CHAPITRE XLIII
Pourquoi noua manquons d'hommes.
Quelques jours après cette révolution, on entendit en France ce cri qu’aucun peuple n’arait proféré jusqu’alors, ce cri sorti de l’aveu des partis : Nous manquons d’hommes! Un pays qui perd sa Foi et son Capital devait manquer de grands esprits.
Où se seraient formés les hommes d’État? il y a eu dégradation successive dans les études aux diverses époques françaises. Voici l’enchaînement des choses : ordre théologique, ordre moral, ordre économique ou politique ; dogmes, croyances, opinions. Ainsi construit l’histoire, ainsi se fait la Société.
.Or, au xive siècle, l’ordre théologique, dont le christianisme n’est qne la formule, formait la base des études. Conséquemment le point de départ était la Théologie. De là, on passait à la morale, à ce qu’on appelle maintenant la philosophie. L’économie politique n’était qu’un résultat des notions précédentes. L’ordre économique existai!, quoique la science n’en fût pas faite. La science manquait précisément parce qu’on n’en sentait pas le besoin. Tout découlait des principes premiers. — Celait l’époque des hommes d’État : Suger, d’Amboise, l'Hôpital, Sully, Richelieu, etc.
Vers le xvi* siècle, au lieu de débuter par la Théologie, on s’est immédiatement placé dans l’étude de la raison
humaine. Toutes les lumières résultant de la science qui la précède étaient donc déjà perdues. A cette étude, on joignit comme précédemment les connaissances physiques. Les sciences prirent alors toute la place des idées primitives. Une décadence en résulta : ces sciences ne contiennent que ce qu’il y a dans l’esprit humain. — Ce fut l’époque des philosophes : Bacon, Descartes, Montaigne, Voltaire, etc.
Au xvma siècle, au lieu de débuter soit par la Théologie soit par la morale, on s’est immédiatement placé, par un expérimentalisme exagéré, dans l’ordre des choses physiques. Le point de vue de l’esprit humain s’abaissa encore. L’horizon fut renfermé dans l’ordre du visible, la pratique de la'vie dans la sphère des sens. — Ce fut l’époque des Parlementaires: Montesquieu, Filanghieri, Condorcet, Benjamin Constant, etc.
Les hommes d’Élat ne peuvent avoir qu’une science limitée aux études qui les ont formés. De sorte qu’il a dû y avoir dans le développement de leur intelligence une dégradation analogue à celle que nous venons de remarquer.
Ceux qui correspondent à la première de ces époques devaient diriger l’humanité, non plus exclusivement au point de vue de la vie matérielle ou purement intellectuelle, mais au point de vue de la vie réelle et supérieure. C’est-à-dire que dans la Société, ils subordonnaient le physique au moral, et le moral au divin.
Ceux qui correspondent à la dernière époque ont dû, par la môme raison, subordonner encore le physique au moral. Mais ici le moral n’a dû avoir aucune base qu’on pût justifier métaphysiquement. De là le commencement d’un ébranlement général dans les croyances, dans les idées, et dans la vie.
LE CAPITAL
HT
Ceux qui correspondent à la dernière époque ne sont plus des hommes d’État formés, comme les premiers, à la Sorbonne, ou comme les seconds, à PorWRoyal, mais à l’Ecole Polytechnique et dans les bureaux du Journalisme. Par suite de celle dégradation successive des études , quelles peuvent être les idées et l’aptitude des hommes d’État actuels ?
L’expérimentalisme dont ils se font gloire, n’est qu’un retour à l’ignorance.
Au dialogue de Glaucon, dans le 111e livre de Xénophon, Socrate prouve que pour gouverner il faut plus que la science des choses physiques, plus que la science de l'homme, mais la science de Dieu. Chez nous, c’est la seule qu’on méprise. Après dix-huit siècles de christianisme, on est obligé de rappeler les leçons que Socrate donnait au jeune Alcibiade !
Suivre l’homme dans ses actes, ce n’est point encore le connaître. C’est n’avoir vu de son être que ce qui en a passé au dehors. 11 faut considérer l’homme en lui-même et dans l’Essence ineffable d’où lui provient la vie. La Théologie est la source de la morale et de la vraie psychologie. Or toute politique et toute économique se produisent en proportion de la morale.
Plus on voit l’âme dégagée des éléments extérieurs, plus on la saisit dans l’élément sacré qui la forme, et mieux on connaît la portée de ses lois et leur application, mieux dès lors on prévoit les obstacles dont on doit l’affranchir. La morale est la connaissance de la direction divine ; la politique est la pratique de la direction morale.
Dans son essence, l'amc reconnaît son état primitif et son état futur. Cette haute science est celle de la perfection, c’est ce qu’on nomme la Sagesse. La pratique n’est