CHAPITRE XX
La Révolution a tout envahi.
Nous sommes tous révolutionnaires, c’est-à-dire tous dans l’erreur. L’époque nous emporte ; l’homme presserait en vain ses pas dans un sens opposé à la rotation de la terre. Depuis soixante ans1, tout concourt au triomphe de la Révolution.
Tous révolutionnaires, car nous nous tenons tous en dehors de la donnée chrétienne. Les doctrines, les gouvernements, les Rois mêmes qui croisent le courant, sont révolutionnaires. Si ce n’est point par tel côté apparent de la politique, c’est par la morale, c’est par l’économique,
(I) L'auteur écrivait en 184S-I8Î9, et commençait imprimer la première édition de ce livre en 1850.
l’ordre social. 187
c’est par quelque erreur cachée, c’est par tout point de vue où l’on s’accorde avec l’homme , où l’on s’écarte de l’Eglise.
Voilà plus de soixante ans que les révolutionnaires font les lois. Depuis 89, la législation n’a été qu’une pratique de la Révolution; l’administration, qu’une sorte de dictature révolutionnaire. Et, comme on l’a judicieusement remarqué, l’esprit révolutionnaire a peut-être plus détruit par voie administrative qu’il ne l’avait fait par la voie des proscriptions1.
La liberté donnée à tous les cultes et à l’accroissement de la mauvaise presse, l’enseignement continu de l’Université, le scepticisme avoué chez les autorités administratives et gouvernantes, l’art d’engouer pour les entre-
(I) Déjà, en 1816, M. de Chateaubriand parlait d’un système d'administration à substituer à celui des intérêts révolutionnaires. « Il faut, disait-il, extirper la Révolution de son propre ouvrage. •
• Le pouvoir essentiellement niveleur de la bureaucratie, dit un autre écrivain, prit naissance aveu l'Université et le Code civil, et commençai infiltrer la religion pratique de l'Etat. L’administration fut tracassière, paperassière, sans moralité, sans grandeur : elle fut par excellence le pouvoir et le domaine de la bourgeoisie. LA se sont jetées ces médiocrités de condition et de caractère, si abondantes dans la race bourgeoise, et qui, malgré leur ambition, ne voudraient pas plus du pouvoir s’il fallait l’exercer avec éclat, que s'il fallait l'exercer avec péril.
> Sous l'Empire, cet esprit parut moins. A la Restauration le prestige ' décrût. La Révolution de Juillet produisit un effet ana'ogue. La nouvelle génération des employés valait de moins en moins celle qui l’avait précédée. C’était la petite bourgeoisie toute pure, la progéniture philosophique et morale de l'Université. Combien y en avait-il qui ne fussent pas voltairiens? Dans les départements oi’i l'esprit religieux avait conservé quelque empire, on envoyait de préférence les adversaires systématiques de la religion. Un préfet allant régulièrement A la messe eût fait dire A la Gauche : Il y a vingt préfets en France publiquement affiliés avec les Jésuites •
Compte-rendu du livre d'un ancien Préfet sur l'Administration.
prises d'industrie ou d’agiotage, la persistance à décourager l’agriculture et à favoriser le morcellement du sol, la dispersion de la famille, la mobilisation du capital, les encouragements donnes à la marche du luxe, à l’érection des théâtres et des palais de l’agiotage, la persistance à placer l’honneur dans l’argent, et à ramasser peu à peu tout le pouvoir dans l’Etat, pour faire mourir à petit feu le pouvoir de l’Eglise, ont opéré au sein des esprits et des faits, un bien autre désastre que toutes les furies de la Terreur.
Nous n’avions pas besoin de Février pour faire entrer le socialisme. L’Administration et la Législation n’avaient qu’à continuer, et toute la société du roi Louis-Philippe, ses bourgeois élevés dans ses collèges, nourris dans ses administrations, et gouvernés par ses doctrines, se réveillant un matin en plein socialisme, eussent eux-mémes éconduit ce roi aux frontières. En réveillant par ses alarmes une certaine réaction, Février a peut-être empêché cette extinction affreuse de la société française!
Et dire que, depuis 60 ans, pour prendre cet ensemble odieux de mesures législatives, on se rejetait sur la nécessité des temps! II fallait arrêter la Révolution par la Foi et par les mœurs, on n’aurait pas été contraint alors de la suivre pas à pas en lui lâchant tous les matins sa proie. Aujourd’hui la bête a fini ; c’est vous qu’elle demande.
l’ordre social.