CHAPITRE XLIV
Démonstration théologique qui sortira de cette Révolution.
On compte toujours sur la nature humaine vue à priori. Voilà ce qui résulte de ne 1' 'étudier que sur des livres écrits par l’homme. Il faut voirqu a côté du bien, qui est à faire, il y a le mal, qui est tout fait. C’est trahir l’humanité que de la laisser, sans bouclier, livrer le duel sur un terrain libre et à armes égales entre le bien et le mal. Voilà six mille ans quelle ne s’élève qu’à force de protections et par tous les préservatifs sociaux. Vouloir lui ôter ces étais, c’est vouloir la faire écrouler.
Nous nous trompons étrangement, ou voici ce qui arrivera d’une semblable révolution. Les uns lui voient de prodigieuses conséquences politiques; d’autres, de vastes applications sociales. Il faut lui voir une conséquence théologique très-simple : les faits vont se charger de prouver la Chute de l’homme.
Le reste du catholicisme viendra plus tard.
Partout essai, et partout déception. Proclamation de la loi pure, et en pratique, son anéantissement. L’homme dressé sur le droit, perpendiculairement à son rêve, et sur les faits renversement de sa nature. On ne va pas longtemps ainsi. A côté du bien, dans la nature humaine il faudra reconnaître le mal. On sentira qu’il faut aider
l’un et le protéger, contenir l'autre et le détruire. Alors on comprendra ce que c’est que la Société !.. Alors, seulement, des esprits dans le vrai, des conséquences de haute portée, des applications économiques admirables, et un progrès vers les suprêmes destinées.
Au point où en sont les esprits et où se trouve la civilisation, il faut la vérité intégrale. C’est surtout le complément qui est nécessaire: le principe est toujours posé. Celui qui écarte la vérité fait moins de mal aujourd’hui que celui qui la proclame à moitié. On possède assez de bon sens en France pour voir la première erreur, pas assez de philosophie pour apercevoir la seconde. Tous les partis, toutes les écoles et toutes les hérésies en sont là. Mais les faits jugeront pour nous.
Cette révolution ne vient pas de tel ou tel accident, de telle ou telle publication, ni de l’état momentané des choses. Elle est une des dernières crises des trois siècles d’erreurs qui précèdent le nôtre. Voilà pourquoi on verra tout à la fois monter à sa surface tant de dogmes profonds et de conséquences absurdes. Les premiers appartiennent à l’arbre chrétien dont dix-huit siècles font épanouir la fleur ; les secondes aux lèvres païennes qui s’avancent pour la brouter.
Il se passe un grand fait dans toute révolution. Elle dévore d’un seul coup l’erreur qui l'a produite, et laisse aussitôt passer l’idée retenue derrière elle. C’est l’histoire des hérésies relativement aux Conciles.
Celte dernière révolution, répélons-le, sera parliculièremenlunedémonslralionde la Chute. On verra que le mal est dans la nature humaine. 11 faudra bien se demander d’où il vient. Depuis cent ans, on pensait qu’il venait de la Société. Elle dépravait l’homme, né bon ; elle mettait les
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fers à un tel être, partout né libre. Sur cette idée, on détruira la Société au fur et à mesure, pour laisser reparaître l’homme : et on le trouvera pire! C’est alors qu’on interrogera le mystère de la liberté ; on verra quel est son germe, et comment elle doit être plantée pour croître. Les événements feront table rase de l'erreur.
Si les hommes reprennent la Société, ils vont reconstruire pierre à pierre le christianisme sans le savoir. A la place de chaque erreur, la nécessité les obligera d’apporter une vérité. Quand toutes seront replacées, il va se trouver qu’on aura institué le christianisme même! Celte Révolution reproduira ce que tous les bons philosophes et les plus grands législateurs n’auraient jamais amené : le christianisme dans la vie civile et politique*. Nous touchons à une révolution dans les âmes comme il n’y en a pas eu depuis le christianisme. Nous verrons enterrer tout ce qui a pris jour avec l'hérésie.
Les hommes ont pensé que le christianisme était faux ; ils vont d’eux-mèmes le reconstruire. Ils y croiront, puisqu’ils le verront surgir de l’expérience ! Ce que nous avons refusé à nos âmes, nous l’accorderons à nos yeux. Le
(1) Déjà, pour sud peu de durée, cette révolution a produit de grands fruits. Il devient moins difficile aux personnes qui ont la Foi de vivre d’une manière chrétienne. La vie se montre moins sous l’apparence trompeuse du bonheur. Si, d’un côté, beaucoup de fortunes sont compromises, d’un autre, beaucoup de personnes font provision de bonnes œuvres. Mais comme le vieux siècle incrédule est impuissant, même à mourir 1 II se donnerait à un despote pour obtenir ce qu'on nomme la paix I Si elle revenait perpétuer ce triste règue d'incrédulité, les hommes oublieraient bientôt ces maux, et la leçon ne profiterait pas & la France. Elle a besoin de savoir que la foi en Dieu et la pratique des vertus peuvent seules souleuir les nations. Si la Révolution de 4g ne suffit point à produire ces bons effets, Dieu eu laissera survenir d'autres....
temps approche; les Dogmes entreront dans l’action. Avahl de mourir, le roi renvoyé dira ces paroles : « La plus » grande faute de mon règne, est de n’avoir pas cru le » christianisme aussi vrai que je l’ai jugé sortable1 ! »
Nous touchons à la dernière bataille que donnera le christianisme. Vainqueur dans l’ordre religieux, vainqueur dans l’ordre moral et civil, et bientôt dans l’ordre politique, il doit remporter sa dernière victoire dans l’ordre économique, si le monde ne touche pas à sa fin. L’antiquité nous étouffait ; sur ce point comme ailleurs le paganisme rongeait le peuple.
Voici un événement que l’on pourra vérifier: La pratique ne reparaîtra qu’avec l’idée de la Chute! Alors maintes pensées redeviendront applicables, on marchera sur le sol, l’avenir rentrera dans son cours. Jusque-là, on ne tiendra que l’un des pôles, l’autre échappera toujours. Il ne s’agit plus d’hommes politiques aujourd’hui. Le plus habile n’y pourrait rien. La foi rétablie dans les masses est la seule politique.
Vous qui demandez quand cette Révolution doit finir, ne portez pas les yeux au dehors. Ne regardez pas si la paix semble rentrer, le pouvoir se consolider : mais voyez si les esprits se rapprochent de la Religion. Si classes riches et peuple en sont à la même distance, dites qu’il n’y a rien de fait! Si leur scepticisme est le même, leur égoïsme seul en armes, nous ne connaissons pas nos plus grands maux... Cette révolution finira quand la Religion reviendra.
(I ) Écrit eu niai 1848.
Note de e'Édit.