CHAPITRE XLII
Fondement de la politique.
On ne se plaindra pas de n’avoir pas changé les hommes; on ne se plaindra pas de n’avoir pas changé de
LE CAPITAL
gouvernement ! Et cependant, on ne vit jamais la Société plus en péril. — Que faut-il donc conclure? — C’est que ce sont nos mœurs, non les lois ou les gouvernements, qu’il fallait d’abord changer. Nos lois, notre gouvernement, c’est nous-mêmes : voilà ce que nous ne voulons point comprendre. La vanité de la France rejette le mal sur les institutions. Hypocrisie qui cache un déni de vertu. Réformons-nous, et le pouvoir, toujours nôtre, portera dans les affaires les vertus que nous aurons.
C’est aussi trop de simplicité ! On accusait les gouvernements de produire tous les maux. Sur cette idée une révolution se ramasse. Elle éclate, on dresse un gouvernement nouveau pour produire tous les biens. Le lendemain on est frappé detonnemenl de voir que le mal est resté tel ; puis, on est consterné en voyant nos maux augmenter 1
Ce ne sont pas les gouvernements qui produisaient les maux, mais notre corruption. Ce ne sont pas les gouvernement nouveaux qui produiront les biens, mais seulement notre vertu. Le monde ne se perd qu’en jetant sur autrui la faute. Hommes, quand saurons-nous qu’il n’y a que la vertu ! Tous ces systèmes étaient pour faire croire qu’on pouvait prospérer sans elle.
N’invoquons plus les pouvoirs, invoquons-nous nousmêmes. Si ce qu’on annonçait arrivait, notre nature serait perdue. Si la loi remplace la morale, la morale n’est plus une loi. Si le pouvoir en arrivait là, il se mettrait à la place de nous-mêmes. Le progrès de la Société est une question de conscience, et non d’agrandissement du pouvoir. Aujourd’hui encore on compte beaucoup sur la Constitution; eh bien, comptons sur la vertu.
Les hommes politiques vous disent-ils le but des choses?
* Le but de la loi morale n’esl-il pas d’affranchir l’homme de la sujétion des sens pour le maintenir sous le règne de Dieu? Le but de la loi civile n’est-il pas d’affranchir l’individu de la sujétion des méchants, pour qu’il mette ses actes en harmonie avec la loi morale? Enfin, le but de la loi politique n’est-il pas d’affranchir le citoyen de toute coaction arbitraire des gouvernements dans l’accomplissement de ses devoirs?
Que dire alors de ces esprits qui veulent faire passer toute la loi morale, religieuse et économique dans leur loi politique? Ils nous croient bons, et ils veulent tout mettre en loi. 11 y a une chose qu’ils ne nous disent pas :
Quand les croyances existent et que la morale gouverne tout individu, il devient inutile à la loi politique de borner la liberté de chacun. Réciproquement, quand les croyances s’éloignent et que la morale s’éteint, il est impossible que la loi positive ne vienne pas remplacer la loi morale. Or, en cela consiste l’oppression. Quand l’àme a perdu son régulateur, la Société en impose un à l’action. L’obéissance complète à la loi morale rendait l’usage de la force inutile. Les crimes des hommes multiplient les princes, a dit l’Ecriture \
Ils ne savent donc ni d’où vient la nécessité de la force sur la terre, ni comment elle s’en ira. Ils ne savent même pas comment on sortit de l’Antiquité. La preuve, c’est qu’ils vous y ramènent sans que vous le sachiez, et sans qu’ils le sachent eux-mêmes. Que sauraient-ils de la Société? ils ne savent rien de l’homme. Et que sauraientils de l’homme? ils ne tiennent plus compte de Dieu.
(I) Propter peceata terræ, mulli principes cjus; propter sapienliam, viia ducis longior erit. Prov. xxviii, 2.
LE CAPITAL
L’homme ne vient pas de ce monde. La Théologie est ia première des sciences politiques. Or, aujourd’hui les hommes politiques ne connaissent ni la Théologie, qui est la science du divin ; ni la sagesse, qui est la science du juste; ni l’histoire, qui est la science du possible. Comme l’homme se forme à la fois du divin, du juste et du possible, ils ne savent rien de l’homme.
Et comme l’ontologie, ou le divin, n’est que la loi prise à sa source; comme la sagesse, ou le juste, n’est que la loi en tant qu’elle entre dans notre âme; comme l’histoire, ou l’expérience, n’est que la loi en ce qu’elle mesure de praticable au présent, ignorant ces trois choses, ils ne peuvent rien pour l’homme.
Alors ils outrent ou renient le passé.
Le passé, c’est le Possible ; possible mesuré à la nature humaine. L’avenir ne la dépassera pas.
Mais se doutent-ils de tout ce qu’a fait la Société? Savent-ils qu’elle se compose précisément des seuls moyens, de conduire l’homme dans l’avenir, et dans cet avenir dont leur trop faible esprit avorte parce qu’il conçut trop loin du vrai ?
Les hommes qui n’ont pas la Foi ne possèdent les grands principes que d’une façon littéraire. Ils mettent leur imagination sur le devant, à la place de leur âme. Ne * trouvant plus la grandeur en soi-mème, on la puise à des souvenirs d'érudition. Puis, on marche très-savamment de sottise en sottise, avançant au milieu des faits comme un mort au sein des vivants. A la fin, on est étonné d’avoir travaillé toute sa vie sans laisser une idée ou un fait après soi*.
(i) Sauf les saints et les hommes d'un vrai génie, telle est l’histoire des
Gouverner esl, en définitive, l’art de conduire tous les hommes à la vertu. La science n’est faite que pour éviter les faux pas. Et si ceux qui gouvernent n’ont pas l’âme dans le bien, ils se perdent dans leur science. Manquer de science et être bon ne suffit pas pour gouverner. Mais ne pas avoir la vertu, c’est manquer même de science. Qui a toujours visé au bien sait où il faut lancer les lois.
Tous les faits se rattachent à l’Infini : les uns de près, les autres d’un peu plus loin. Celui qui ne s’en est pas aperçu ne peut rien de bien grand pour les choses humaines. Les hommes ont su ramer avant Colomb ; ils n’allaient point au Nouveau-Monde.
Les hommes pratiques manquent aujourd’hui, parce que les hommes de haute théorie manquent. Et la théorie manque, parce que les consciences se sont refusées à observer les grands faits. Les croyances ne régnaient plus sur le haut de l’esprit, le balancier frappait constamment à terre. Napoléon succomba parce qu’il ne voyait que les faits; il a péri par les idées. Aujourd’hui, c’est le contraire. Pendant ces dix-huit dernières années, les idées se sont démesurément accrues, mais de la propre filature de l’esprit, et sans tenir de la réalité. À force de tirer toutes les pensées à lui, l’homme les a détachées de leur cause. Le fait n’est rien sans la théorie, la théorie rien sans le fait ; l’homme d’Etat ne peut être sans l’une et sans l’autre.
Mais des faits éclateront; les hommes demeurés au bas les verront. La vérité nous. trouvera...
hommes d'État, des historiens, des publicistes et des littérateurs en France. La renaissance les aveugle & la suite des rois. A leur tour, ils aveuglent la foule.