune, qui le dégrade dans son âme, ne détruisit pas corps et âme la Société! Les sociétés humaines vivent ou meurent suivant les hommes.
L’événement du jour n’est autre chose que le luxe du faite descendu vers le bas. Laissons les lois, laissons les
faits, n’accusons pas les innocents. Le mal a son foyer au cœur humain. Ce fut là, qu’après quinze siècles, ressuscita l’idée païenne. La Renaissance s’est allumée dans la salle des festins des Rois avant d’éclater dans nos bouges. Le luxe parut à la cour de François Ier, il s’embrasa à celle de Louis XIV. Triste récit en trois mots : ce roi corrompit la Noblesse, la Noblesse a corrompu la Bourgeoisie , la Bourgeoisie a corrompu le Peuple. On en est là.
Ranimé sur la vieille terre, l'esprit antique nous fut apporté par les cours. Dès ce moment, le bon ton ne fut plus de suivre la trace des saints, mais de reprendre les airs efféminés des temps de la décadence romaine. Dans celte réaction de l’homme contre le point de vue divin, on appela barbare tout ce qui ne ressemblait pas à l’antiquité. Avec la pénitence, l’esprit se relira. La chair se réveilla et dévora. Les Français avaient été plus prompts au bien, ils furent plus prompts dans le mal.
Louis XIV eut publiquement des maîtresses. Un roi, le premier, osa en face de l’Église ce que nul homme comme il faut n’aurait alors osé. La noblesse imita son roi. Sans ce fatal exemple, personne n’eût pris la hardiesse de briser ouvertement avec les mœurs de l’Évangile et de la chevalerie française. Puis, à mesure que la bourgeoisie se forma, elle se piqua de suivre en tous points son aînée. L’exemple arrivait si fort que le peuple en fut atteint, lorsque, peu -à-peu le scepticisme le couvrant, il a fini par passer en plein sous les mœurs de ses deux aristocraties. Ces dix-huit ans lui ont fait faire le dernier pas.
Voilà l’histoire de la vertu ; celle du capital est la même.
Louis XIV, par son faste, mit le marteau à nos finan-
LE CAPITAL
ces. Là fut arrachée celte pierre qui devait amener l’écroulement affreux : abandonnant la vie modeste; toute maison de France allait suivre la Maison royale 1 La vie austère est méprisée, et le luxe, appelé richesse, est honoré. Alors les anciennes familles quittèrent les châteaux ; on vint rivaliser d’opulence à Paris pour y saisir les abords de la cour. Vous savez tout jusqu a la fin de Louis XV ; puis les mœurs funestes que la Révolution mit au jour 1 Le faste et la dépravation qui détruisirent la noblesse, dévorent sans relâche la bourgeoisie, laissant tout un peuple affamé sur le sol amaigri de la France.
Celui qui, sachant l’aberration des classes supérieures en France, regrette les événements, tenons-le pour n’élrc pas homme.